UN! PASTEL: DE LATOUR
Si la transition n’est pas trop brusque d’un joli chien à une jolie femme, permettez-moi de vous tirer un léger crayon d' Éliante.
Éliante est d’une jeunesse incontestable ; elle a encore dix ans à dire son âge sans mentir; le nombre de ses printemps ne se monte qu’à un chiffre peu élevé. C’est bien le cas de dire: Aurea mediocrilas. On sait encore où sont les morceaux de sa dernière poupée, et elle est si notoirement enfant, qu’elle accepte sans hésiter les rôles de vieille, de duègne et de grand'mère dans les proverbes et les charades de société. Heureuse Éliante, qui ne craint pas d’être confondue avec le personnage qu’elle représente, et qui peut se grimer hardiment sans courir le risque de faire prendre ses fausses rides pour de vraies |
En revanche, madame la présidente, dont le nez s’échauffe visiblement, à la grande satisfaction de ses amies, et qui commence à se cou-
peroser en diable, trouve les rôles de jeune veuve de vingt-cinq ans beaucoup trop vieux pour elle.
Éliante, qui est née et ne voit que l’extrêmement bonne compagnie, a épousé à quinze ans le comte de ***; elle sortait du couvent et n’avait jamais vu son prétendu, qui lui sembla fort beau et fort aimable ; c'était le premier homme qu’elle voyait après le Père confesseur. Elle ne comprenait d’ailleurs du mariage que la voiture, les robes neuves et les diamants.
Le comte a bien quarante ans passés ; il a été ce qu’on nomme un roué, un homme à bonnes fortunes, un coureur d’aventures sous le règne de l’autre roi. Il est parfait pour sa femme; mais, comme il avait ailleurs une affaire réglée, unengagement formel, son intimité avec Éliante n'a jamais été bien sérieuse, et la jeune comtesse jouit de toute la liberté désirable, le comte n'étantnullement susceptible dejalousieetautres préjugés gothiques.
La figure d’'Éliante n’a pas de ces régularités grecques dont on s’accorde à dire qu’elles sont parfaitement belles, mais qui au fond ne charment personne; elle a les plus beaux yeux du monde et un jeu de prunelles supérieur, des sourcils finement tracés qu’on prendrait pour l’arc de Cupidon, un petit nez fripon etchiffonné qui lui sied à ravir, une bouche à n’y pas fourrer le petit doigt : ajoutez à cela des cheveux à
pleines mains, et qui, lorsqu'ils sont dénoués, lui vont jusqu’au jarret; des dents si pures, si bien faites, si bien rangées, qu’elles forceraient la douleur à éclater de rire pour les montrer; une main fluette et potelée à la fois, un pied à chausser la pantoufle de Cendrillon, et vous aurez un ensemble d’unrégal assez exquis. Éliante, dans toute sa mignonne perfection, n’a de grand que les yeux. Le principal charme d’Éliante consiste dans une grâce extrême et une manière de porter les choses les plus simples. La grande toilette de cour lui va bien; mais le négligé lui sied davantage. Quelques indiscrets prétendent qu’elle est encore mieux sous Le linge. Cette opinion nous paraît ne pas manquer de probabilité.
CHAPHERE IE