UNE
CELA PHPRERPREMTER
Cr a Lya,au moment où nous écrivons cette ligne, dix-neuf cents ans en- # Viron qu'une cange magnifique- Ps EG ment dorée et peinte descendait le Nil avec toute la rapidité que pouvaient lui donner cinquante rames longues et plates rampant sur l’eau égratignée comme les pattes d’un scarabée gigantesque.
Cette cange était étroite, de forme allongée, relevée par les deux bouts en forme de corne de lune naissante, svelte de proportions et mer-
veilleusement taillée pour la marche; une tête de bélier surmontée d’une boule d’or armait la pointe de la proue, et montrait que l’embarcation appartenait à une personne de race royale.
Au milieu de la barque s’élevait une cabine à toit plat, une espèce de naos ou tente d’honneur, coloriée et dorée, avec une moulure à palmettes et quatre petites fenêtres carrées.
Deux chambres également couvertes d’hiéroglyphes occupaient les extrémités du croissant; l’une d’elles, plus vaste que l’autre, avait un étage juxtaposé de moindre hauteur, comme les châteaux-gaillards de ces bizarres galères du xvie siècle dessinées par Della Bella; la plus petite, qui servait de logement au pilote, se terminait en fronton triangulaire. |
Le gouvernail était fait de deux immenses avirons ajustés sur des pieux bariolés, et s’allongeant dans l’eau derrière la barque comme les pieds palmés d’un cygne; des têtes coiffées du pschent, et portant au menton la corne allégorique, étaient sculptées à la poignée de ces grandes rames que faisait manœuvrer le pilote debout sur le toit de la cabine.
C'était un homme basané, fauve comme du bronze neuf, avec des luisants bleuâtres et miroitants, l'œil relevé par les coins, les cheveux très noirs et tressés en cordelettes, la bouche épanouie, les pommettes saillantes, l’oreille détachée du crâne, le type égyptien dans toute sa
pureté. Un pagne étroit bridant sur les cuisses et cinq ou six tours de verroteries et d’amulettes composaient tout son costume.
Il paraissait le seul habitant de la cange, car les rameurs, penchés sur leurs avirons et cachés par le plat-bord, ne se faisaient deviner que par le mouvement symétrique des rames ouvertes en côtes d’éventail à chaque flanc de la barque, etretombant dans le fleuve après un léger temps d’arrêt.
Aucun souffle d’air ne faisait trembler l’atmosphère, et la grande voile triangulaire de la cange, assujettie et ficelée avec une corde de soie autour du mât abattu, montrait que l’on avait renoncé à tout espoir de voir le vent s'élever.
Le soleil du midi décochait ses flèches de plomb; les vases cendrées des rives du fleuve lançaient de flamboyantes réverbérations; une lumière crue, éclatante et poussiéreuse à force d'intensité, ruisselait en torrents de flamme ; l’azur du ciel blanchissait de chaleur comme un métal à la fournaise ; une brume ardente et rousse fumait à l’horizon incendié. Pas un nuage ne tranchait sur ce ciel invariable et morne comme l'éternité.
L'eau du Nil, terne et mate, semblait s’endormir dans son cours et s’étaler en nappes d’étain fondu. Nulle haleine ne ridait sa surface et n’inclinait sur leurs tiges les calices de lotus, aussi roides que s’ils eussent été sculptés ; à peine
si de loin en loin le saut d’un bechir ou d’un fahaka, gonflant son ventre, y faisait miroiter une écaille d'argent, et les avirons de la cange semblaient avoir peine à déchirer la pellicule fuligineuse de cette eau figée. Les rives étaient désertes ; une tristesse immense et solennelle pesait sur cette terre, qui ne fut jamais qu’un grand tombeau, et dont les vivants semblent ne pas avoir eu d’autre occupation que d’embaumer les morts. T'ristesse aride, sèche comme la pierre ponce, sans mélancolie, sans rêverie, n’ayant point de nuage gris de perle à suivre à l’horizon, pas de source secrète où baigner ses pieds poudreux; tristesse de sphinx ennuyé de regarder perpétuellement le désert, et qui ne peut se détacher du socle de granit où il aiguise ses griffes depuis vingt siècles.
Le silence était si profond qu’on eût dit que le monde fût devenu muet, ou que Pair eût perdu la faculté de conduire le son. Le seul bruit qu’on entendit, c'était le chuchotement et les rires étouffés des crocodiles pâmés de chaleur qui se vautraient dans les joncs du fleuve, ou bien quelque ibis qui, fatigué de se tenir debout, une patte repliée sous le ventre et le cou entre les épaules, quittait sa pose immobile et, fouettant brusquement l'air bleu de ses ailes blanches, allait se percher sur un obélisque ou sur un palmier.
La cange filait comme la flèche sur l’eau du
fleuve, laissant derrièreelleunsillage argenté qui se refermait bientôt; et quelques globules écumeux, venant crever à la surface, témoignaient seuls du passage de la barque, déjà hors de vue.
Les berges du fleuve, couleur d’ocre et de saumon, se déroulaient rapidement comme des bandelettes de papyrus entre le double azur du ciel et de l’eau, si semblables de ton que la mince langue de terre qui les séparait semblait une chaussée jetée sur un immense lac, et qu’il eût été difficile de décider si le Nil réfléchissait le ciel, ou si le ciel réfléchissait le Nil.
Le spectacle changeaïit à chaque instant : tantôt c’étaient de gigantesques propylées qui venaient mirer au fleuve leurs murailles en talus, plaquées de larges panneaux de figures bizarres; des pylônes aux chapiteaux évasés, des rampes côtoyées de grands sphinx accroupis, coïffés du bonnet à barbe cannélée, et croisant sous leurs mamelles aiguës leurs pattes de basalte noir; des palais démesurés faisant saillir sur lhorizon les lignes horizontales et sévères de leur entablement, où le globe emblématique ouvrait ses ailes mystérieuses comme un aigle à l’envergure démesurée ; des temples aux colonnes énormes, grosses comme des tours, où se détachaient sur un fond d’éclatante blancheur des processions de figures hiéroglyphiques; toutes les prodigiosités de cette architecture de Titans : tantôt des paysages d’une aridité désolante; des collines
formées par de petits éclats de pierre provenant des fouilles et des constructions, miettes de cette gigantesque débauche de granit qui dura plus de trente siècles; des montagnes exfoliées de chaleur, déchiquetées et zébrées de rayures noires, semblables aux cautérisations d’un incendie ; des tertres bossus et difformes, accroupis comme le criocéphale des tombeaux, et découpant au bord du ciel leur attitude contrefaite; des marnes verdâtres, des ocres roux, des tufs d’un blanc farineux, et de temps à autre quelque escarpement de marbre couleur rose sèche, où bâillaient les bouches noires des carrières.
Cette aridité n’était tempérée par rien : aucune oasis de feuillage ne rafraîchissait le regard ; le vert semblait une couleur inconnue dans cette nature; seulement de loin en loin un maigre palmier s’épanouissait à l'horizon, comme un crabe végétal; un nopal épineux brandissait ses feuilles acérées comme des glaives de bronze; un carthame, trouvant un peu d'humidité à l'ombre d’un tronçon de colonne, piquait d’un point rouge l’uniformité générale.
Après ce coup d’œil rapide sur l'aspect du paysage, revenons à la cange aux cinquante rameurs, et, sans nous faire annoncer, entrons de plain-pied dans la naos d'honneur.
L'intérieur était peint en blanc, avec des arabesques vertes, des filets de vermillon et des fleurs d’or de forme fantastique; une natte de
joncs d’une finesse extrème recouvrait le plancher; au fond s'élevait un petit lit à pieds de griffon, avec un dossier garni comme un canapé ou une causeuse moderne, un escabeau à quatre marches pour y monter, et, recherche assez singulière dans nos idées confortables, une espèce d’hémicycle en bois de cèdre, montésur un pied, destiné à embrasser le contour de la nuque et à soutenir la tête de la personne couchée.
Sur cet étrange oreiller reposait une tête bien charmante, dont un regard fit perdre la moitié du monde, une tête adorée et divine, la femme la plus complète qui ait jamais existé, la plus femme et la plus reine, un type admirable, auquel les poètes n’ont pu rien ajouter, et que les songeurs trouvent toujours au bout de leurs rêves : il n’est pas besoin de nommer Cléopâtre.
Auprès d’elle Charmion, son esclave favorite, balançait un large éventail de plumes d’ibis; une jeune fille arrosait d’une pluie d’eau de senteur les petites jalousies de roseaux qui garnissaient les fenêtres de la naos, pour que l’air n’y arrivât qu'imprégné de fraicheur et de parfums.
Près du lit de repos, dans un vase d’albâtre rubané, au goulot grêle, à la tournure effilée et svelte, rappelant vaguement un profil de héron, trempait un bouquet de fleurs de lotus, les unes d’un bleu céleste, les autres d’un rose tendre, comme le bout des doigts d’Isis, la grande déesse.
Cléopâtre, ce jour-là, par caprice ou par po-
litique, n’était pas habillée à la grecque; elle venait d’assister à une panégyrie, et elle retournait à son palais d’été dans la cange, avec le costume égyptien qu’elle portait à la fête.
Nos lectrices seront peut-être curieuses de savoir comment la reine Cléopâtre était habillée en revenant de la Mammisi d’Hermonthis où l’on adore la triade du dieu Mandou, de la déesse Ritho et de leur fils Harphré; c’est une satisfaction que nous pouvons leur donner.
La reine Cléopâtre avait pour coiffure une espèce de casque d’or très léger formé par le corps et les ailes de l’épervier sacré; les ailes, rabattues en éventail de chaque côté de la tête, couvraient les tempes, s’allongeaient presque sur le cou, et dégageaient par une petite échancrure une oreille plus rose et plus délicatement enroulée que la coquille d’où sortit Vénus que les Égyptiens nomment Häthor; la queue de l’oiseau occupait la place où sont posés les chignons de nos femmes; son corps, couvert de plumes imbriquées et peintes de différents émaux, enveloppait le sommet du crâne, et son cou, gracieusement replié vers le front, composait avec la tête une manière de corne étincelante de pierreries; un cimier symbolique en forme de tour complétait cette coiffure élégante, quoique bizarre. Des cheveux noirs comme ceux d’une nuit sans étoiles s’'échappaient de ce casque et filaienten longuestresses sur de blondes épaules,
dont une collerette ou hausse-col, orné de plusieurs rangs de serpentine, d’azerodrach et de chrysobéril, ne laissait, hélas! apercevoir que le commencement; une robe de lin à côtes diagonales — un brouillard d’étoffe, de l’air tramé, ventus texlilis, comme dit Pétrone — ondulait en blanche vapeur autour d’un beau corps dont elle estompait mollement les contours. Cette robe avait des demi-manches justes sur l’épaule, mais évasées vers le coude comme nos manches à sabot, et permettait de voir un bras admirable et une maïn parfaite, le bras serré par six cercles d’or et la main ornée d’une bague représentant un scarabée. Une ceinture, dont les bouts noués retombaient par devant, marquait la taille de cette tunique flottante et libre; un mantelet garni de franges achevait la parure, et, si quelques mots barbares n’effarouchent point des oreilles parisiennes, nous ajouterons que cette robe se nommait schenti et le mantelet calasiris.
Pour dernier détail, disons que la reine Cléopâtre portait de légères sandales fort minces, recourbées en pointes et rattachées sur le coude-pied comme les souliers à la poulaine des châtelaines du moyen âge.
La reine Cléopâtre n’avait cependant pas l'air de satisfaction d’une femme sûre d’être parfaitement belle et parfaitement parée; elle se retournait et s’agitait sur son petit lit, et ses mouvements assez brusques dérangeaient à chaque
instant les plis de son conopeum de gaze, que Charmion rajustait avec une patience inépuisable, sans cesser de balancer son éventail.
« L'on étouffe dans cette chambre, dit Cléopâtre; quand même Phtha, dieu du feu, aurait établi ses forges ici, il ne ferait pas plus chaud; l'air est comme une fournaise. » Et elle passa sur ses lèvres le bout de sa petite langue, puis étendit la main comme un malade qui cherche une coupe absente.
Charmion, toujours attentive, frappa des mains ; un esclave noir, vêtu d’un tonnelet plissé comme la jupe des Albanais et d’une peau de panthère jetée sur l'épaule, entra avec la rapidité d’une apparition, tenant en équilibre sur la main gauche un plateau chargé de tasses et de tranches de pastèques, et dans la droite un vase long muni d’un goulot comme une théière.
L’esclave remplit une des coupes en versant de haut avec une dextérité merveilleuse, et la plaça devant la reine. Cléopâtre toucha le breuvage du bout des lèvres, le reposa à côté d’elle, et, tournant vers Charmion ses beaux yeux noirs, onctueux et lustrés par une vive étincelle de lumière :
« O Charmion ! dit-elle, je n’ennuie. »
CAPNPTAMRCEARTT
Charmion, pressentant une confidence, fitune mine d’assentiment douloureux et se rapprocha de sa maîtresse.
« Je m'ennuie horriblement, reprit Cléopâtre en laissant pendre ses bras comme découragée et vaincue ; cette Égypte m’anéantitet m’écrase ; ce ciel, avec son azur implacable, est plus triste quelanuit profonde del’Érèbe : jamaisunnuage! jamais une ombre, et toujours ce soleil rouge, sanglant, qui vous regarde comme l’œil d’un cyclope ! Tiens! Charmion, je donnerais une perle pour une goutte de pluie! De la prunelle enflammée de ce ciel de bronze il n’est pas encore tombé une seule larme sur la désolation de cette terre; c’est un grand couvercle de tombeau, un dôme de nécropole, un ciel mort et desséché comme les momies qu’il recouvre; il pèse sur mes épaules comme un manteau trop lourd; il me gêne et m'inquiète; il me semble que je ne pourrais me lever toute droite sans m'y heurter le front ; et puis, ce pays est vraiment un pays effrayant; tout y est sombre, énigma-
tique, incompréhensible! L’imagination n’y produit que des chimères monstrueuses et des monuments démesurés ; cette architecture et cet art me font peur; ces colosses, que leurs jambes engagées dans la pierre condamnent à rester éternellement assis les mains sur les genoux, me fatiguent de leur immobilité stupide; ils obsèedent mes yeux et mon horizon. Quand viendra donc le géant qui doit les prendre par la main et les relever de leur faction de vingt siècles? Le granit lui-même se lasse à la fin! Quel maître attendent-ils donc pour quitter la montagne qui leur sert de siège et se lever en signe de respect ? de quel troupeau invisible ces grands sphinx accroupis comme des chiens qui guettent sontils les gardiens, pour ne fermer jamais la paupière et tenir toujours la griffe en arrêt? qu’ontils donc à fixer si opiniâtrément leurs yeux de pierre sur l’éternité et l'infini ? quel secret étrange leurs lèvres serrées retiennent-elles dans leur poitrine ? À droite, à gauche, de quelque côté que l’on se tourne, ce ne sont que des monstres affreux à voir, des chiens à tête d'homme, des hommes à tête de chien, des chimères nées d’accouplements hideux dans la profondeur ténébreuse des syringes, des Anubis, des Typhons, des Osiris, des éperviers aux yeux jaunes qui semblent vous traverser de leurs regards inquisiteurs et voir au delà de vous des choses que l’on ne peut redire; — une famille d'animaux
et de dieux horribles aux ailes écaillées, au bec crochu, aux griffes tranchantes, toujours prêts à vous dévorer et à vous saisir, si vous franchissez le seuil du temple et si vous levezle coin du voile!
« Sur les murs, sur les colonnes, sur les plafonds, sur les planchers, sur les palais et sur les temples, dans les couloirs et les puits les plus profonds des nécropoles, jusqu'aux entrailles de la terre, où la lumière n’arrive pas, où les flambeaux s’éteignent faute d’air, et partout, et toujours, d’interminables hiéroglyphes sculptés et peints racontant en langage inintelligible des choses que lon ne sait plus et qui appartiennent sans doute à des créations disparues; prodigieux travaux enfouis, où tout un peuple s’est usé à écrire l’épitaphe d’un roi! Du mystère et du granit, voilà l'Égypte; beau pays pour une jeune femme et une jeune reine!
« L’on ne voit quesymboles menaçants et funèbres, des pedum, des tau, des globes allégoriques, des serpents enroulés, des balances où Pon pèse les âmes, — l'inconnu, la mort, le néant! Pour toute végétation des stèles bariolées de caractères bizarres; pour allées d’arbres, des avenues d’obélisques de granit; pour sol, d'immenses pavés de granit dont chaque montagne ne peut fournir qu’une seule dalle; pour ciel, des plafonds de granit; — l’éternité palpable, un amer et perpétuel sarcasme contre la
fragilité et la brièveté de la vie! — des escaliers faits pour des enjambées de Titan, que le pied humain ne saurait franchir et qu’il faut monter avec des échelles; des colonnes que cent bras ne pourraient entourer, des labyrinthes où l’on marcherait un an sans en trouver l'issue! — le vertige de l’énormité, l’ivresse du gigantesque, l'effort désordonné de l’orgueil qui veut graver à tout prix son nom sur la surface du monde!
« Et puis, Charmion, je te le dis, jai une pensée qui me fait peur ; dans les autres contrées de la terre on brûle les cadavres, et leur cendre bientôt se confond avec le sol. Ici l’on dirait que les vivants n’ont d’autre occupation que de conserver les morts; des baumes puissants les arrachent à la destruction; ils gardent tous leur forme et leur aspect; l’âme évaporée, la dépouille reste ; sous ce peuple il y a vingt peuples ; chaque ville a les pieds sur vingt étages de nécropoles ; chaque génération qui s’en va fait une population de momies à une cité ténébreuse :
sous le père vous trouvez le grand-père et l’aïeul dans leur boîte peinte et dorée, tels qu’ils étaient pendant leur vie, et vous fouilleriez toujours que vous en trouveriez toujours!
« Quand je songe à ces multitudes emmaillottées de bandelettes, à ces myriades de spectres desséchés qui remplissent les puits funèbres et qui sont là depuis deux mille ans, face à face, dans leur silence que rien ne vient troubler, pas
mème le bruit que fait en rampant le ver du sépulcre, et qu’on trouvera intacts après deux autres mille ans, avec leurs chats, leurs crocodiles, leurs ibis, tout ce qui a vécu en même temps qu'eux, il me prend des terreurs, et je me sens courir des frissons sur la peau. Que se disentils, puisqu'ils ont encore des lèvres, et que leur âme, si la fantaisie lui prenait de revenir, trouverait leur corps dans l’état où elle l’a quitté?
« L'Égypte est vraiment un royaume sinistre, et bien peu fait pour moi, la rieuse et la folle; tout y renferme une momie; c’est le cœur et le noyau de toute chose. Après mille détours, c’est là que vous aboutissez; les pyramides cachent un sarcophage. Néant et folie que tout cela.
Éventrez le ciel avec de gigantesques triangles de pierre, vous n’allongerez pas votre cadavre d’un pouce. Comment se réjouiret vivre sur une terre pareille, où l’on ne respire pour parfum que l’odeur âcre du naphte et du bitume qui bout dans les chaudières des embaumeurs, où le plancher de votre chambre sonne creux parce que les corridors des hypogées et des puits mortuaires s'étendent jusque sous votre alcôve?
Être la reine des momies, avoir pour causer ces statues à poses roides et contraintes, c’est gai! Encore, si, pour tempérer cette tristesse, j'avais quelque passion au cœur, un intérêt à la vie, si j'aimais quelqu’un ou quelque chose, si j'étais aimée! mais je ne le suis point.
« Voilà pourquoi je m'ennuie, Charmion; avec l'amour, cette Égypte aride et renfrognée me paraîtrait plus charmante que la Grèce avec ses dieux d’ivoire, ses temples de marbre blanc, ses bois de lauriers-roses et ses fontaines d’eau vive. Je ne songerais pas à la physionomie baroque d’Anubis etaux épouvantementsdes villes souterraines. »
Charmion sourit d’un air incrédule. « Ce ne doit pas être là un grand sujet de chagrin pour vous; car chacun de vos regards perce les cœurs comme les flèches d’or d'Éros lui-même.
— Une reine, reprit Cléopâtre, peut-elle savoir si c’est le diadème ou le front que l’on aime en elle? Les rayons de sa couronne sidérale éblouissent les yeux et le cœur; descendue des hauteurs du trône, aurais-je la célébrité et la vogue de Bacchide ou d’Archenassa, de la première courtisane venue d'Athènes ou de Milet? Une reine, c’est quelque chose de si loin des hommes, de si élevé, de si séparé, de si impossible! Quelle présomption peut se flatter de réussir dans une pareille entreprise? Ce n’est plus une femme, c’est une figure auguste et sacrée qui n’a point de sexe, et que l’on adore à genoux sans laimer, comme la statue d’une déesse. — Qui a jamais été sérieusement épris d’Héré aux bras de neige, de Pallas aux yeux vert de mer? qui a jamais essayé de baiser les pieds d'argent de Thétis et les doigts de rose de l’Au-
rore ? quel amant des beautés divines a pris des ailes pour voler vers les palais d’or du ciel? Le respect et la terreur glacent les âmes en notre présence, et pour être aimée de nos pareils il faudrait descendre dans les nécropoles dont je parlais tout à l'heure. »
Quoiqu’elle n’élevât aucune objection contre les raisonnements de sa maîtresse, un vague sourire errant sur les lèvres de l’esclave grecque faisait voir qu’elle ne croyait pas beaucoup à cette inviolabilité de la personne royale.
« Ah! continua Cléopâtre, je voudrais qu'il m'arrivât quelque chose, une aventure étrange, inattendue! Le chant des poètes, la danse des esclaves syriennes, les festins couronnés de roses etprolongés jusqu’au jour,les coursesnocturnes, les chiens de Laconie, les lions privés, les nains bossus, les membres de la confrérie des inimitables, les combats du cirque, les parures nouvelles, les robes de byssus, les unions de perles, les parfums d’Asie, les recherches les plus exquises, les somptuosités les plus folles, rien ne m'amuse plus; tout m'est indifférent, tout m'est insupportable.
— On voit bien, dit tout bas Charmion, que la reine n’a pas eu d’amant et n’a fait tuer personne depuis un mois. »
Fatiguée d’une aussi longue tirade, Cléopâtre prit encore une fois la coupe posée à côté d’elle, y trempa ses lèvres, et, mettant sa tête sous son
bras avec un mouvement de colombe, s’arrangea de son mieux pour dormir. Charmion lui défit ses sandales et se mit à lui chatouiller doucement la plante des pieds avec la barbe d’une plume de paon; le sommeil ne tarda pas à jeter sa poudre d’or sur les beaux yeux de la sœur de Ptolémée.
Maintenant que Cléopâtre dort, remontons sur le pont de la cange et jouissons de l’admirable spectacle du soleil couchant. Une large bande violette, fortement chauffée de tons roux vers l'occident, occupe toute la partie inférieure du ciel; en remontant les zones d’azur, la teinte violette se fond en lilas clair et se noie dans le bleu par une demi-teinte rose; du côté où le soleil, rouge comme un bouclier tombé des fournaises de Vulcain, jette ses ardents reflets, la nuance tourne au citron pâle et produit des teintes pareilles à celles des turquoises. L'eau frisée par un rayon oblique a l'éclat mat d’une glace vue du côté du tain, ou d’une lame damasquinée; les sinuosités de la rive, les joncs et tous les accidents du bord s’y découpent en traits fermes et noirs qui en font vivement ressortir la réverbération blanchâtre. À la faveur de cette clarté crépusculaire vous apercevrez làbas, comme un grain de poussière tombé sur du vif-argent, un petit point brun qui tremble dans un réseau de filets lumineux. Est-ce une sarcelle qui plonge, une tortue qui se laisse aller
à la dérive, un crocodile levant, pour respirer lPair moins brûlant du soir, le bout de son rostre squameux, le ventre d’un hippopotame qui s’épanouit à fleur d’eau? ou bien encore quelque rocher laissé à découvert par la décroissance du fleuve? car le vieil Hopi-Mou, père des eaux, a bien besoin de remplir son urne tarie aux pluies du solstice dans les montagnesde la Lune.
Ce n’est rien de tout cela. Par les morceaux d’Osiris si heureusement recousus! c’est un homme qui paraît marcher et patiner sur l’eau... lon peut voir maintenant la nacelle qui le soutient, une vraie coquille de noix, un poisson creusé, trois bandes d’écorce ajustées, une pour le fond et deux pour les plats-bords, le tout solidement relié aux deux pointes avec une corde engluée de bitume. Un homme se tient debout, un pied sur chaque bord de cette frêle machine, qu'il dirige avec un seulaviron qui sert en même temps de gouvernail, et, quoique la cange royale file rapidement sous l'effort de cinquante rameurs, la petite barque noire gagne visiblement sur elle.
Cléopâtre désiraitun incident étrange, quelque chose d’inattendu ; cette petite nacelle efflée, aux allures mystérieuses, nous a tout l’air de porter sinon une aventure, du moins un aventurier. Peut-être contient-elle le héros de notre histoire : la chose n’est pas impossible.
C'était, en tout cas, un beau jeune homme
de vingt ans, avec des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus, une peau blonde comme de l'or, et de proportions si parfaites qu’on eût dit un bronze de Lysippe; bien qu’il ramât depuis longtemps, il ne trahissait aucune fatigue, et il n'avait pas sur le front une seule perle de sueur.
Le soleil plongeait sous l’horizon, et sur son disque échancré se dessinait la silhouette brune d’une ville lointaine que l’œil n’aurait pu discerner sans cet accident de lumière; il s’éteignit bientôt tout à fait, et les étoiles, belles de nuit du ciel, ouvrirent leur calice d’or dans l’azur du firmament. La cange royale, suivie de près par la petite nacelle, s'arrêta près d’un escalier de marbre noir, dont chaque marche supportait un de ces sphinx haïs de Cléopâtre. C'était le débarcadère du palais d’été.
Cléopâtre, appuyée sur Charmion, passa rapidement comme une vision étincelante entre une double haïe d’esclaves portant des fanaux.
Le jeune homme prit au fond de la barque une grande peau de lion, la jeta sur ses épaules, sauta légèrement à terre, tira la nacelle sur la berge et se dirigea vers le palais.