‹ Œuvres de Théophile Gautier: PoésiesChapitre 81 sur 122 · LES FE'}LT>EU%S 'DU TEO^TLE · texte numérisé non relu

LES FE'}LT>EU%S 'DU TEO^TLE

L est par les faubourgs un ramas de maisons Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons, Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.

Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris, Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris, Qpe ne sont ces maisons laides et rechignées. Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées; Le toit pleure toujours comme un œil chassieux; Les murs, bâtis d'hier, semblent déjà tout vieux : Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale, Ils sont tous bourgeonnes, pleins de lèpre et de gale, Pareils à des vieillards de débauche pourris. Ruines sans grandeur et dignes de mépris.

Un bâton, comme un bras que la maigreur décharné, Un lange sale au poing, sort de chaque lucarne. Ce ne sont sur le bord des fenêtres que pots, Matelas à sécher, guenilles et drapeaux, Si que chaque maison, dépassant ses murailles, A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.

Des hommes vivent là, dans leur £inge abrutis;

Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits

Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères,

Comme sous un fumier grouille un nœud de vipères.

Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,

On les voit barboter, pareils à des pourceaux ;

On les voit scrofuleux, noués et culs-de-jattes.

Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes,

Descendre en trébuchant quelque raide escalier

Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.

D'autres, en vagissant, d*une bouche flétrie

Sucent une mamelle épuisée et tarie.

Et les mères s*en vont chantant d'une aigre voix

Un ignoble refrain en ignoble patois.

Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude :

A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde,

Le corps entortillé dans un pâle lambeau,

Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.

Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hâves,

Nul rayon ne descend en ces affreuses caves.

Et n'y jette à travers la noire humidité

Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été.

Une odeur de prison et de maladrerie.

Je ne sais quel parfum de vieille juiverie

Vous écœure en entrant et vous saisit au nez.

Des vivants comme nous sont pourtant condamnés

A respirer cet air aux miasmes méphitiques.

Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques.

Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,

C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus ;

Ils sont déshérités de toute la nature.

Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.

Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?

Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais.

Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,

Avec ses tons boueux, cette ébauche incomplète,

Certes, ce n'était pas dans le dessein pieux

De sécher votre bourse et de ;nouiller vos yeux.

Dieu merci 1 je n*ai pas tant de philanthropie,

Et je dis anathème à cette race impie.

Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons, Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.

Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables Aux avares griiBfons dont nous parlent les fables. Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts. Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts. Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre ; Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre; Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis, Arracher vos clous d'or, portes du paradis.

Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires, Anges et chérubins, ils vous prendraient vos gloires.

Non que l'or soit pour eux, ce qu'il serait pour nous. Un moyen d'imposer ses volontés à tous, Et de faire fleurir sa libre £intaisie Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie. L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil. Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil. Un sérail à choisir, de belles courtisanes Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes.

Des coureurs de pur sang, une meute de chiens, Une collection de grands maîtres anciens, L'impérial tokay côte à côte en sa cave Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave. L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal, L'anneau de Salomon, le talisman £iul, Qiiif forçant à venir les démons et les anges, Fait les réalités de nos rêves étranges.

Ils aiment l'or pour l'or : c'est là leur passion ; Le seul bonheur pour eux, c'est la possession ; Comme un vieil impuissant aime une jeune fille, Quoiqu'ils n'en £issent rien, ib aiment l'or qui brille. Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor, Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.

Les choses de ce monde et les choses divines, Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines, Ils ne respectent rien et vont détruisant tout. Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout, Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies Des générations dans le temps endormies.

Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor. Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice, Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice. Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins. L'ange du tabernacle et les châsses des saints, Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées Gisent au fond des cours à pleines charretées. Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois Que des débris d'autel et des morceaux de croix; C'est un bûcher doré qui <hauflre leur cuisine. Cependant qu'accroupie au coin du feu, Lésine, Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron.

Tourne un maigre brouet au fond d*un grand chaudron.

L'épine de son dos est collée à son ventre,

Son épaule est convexe, et sa poitrine rentre;

Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs;

Comme un bissac de pauvre, à chacun de ses flancs

Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;

On peut compter les fils de sa robe de bure,

Et, quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais,

Ses manches laissent voir ses coudes violets;

Elle claque du bec comme fait la cigogne ;

Et, quand elle remue et vaque à sa besogne.

On entend ses os secs à chaque mouvement,

Comme un gond mal graissé, rendre un sourd grincement.

Ah I race de corbeaux, ignoble bande noire, Hyènes du passé, vrais chacals de l'histoire. C'est vous qui disputez dans les tombeaux ouverts. Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers, Et qui ne laissez pas debout une colonne Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne. ^ Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel. Par tout ce que mon cœur peut contenir de fiel. Soyez maudits!

Jamais déluge de Barbares, Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares, Non, Genseric jamais, non, jamais Attila, N'ont fait autant de mal que vous en faites là. Q)iand ils eurent tué la ville aux sept collines,

Us laissèrent au corps son linceul de ruines. Ils détruisaient, car telle était leur mission, Mais ne spéculaient pas sur leur destruction.

C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues

Près de leurs piédestaux moisissent abattues I

Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau

Laisse une cicatrice au front de tout château ;

C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles,

Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;

Vous qui déshabillez les saintes et les saints,

Qjxi, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints

Et rompez les clochers, comme une jeune fille

Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille ;

C'est à cause de vous que l'on dit des Français :

« Ils brisent leur passé ; c'est un peuple mauvais. »

Encor, si vous étiez la vieille bande noire 1

Mais vous êtes venus bien après la victoire.

Vous becquetez le corps que d'autres ont tué ;

Vous avez attendu que sa chair ait pué.

Avant que de tomber sur le géant à terre.

Vautours du lendemain 1 dans le champ solitaire,

Par une nuit sans lune, où le firmament noir

N'avait pas un seul œil entr'ouvert pour vous voir.

Vous avez abattu votre vol circulaire

Et porté tout joyeux la charogne à votre aire.

Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort.

S'en vont. Toute la meute arrive alors, et mord,

Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre.

Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre ;

Et les bassets trapus, arrivés les derniers,

Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.

Vous êtes les bassets : vous mangez la curée

Par les chiens courageux aux lâches préparée.

Qiiand les guerriers ont fait, les goujats vont aux corps Et dérobent l'argent dans les poches des morts.

O fille de Satan, ô toi, la vieille bande.

Comme ta mission, tu fus horrible et grande.

Je ne sais quelle rude et sombre majesté

Drape sinistrement ta monstruosité ;

Une Êiuve auréole autour de toi rayonne.

Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne;

Des nerfis herculéens se tordent à tes bras ;

L'airain, comme un gravier, se creuse sous tes pas ;

Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes.

Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes.

C'est toi qui commenças ce périlleux duel

Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel ;

Et quand tu secouais, de tes mains insensées,

Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées.

On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc.

En signe de douleur, allait pleurer le sang ;

On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie

Et reluire à son front une auréole vraie,

Et Ton fut bien surpris que ton bras et ton poing,

Après l'avoir frappé, ne se séchassent point.

Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,

Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;

On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,

Et quel foudre il gardait à ces insultes-là.

Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle.

Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle.

Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,

Les anges efiârés quittèrent leurs arceaux.

Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes

Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,

Leur œil de diamant et leurs lances de feu,

260 POLSIES DIVERSES

A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu.

La première et sans peur tu mis la main sur l'arche.

Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche,

Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas

En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.

Tu fus la poésie et l'idéal du crime ;

Tu détrônais Jésus de son gibet sublime,

Comme Louis Capet de son Êiuteuil de roi ;

La vieille monarchie avec la vieille foi

Râlait entre tes bras, toute bleue et livide.

Comme autrefois Antée aux bras du grand Alcide.

Et le Christ et le roi, sous tes puissants efibrts.

Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts.

Au seul bruit de tes pas les noires basiliques

Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques,

Leurs genoux de granit sous elles se ployaient;

Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient.

Le dragon se tordant au bout de la gouttière

Tâchait de dégager ses ailerons de pierre ;

Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux;

Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux.

Demandaient : « Qu'est-ce donc ?» à leurs voisins plus blêmes,

Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes.

Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens,

Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens;

Tu descendais sans peur sous les funèbres porches:

Les spectres, éblouis aux lueurs de tes torches.

Fuyaient échevelés en poussant des clameurs ;

Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs,

Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue

Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue;

Et quand tu soulevais de ton doigt curieux

Leur paupière embaumée, afin de voir leurs yeux.

Certes, ils pouvaient croire, à ton rire sauvage.

A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,

Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d*enfer

Venait les emporter dans ses griffes de fer;

L'épouvante crispait leur bouche violette ;

Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette;

Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi

Qjie pour guillotiner un véritable roi.

Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes;

Toutes les sommités, têtes de rois et dômes.

Devaient fatalement tomber sous ton marteau.

Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau ;

Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée,

Et le sang, comme l'eau, sur ta robe inondée

Coulait et te faisait une pourpre à ton tour.

O tueuse de rois, souveraine d'un jouri

Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme,

Mais tu gardais au moins la majesté du crime.

Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,

Et, si tu proÊinais les cadavres des rois.

C'était pour te venger, et non pas pour leur prendre

Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre 1

^ VN. JEVUE TXI'BU'K.

XI, vous avez beau, dans votre austérité, N'estimer chaque objet que par l'utilité.

Demander tout d'abord à quoi tendent les choses Et les analyser dans leurs fins et leurs causes ; Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun Comme l'aiguille au nord £<iire tourner chacun ; Il est dans la nature, il est de belles choses. Des rossignols oisifs, de paresseuses roses.

Des poètes rêveurs et des musiciens Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens.

Qui vivent au hasard, et n'ont d'autre maxime. Sinon que tout est bien, pourvu qu'on ait la rime. Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs. Écoutent le récit de leurs amours naïfis. Il est de ces esprits qu'une £içon de phrase. Un certain choix de mots tient un jour en extase, Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain. D'autres seront épris de la beauté du monde Et du rayonnement de la lumière blonde; Ils resteront des mois assis devant des fleurs, Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs;

Un air de tête heureux, une forme de jambe,

Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,

II ne leur faut pas plus pour les faire contents.

Qu'importent à ceux-là les aflaires du temps

Et le grave souci des choses politiques?

Q}iand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques.

Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns,

Q^e leur font vos discours, magnanimes tribuns?

Vos discours sont très beaux, mais j'aime mieux des roses.

Les antiques Vénus, aux gracieuses poses,

Que Ton voit, étalant leur sainte nudité,

Réaliser en marbre un rêve de beauté,

Ont plus Élit, à mon sens, pour le bonheur du monde,

Qjie tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde ;

Restez assis plutôt que de perdre vos pas.

Le lis ne flle pas et ne travaille pas;

Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante,

Il jette son parfum, et cela le contente ;

Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel

Une perle de pluie, une goutte de miel.

Et la sylphide, au bal d'Obéron invitée.

Se taille dans sa feuille une robe argentée.

Qui de vous osera lui dire ; « Paresseux I »

Parce qu'il ne Êiit pas de chemises pour ceux

Q^i, grelottant de froid et les chairs toutes rouges,

Se cachent en hiver sous la paille des bouges.

Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain

A tous les malheureux qui vont criant la £iim?

Qui donc dira cela, que toute chose belle.

Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle

Et son enseignement et sa moralité?

Comment pourrons-nous croire à la Divinité

Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante.

Si nous n'en voyons pas une preuve touchante

Ehns la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,

La fleur de la vallée avec son encensoir?

Qui douterait de Dieu devant de belles femmes ?

Ah 1 veillons sur nos cœurs et fermons bien nos âmes.

Laissons tourner le monde et les choses aller;

Sans que nous la poussions, la terre peut rouler.

Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule.

Sans Élire choir le ciel et déranger le pôle.

Se croire le pivot de la création

Est une erreur commune à toute ambition ;

L'on est persuadé qu'on est indispensable,

Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable

Aux balances d'airain des grands événements.

L'on tombe chaque jour en des étonnements

A voir quel peu d'écume au torrent de l'abime

Fait un homme jeté de la plus haute cime,

Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait passé.

Par le premier qui vient on le voit remplacé.

Nos agitations ne laissent pas de trace :

C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'ef&ce.

En vain Ton se raidit. Toujours, d'un flot égal.

Le fleuve à travers tout court au gouflre Êital,

Et dans l'éternité mystérieuse et noire

Entraine ce gravier que l'on nomme l'histoire.

Quand votre nom serait creusé dans le rocher,

L'intarissable flot qui semble le lécher,

Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître,

De sa langue d'azur le fera disparaître,

Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau,

Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau.

Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde,

A la fleur de vos ans, pourquoi tenter une onde

Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié?

Où retrouverez-vous le temps sacrifié.

Et ce qu*a de votre âme emporté sur son aile

Des révolutions la tempête éternelle?

Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,

Le siroco soufflant, suivre un chemin si long

Et traverser à pied ce grand désert de prose,

Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose

Offre candidement sa bouche à vos baisers,

A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés

Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre?

De ses parfums ambrés le printemps vous enivre,

La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour.

Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour.

Et la fée amoureuse, afin de vous séduire.

Se baigne devant vous dans la source, et fait luire

A travers les roseaux, sous le flot argentin,

Son épaule de nacre et son dos de satin.

Mais, sourd à tout cela comme un anachorète,

Vous foulez sans pitié la pauvre violette;

La fée en soupirant rattache ses cheveux.

Rouge d'avoir pour rien Éiit les premiers aveux.

Et reprend tristement ses habits sur les branches.

Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches

Au pays d'Avalun vous auraient emporté;

Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté

Vous auriez vu passer votre vie en doux rêves :

Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grèves,

Sur les éclats de verre et les tessons cassés,

A travers les débris des trônes renversés.

Vous avez préféré, faussant votre nature,

Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure;

Vous avez oublié les sentiers d'autrefois.

Et vous ne suivez plus la rêverie au bois :

Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines ;

Vous fermez votre oreille au babil des fontaines,

Et diriez volontiers : t Silence 1 » au rossignol. Le front tout soucieux et penché vers le sol. Vous passez sans répondre au gai salut des merles. Où donc est-il, ce temps où vous comptiez les perles Et les beaux diamants aux éclairs diaprés Q)ie répand le matin sur le velours des prés? Avec un soin plus grand que pour des pierres fines. Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines ; Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc Q)ie la Vierge des cieux laisse choir en filant. Et vous en composiez, enfantines merveilles.

Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles. Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots, Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux. Au revers du sillon, de leurs petites langues, Vous Élisaient autrefois de si belles harangues? De votre négligence ils sont tout attristés Et se plaignent au vent de n'être plus chantés. C'est en vain que juillet les convie à sa fête: Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tète. Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil. Les Muets désolés ont tous la larme à l'œil, Car ils vous pensent mort, et ne peuvent pas croire Que vous ayez perdu si vite la mémoire Des entretiens naïfe et des charmants amours Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours 1 Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre. Comme le doux berger que Mantoue a vu naître, La blonde Amaryllis en couplets alternés.

De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés Sentent le serpolet, le thym et la framboise ; A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise Et, tout émerveillé, du sommeil des ormeaux Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.

Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques

D'une bouche formée aux chants élégiaques;

Laissez cette besogne aux orateurs braillards,

Q)ii, le pied sur la borne et les cheveux épars.

Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine,

Qji'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine.

Rome se sauvera toute seule très bien ;

Ses destins sont écrits, et nous n'y ferons rien.

Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?

Q^e le char de l'Etat s'enfonce dans la boue,

Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain,

S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin.

Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse

Qpelque petit sentier, par une pente douce,

R^agnant le sommet d'un coteau séparé.

D'où l'œil se perd au fond d'un lointain azuré,

Et nous attendrons là que notre jour arrive,

Voyant de haut la mer se briser à la rive

Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent.

La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant;

Marchands, hommes de guerre, orateurs et poètes,

La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes ;

Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur.

Et ne respecte rien, ni forme ni couleur;

Elle va, du coupant de sa courbe faucille,

Jetant bas le vieillard avec la jeune fille ;

Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout.

Et dans son grenier noir elle serre le tout.

A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine,

Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine,

Qiiand peut-être le fer, près de notre sillon,

Se balance et Ciit luire un sinistre rayon ?

Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes ?

Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,

Q^i peut dire lequel était Napoléon

Ou Tobscur amoureux des roses du vallon?

dui le décidera? L'existence est un songe

Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge

Le corps du citoyen utile et positif

Et le corps du rêveur et du poète oisif.

Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense.

Entre néant et rien, quelle est la différence?

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