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Il exprime celte boulé* relative à nos besoins par laquelle les dons el les biens de la nature sont regardés comme propres à nos jouissances, à la satisfaction de nos désirs. On dit qu’un ragoût ne vaut rien quand il est mauvais au goût , qu'un aliment ne vaut rien pour la santé, qu’une étoffe vaut mieux qu’une autre étoffe, expression qui n’a aucun rapport à la valeur rommerçable , et signifie seulement qu’elle est plus propre aux usages auxquels on la destine.
Les adjectifs mauvais, médiocre, bon, excellent , caractérisent les divers degrés de cette espèce de valeur. On doit cependant observer que le substantif valeur n’est pas à beaucoup près aussi usité en ce sens que le verbe valoir. Mais si l’on s’en sert, on ne peut entendre par là que la bonté d'un objet relativement à nos jouissances. Quoique cette bonté soit toujours relative à nous, nous avons cependant en vue, en expliquant le mot de valeur, une qualité réelle, intrinsèque à l’objet et par laquelle il est propre à notre usage.
Ce sens du mot valeur aurait lieu pour un bomme isolé, sans communication avec les autres hommes.
Nous considérerons cet homme n’exerçant ses facultés que sur un seul objet ; il le recherchera , l’évitera ou le laissera avec indifférence. Dans le premier cas, il a sans doute un motif de rechercher cet objet : il le juge propre à sa jouissance, il le trouvera bon, et cette bonté relative pourrait absolument être appelée valeur. Mais » cette valeur, n’étant point comparée à d'autres valeurs, ne serait point susceptible de mesure, et la chose qui vaut ne serait point évaluée.
Si ce même homme a le choix entre plusieurs objets propres à son usage, il pourra préférer l'un à l'autre, trouver une orange plus agréable que des châtaignes, une fourrure meilleure pour le défendre du froid qu’une toile de coton : il jugera qu’une de ces choses faut mieux qu'une outre ; il comparera dans son esprit, il appréciera leur valeur. Il se déterminera en conséquence à se charger des choses qu'il préfère* et à laisser les autres.
Le sauvage aura tué un veau qu'il portait à sa cabane : il trouve eu son chemin un chevreuil; il le tue, et il le prend à la place du veau, dans l’espérance de manger une chair plus délicate. C’est ainsi qu'un enfant qui a d’abord rempli ses poches de châtaignes, les vide pour faire place à des dragées qu’on lui présente.
Voilà donc une comparaison de valeurs, une évaluation des diffé—
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rents objets dans ces jugements du sauvage et de l'enfant; mais ces évaluations n’ont rien de lixe, elles changent d’un moment à l’autre, suiiaut que les besoins de l'homme varient. Lorsque le sauvage a faim, il fera plus de cas d’un morceau de gibier que de la meilleure peau d'ours; mais que sa faim soit satisfaite et qu’il ait froid , ce sera la peau d'ours qui lui deviendra précieuse.
Le plus souvent, le sauvage borne ses désirs à la satisfaction du besoin présent, et quelle que soit lu quantité des objets dont il peut user, dès qu'il en a pris ce qu'il lui faut, il abandonne le reste, qui ne lui est bon à rien.
L’expérience apprend cependant à notre sauvage que parmi les objets propres à ses jouissances, il en est quelques-uns que leur nature rend susceptibles d'être conservés pendant quelque temps et qu’il peut accumuler pour les besoins à venir : ceux-là conservent leur valeur même lorsque le besoin du moment est satisfait. Il cherche à se les approprier, c’est-à-dire à les mettre dans un lieu sur où il puisse les cacher ou les défendre. On voit que les considérations qui entrent dans l’estimation de cette valeur, uniquement relative à l’homme qui jouit ou qui désire, se multiplient beaucoup par ce nouveau point de vue qu’ajoute la prévoyance au premier sentiment du besoin. — Lorsque ce sentiment, qui d'abord n’était (jue momentané, prend un caractère de permanence, l'homme commence à comparer entre eux les besoins, à proportionner la recherche des objets non plus uniquement à l’impulsion rapide du besoin présent, mais à l’ordre de nécessité et d’utilité des différents besoins.
Quant aux autres considérations par lesquelles cet ordre d’utilité plus ou moins pressante est balancé ou modifié, une des premières qui se présente est l’excellence de la chose, ou son aptitude plus ou moins grande à satisfaire le genre de désir qui la fait rechercher. Il faut avouer que cet ordre d’excellence rentre un peu, par rapport à l’estimation qui en résulte, dans l’ordre d’utilité, puisque l’agrément de% la jouissance plus vive que produit ce degré d’excellence est lui-même un avantage que l’homme compare avec la nécessité plus urgente des choses dont il préfère l’abondance à l’excellence d’une seule.
Une troisième considération est la difficulté plus ou moins grande que l’homme envisage à se procurer l’objet de ses désirs; car il est I. 6
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bien évident qu’entre deux choses également utiles et d’une égale excellence, celle qu’il aura beaucoup plus de peine à retrouver lui paraîtra bien plus précieuse , et qu’il emploiera bien plus de soins et d’elTorts à se la procurer. C’est par cette raison que l’eau, malgré sa nécessité et la multitude d’agréments qu’elle procure à l’homme, n’est point regardée comme une chose précieuse dans les pays bien arrosés ; que l’homme ne cherche point à s’en assurer la possession, parce que l’abondance de cette substance la lui fait trouver sous sa main. Mais dans les déserts de sable, elle serait d’un prix infini.
Nous n’en sommes pas encore à l’échange, et voilà déjà la rareté, un des éléments de V évaluation. — Il faut remarquer que cette estime attachée à la rareté est encore fondée sur un genre particulier d'utilité, car c’est parce qu’il est plus utile de s’approvisionner d’avance d’une chose difficile à trouver, qu elle est plus recherchée et que l’homme met plus d’efforts à se l'approprier.
On peut réduire à ces trois considérations toutes celles qui entrent dans la fixation de ce genre de valeur relative à l’homme isolé ; ce sont là les trois éléments qui concourent à la former. Pour la désigner par un nom qui lui soit propre, nous l’appellerons valeur estimative, parce qu’elle est effectivement l’expression du degré d’estime que l’homme attache aux différents objets de ses désirs.
Il n’est pas inutile d’appuyer sur cette notion, et d’analyser ce que c’est que ce degré d’estime qu'attache l’homme aux différents objets de ses désirs; quelle est la nature de cette évaluation, ou le terme moyen auquel les valeurs de chaque objet en particulier sont comparées ; quelle est la numération de cette échelle de comparaison ; quelle en est l’utilité.
En y réfléchissant, nous verrons que la totalité des objets nécessaires à la conservation et au bien-être de l’homme correspond à une somme de besoins qui, malgré toute leur étendue et leur variété, est assez bornée.
Il n’a pour se procurer la satisfaction de ces besoins qu'une mesure plus bornée encore de forces ou de facultés. Chaque objet particulier de ses jouissances lui coûte des soins , des fatigues , des travaux et au moins du temps. C’est cet emploi de ces facultés appliquées à la recherche de chaque objet qui fait la compensation de sa jouissance et pour ainsi dire teprix de l’objet. L’homme est encore seul, la nature seule fourni* à ses besoins, et déjà il fait sfte c elle
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un premier commerce où elle ne fournit rien qu’il ne paye par son
travail, par l’emploi de ses facultés et de son temps.
Son capital, dans ce genre de commerce, est renfermé dans des limites étroites* il faut qu’il y proportionne la somme de ses jouissances; il faut que dans l’immense magasin de la nature il fasse un choix, et qu’il partage ce prix dont il peut disposer entre les différents objets qui lui conviennent , qu’il les évalue à raison de leur importance pour sa conservation et son bien-être. Et cette évaluation, qu’est-ce autre chose que le compte qu’il se rend à lui-même de la portion de sa peine et de son temps, ou, pour exprimer ces deux choses en un seul mot, de la portion de ses facultés qu’il peut employer à la recherche de l’objet évalué sans y sacrifier celle d’autres objets également ou plus importants?
Quelle est donc ici sa mesure des valeurs? quelle e6t son échelle de comparaison? Il est évident qu’il n'en a pas d'autre que ses facultés mêmes. La somme totale de ces facultés est la seule unité de cette échelle, le seul point fixe d’où il puisse partir, et les valeurs qu’il attribue à chaque objet sont des parties proportionnelles de cette échelle. Il suit de là que la valeur estimative d’un objet, pour l'homme isolé, est précisément la portion du total de ses facultés qui répond au désir qu’il a de cet objet , ou relie qu’il veut employer à satisfaire ce désir. On peut dire, en d’autres termes, que c’est le rapport de cette partie proportionnelle au total des facultés de l’homme, rapport qui s’exprimerait par une fraction, laquelle aurait pour numérateur le nombre de valeurs ou de parties proportionnelles égales que contient la totalité des facultés de l'homme.
Nous ne pouvous ici nous refuser une réflexion. Nous n’avons pas encore vu naître le commerce ; nous n’avons pas encore assemblé deux hommes, et dès ce premier pas de nos recherches nous touchons à une des plus profondes vérités et des plus neuves que renferme la théorie générale des valeurs. C’est cette vérité que M. l’abbé Gagliani énonçait il y a vingt ans, dans son traité délia Monela, avec tant de clarté et d’énergie, mais presque sans développement, en disant que la commune mesure de toutes les valeurs est l'homme. Il est vraisemblable que cette même vérité, confusément entrevue par l’auteur d’un ouvrage qui vient de paraître sous le titre d'Iissat analytique sur la richesse et l’impôt, a donné naissance à la doctrine de la valeur constante et unique toujours exprimée par l’unité, et
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dont toutes les valeurs particulières ne sont que des parties proportionnelles, doctrine mélangée dans ce livre de vrai et de faux, et qui, par celte raison, a paru assez obscure au plus grand nombre de ses lecteurs.
Ce n’est pas ici le lieu de développer ce qu’il peut effectivement v a\oir d’obscur dans la courte énonciation que nous venons de faire d'une proposition qui mérite d'ètre discutée avec une étendue proportionnée à son importance ; moins encore devons-nous en détailler dans ce moment les conséquences nombreuses.
Reprenons le fil qui nous a conduit jusqu'à présent; étendons notre première supposition. Au lieu de nev considérer qu'un homme isolé, rassemblons-en deux : que chacun ail en sa possession des choses propres à son usage, mais que ces choses soient différentes et appropriées à des besoins différents. Supposons, par exemple, que dans une île déserte, au milieu des mers septentrionales, deux sauvages abordent chacun de leur côté, l’un portant avec lui du poisson plus qu’il n'en peut consommer, l’autre portant des peaux au delà de ce qu’il peut employer pour se couvrir et se faire une tente. Celui qui a apporté du poisson a froid, celui qui a apporté des peaux a faim; il arrivera que celui-ci demandera au possesseur du poisson une partie de sa provision, et lui offrira de lui donner à la place quelques-unes de ses peaux : l'autre acceptera. Voilà l’échange, voilà le commerce.
Arrêtons-nous un peu à considérer ce qui se passe dans cet échange.
Il est d'abord évident que cet homme qui, après avoir pris sur sa pèche de quoi se nourrir pendant un petit nombre de jours, passé lequel ce poisson se gâterait, aurait jeté le reste comme inutile, * commence à en faire cas lorsqu’il voit que ce poisson peut servir (par la voie de l'échange) à lui procurer des peaux dont il a besoin pour se couvrir; ce poisson superflu acquiert à ses yeux une valeur qu’il n'avait pas. Le possesseur des peaux fera le môme raisonnement, et apprendra de son côté à évaluer celles dont il n’a pas un besoin personnel. Il est vraisemblable que dans cette première situation, où nous supposons nos deux hommes pourvus chacun surabondamment delà chose qu'il possède, et accoutumés à n’attacher aucun prix au superflu, le débat sur les conditions de l'échange ne sera pas fort vif; chacun laissera prendre à l'autre, l’un tout le poisson, l’autre toutes les peaux dont lui-mème n’a pas besoin. Mais changeons un peu la sup-
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position : donnons à chacun do ces deux hommes un intérêt de garder leur su perdu, un motifd'y attacher de la valeur : supposons qu’au lieu de poisson l’un ait apporté du maïs, qui peut se conserver très-longtemps; que l'autre, au lieu de peaux, ait apporté du bois à brûler, et que l'ile ne produise ni grains ni bois. L’n de nos deux sauvages a sa subsistance, et l'autre son chauffage pour plusieurs mois; ils ne peuvent aller renouveler leur provision qu’en retournant sur le continent, d’où peut-être ils ont été chassés par la crainte des bêtes féroces ou d’une nation ennemie ils ne le peuvent qu’en s’exposant sur la mer, dans une saison orageuse, à des dangers presque inévitables; il est évident que la totalité du maïs et la totalité du bois deviennent très-précieuses aux deux possesseurs, qu’elles ont pour eux une grande valeur; mais le bois que l'un pourra consommer dans un mois lui deviendra fort inutile si dans cet intervalle il meurt de faim faute de mais, et le possesseur du maïs ne sera pas plus avancé, s’il est exposé à périr faute de bois ; ils feront donc encore un échange, afin que chacun d'eux puisse avoir du bois et du maïs jusqu'au temps où la saison permettra de tenir la mer pour aller chercher sur le continent d’autre maïs et d’autre bois. Sans cette position, l’un et l’autre seraient sans doute moins généreux : chacun pèsera scrupuleusement toutes les considérations qui peuvent l’engager à préférer une certaine quantité de la denrée qu’il n’a pas à une certaine quantité de celle qu’il a; c'est-à-dire qu'il calculera la force des deux besoins, des deux intérêts entre lesquels il est balancé; savoir, l’intérêt de garder du maïs et celui d’acquérir du bois, ou de garder du bois et d'acquérir du maïs ; en un mot, il en fixera trèsprécisément la valeur estimative relativement à lui. Cette valeur estimative est proportionnée à l’intérêt qu'il a de se procurer ces deux choses; et la comparaison des deux valeurs n'est évidemment que la comparaison des deux intérêts. Mais chacun fait ce calcul desonçêté, et les résultats peuvent être différents : l’un changerait trois mesures de maïs pour six brasses de bois, l’autre ne voudrait donner ses six brasses de bois que pour neuf mesures de maïs. Indépen- • dammcnt de cette espèce d'évaluation mentale par laquelle chacun d'eux compare l’intérêt qu'il a de garder à celui qu’il a d’acquérir, tous deux sont encore animés par un intérêt général et indépendant de toute comparaison; c’est l'intérêt de garder chacun le plus qu’il peut de sa denrée, et d’acquérir le plus qu’il peut de
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celle d’autrui. Dans cette vue, chacun tiendra secrète la comparaison qu’il a faite intérieurement de ses deux intérêts, des deux valeurs qu'il attache nux deux denrées à échanger, et il sondera par des offres plus faibles et des demandes plus fortes le possesseur de la denrée qu’il désire. Celui-ci tenant de son côté la même conduite, ils disputeront sur les conditions de l’échange, et comme ils ont tous deux un grand intérêt à s’accorder, ils s’accorderont à la fin : peu à peu chacun d’eux augmentera ses offres ou diminuera ses demandes, jusqu'à ce qu'ils coin ien lient enfin de donner une quantité déterminée de maïs pour une quantité déterminée de bois. Au moment où l'échange se fait, celui qui donne, par exemple, quatre mesures de maïs pour cinq brasses de bois , préfère sans doute ces cinq brasses aux quatre mesures de maïs; il leur donne une valeur estimative supérieure; mais, de son côté, celui qui reçoit les quatre mesures de maïs les préfère aussi aux cinq brasses de bois. Cette supériorité de la valeur estimative attribuée par l’acquéreur è la chose acquise sur la chose cédée est essentielle à l’échange, car elle en est l’unique motif. Chacun resterait comme il est s’il ne trouvait un intérêt, un profit personnel à échanger; si, relativement à luimême, il n’estimait ce qu’il reçoit plus que ce qu'il donne.
Mais cette différence de valeur estimative est réciproque et précisément égale de chaque côté; car si elle n’était pas égale, l’un des deux désirerait moins l’échange et forcerait l'autre à se rapprocher de son prix par une offre plus forte. Il est donc toujours rigoureusement vrai que chacun donne valeur égale pour recevoir valeur taie. Si l’on donne quatre mesurés de maïs pour cinq brasses de bois, on donne aussi cinq brasses de bois pour quatre mesures de maïs, et par conséquent quatre mesures de maïs équivalent, dans cet échange particulier, à cinq brasses de bois. Ces deux choses ont donc une valeur échangeable égale.
Arrêtons-nous encore. Voyons ce que c’est précisément que cette valeur échangeable dont l’égalité est la condition nécessaire d'un échange libre ; ne sortons point encore de la simplicité de notre hypothèse, où nous n’avons que deux contractants et deux objets d’échange à considérer. — Celte valeur échangeable n’est pas précisément la valeur estimative, ou en d'autres termes l'intérêt que chacun des deux attachait séparément aux deux objets de besoin
dont il comparait la possession pour fixer ce qu’il devait céder de
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l'an pour acquérir de l’autre, puisque le résultat de cette comparaison pouvait être inégal dans l'esprit des deux contractants ; cette première valeur, à laquelle nous avons donné le nom de râleur estimative, s’établit par la comparaison que chacun Tait de son côté entre les deux intérêts qui se combattent chez lui ; elle n'a d'existence que dans l’intérêt de chacun d’eux pris séparément. La valeur échangeable, au contraire, est adoptée par les deux contractants, qui en reconnaissent l'égalité et qui en font la condition de l'échange. Dans la fixation de la valeur estimative, chaque homme, prisa part, n’a comparé que deux intérêts, qu'il attache à l’objet qu’il a et à celui qu’il désire avoir. Dans la fixation de la valeur échangeable , il y a deux hommes qui comparent et quatre intérêts comparés; mais les deux intérêts particuliers de chacun des- deux contractants ont d’abord été comparés entre eux à part, et ce sont les deux résultats qui sont ensuite comparés ensemble, ou plutôt débattus par les deux contractants, pour en former une valeur estimative moyenne qui devient précisément la valeur échangeable, à laquelle nous croyons devoir donner le nom de valeur appréciative , parce qu’elle détermine le prix ou la condition de l'échange.
On voit par ce que nous Venons de dire que la valeur appréciative, cette valeur qui est égale entre les deux objets échangés, est essentiellement de la même nature que la valeur estimative; elle n’en diffère que parce qu'elle est une valeur estimative moyenne. Nous avons vu plus haut que pour chacun des contractants la valeur estimative de la chose reçue est plus forte que celle de la chose cédée, et que cette différence est précisément égale de chaque côté: en prenant la moitié de cette différence pour l’ôter à la valeur plus forte et la rendre à la plus faible, on les rendra égales. Nous avons ?u que cette égalité parfaite est précisément le caractère de la valeur appréciative de l’échange. Cette valeur appréciative n’est donc évidemment autre chose que la valeur estimative moyenne entre celle que les deux contractants attachent à chaque objet.
Nous avons prouvé que la valeur estimative d’un objet, pour l’homme isolé, n’est autre chose que le rapport entre la portion de ses facultés qu'un homme peut consacrer à la recherche de cet objet et la totalité de ses facultés ; donc la valeur appréciative dans l'échange entre deux hommes est le rapport entre la somme des portions de leurs facultés qu’ils seraient disposés à consacrer à la rccher-
Dig
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> r.he de rhacun des objets échangés et la somme des facultés de ces deux
hommes. — Il est bon d'observer ici que l'introduction de l’échange entre nos deux hommes augmente la richesse de l’un et de l'autre, c’est-à-dire leur donne une plus grande quantité de jouissance avec les mêmes facultés. Je suppose, dans l'exemple de nos deux sauvages, que la plage qui produit le maïs et celle qui produit le bois soient éloignées l’une de l’autre : un sauvage seul serait obligé de faire deux voyages pour avoir sa provision de maïs et celle de bois ; il perdrait par conséquent beaucoup de temps et de fatigue à naviguer. Si au contraire ils sont deux, ils emploieront, l’un à couper du bois, l’autre à se procurer du maïs, le temps et le travail qu’ils auraient mis à faire le second voyage. La somme totale du maïs et du bois recueilli sera plus forte et par conséquent la part de chacun.
Revenons. Il suit de notre définition de la valeur appréciative qu'elle n'est point le rapport entre les deux choses échangées ou . entre le prix et la chose vendue, comme quelques personnes ont été tentées de le penser. Cette expression manquerait absolument de justesse dans la comparaison des deux valeurs, des deux termes de l’échange. Il y a un rapport d’égalité, et ce rapport d’égalité suppose deux choses déjà égales; or, ces deux choses égales ne sont point les deux choses échangées, mais bien la valeur des choses échangées. On ne peut donc confondre les valeurs qui ont un rapport d’égalité, avec ce rapport d’égalité qui suppose deux valeurs comparées. Il y a sans doute un sens dans lequel les valeurs ont un rapport, et nous l’avons expliqué plushauten approfondissant la nature de la valeur estimative ; nous avons même dit que ce rapport pouvait, comme tout rapport, être exprimé par une fraction. C'est précisément l’égalité entre ces deux fractions qui forme la condition essentielle de l’échange, égalité qui s’obtient en lixant la valeur appréciative h la moitié de la différence entre les deux valeurs estimatives.
Dans le langage du commerce, on confond souvent sans inconvénient le prix avec la valeur, parce qu'effeclivcment l'énonciation du prix renferme toujours rénonciation de la valeur. Ce sont pourtant des notions différentes qu’il importe de distinguer. — Le prix est la chose qu’on donne en échange d’une autre. De cette définition il suit évidemment que cette autre chose est aussi le prix de la première : quand on parle de l'échange, il est presque superllu d’en faire la remarque, et comme tout commerce est échange, il est évi-
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dent que cette expression {le prix ) convient toujours réciproquement nux choses commerçons, qui sont également le prix l’une de l'autre. Le prix et la chose achetée, ou si l'on veut les deux prix, ont une valeur égale : le prix vaut l’emplette et l’emplette vaut le prix ; mais le nom de valeur, à parler rigoureusement, ne convient pas mieux à l’un des deux termes de l’échange qu'à l’autre. Pourquoi donc emploie-t-on ces deux termes l’un pour l’autre? En voici la raison , dont l'explication nous fera faire encore un pas dans la théorie des valeurs.
Cette raison est l'impossibilité d’énoncer la valeur en elle-même. <>n se convaincra facilement de celte impossibilité pour peu qu’on réfléchisse sur ce que nous avons dit et démontré de la nature des valeurs. • ",
Comment trouver en effet l’expression d’un rapport dont le premier terme, le numérateur, l’unité fondamentale, est une chose inappréciable, et qui n'est bornée que de la manière la plus vague? Comment pourrait-on prononcer que la valeur d’un objet correspond à la deux-centième partie des facultés de l’homme, et de quelles facultés parlerait-on? Il faut certainement faire entrer dans le calcul de ces facultés la considération du temps; mais à quel intervalle se fixera-t-on? prendra-t-on la totalité de la vie, ou une année, ou un mois, ou un jour? Rien de tout cela, sans doute; car, relativement à chaque objet de besoin, les facultés de l’homme doivent être, pour se les procurer, indispensablement employées pendant des intervalles plus ou moins longs, et dont l’inégalité est très-grande. Comment apprécier ces intervalles d’un temps qui, en s'écoulant à la fois pour toutes les espèces de besoins de l'homme, ne doit cependant entrer dans le calcul que pour des durées inégales, relativement à chaque espèce de besoin? Comment évaluer des parties imaginaires dans une durée toujours une, et qui s’écoule, si l’on peut s’exprimer ainsi, sur une ligne indivisible? El quel (il pourrait guider dans un pareil labyrinthe de calculs, dont tous les éléments sont indéterminés? Il est donc impossible d’exprimer la valeur en elle-même ; et tout ce que peut énoncer à cet égard le langage humain, c’est qtic la valeur d'une chose égale la valeur d’une autre. L’intérêt apprécié, ou plutôt senti par deux hommes, établit cette équation dans chaque cas particulier, sans qu'on ait jamais pensé à sommer les facultés de l’homme pour en comparer le total à chaque
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objet de besoin. L’intérêt lixe toujours le résultat de cette comparaison ; mais il ne l'a jamais ni laite ni pu faire.
Le seul moyen d’énoncer la valeur est donc, comme nous l’avons dit, d’énoncer qu’une chose est égale à une autre en valeur; ou, si l’on veut, en d’autres termes, de présenter une valeur comme égale à la valeur cherchée. La valeur n’a, ainsi que l’étendue, d’autre mesure qu’elle-même; et si l’on mesure les valeurs en y comparant des valeurs, comme on mesure des longueurs en y comparant des longueurs, dans l’un et l’autre moyen de comparaison il n’y a point d 'unité fondamentale donnée par la nature, il n’y a qu’une unité arbitraire et de convention. Puisque dans tout échange il y a deux valeurs égales, et qu’on peut donner la mesure de l’une en énonçant l’autre, il faut convenir de l’unité arbitraire qu’on prendra pour fondement de cette mesure, ou si l’on veut pour élément de la numération des parties dont on composera son échelle de comparaison des valeurs. Supposons qu’un des deux contractants de l’échange veuille énoncer la valeur de la chose qu’il acquiert, il prendra pour unité de son échelle des valeurs une partie constante de ccqu’il donne, et il exprimera en nombres et en fractions de cette unité la quantité qu’il en donne pour une quantité lixe de la chose qu’il reçoit. Cette quantité énoncera pour lui la valeur, et sera le prix de la chose qu'il reçoit; d’où l’on voit que le prix est toujours l’énonciation de la valeur, et qu’ainsi, pour l’acquéreur, énoncer la valeur c'est dire le prix de la chose acquise, en énonçant la quantité de celle qu’il donne pour l’acquérir. Il dira donc indifféremment que cette quantité est la valeur, ou est le prix de ce qu’il achète. — En employant ces deux laçons de parler, il aura le même sens dans l’esprit, et fera naître le même sens dans l’esprit de ceux qui l’entendent; ce qui fait sentir comment les deux mots de valeur et de prix, quoique exprimant des notions essentiellement différentes, peuvent être sans inconvénient substitués l’un à l’autre dans le langage ordinaire, lorsqu’on n'y recherche pas une précision rigoureuse.
Il est assez, évident que si un des deux contractants a pris une certaine partie arbitraire de la chose qu’il donne pour mesurer la valeur de la chose qu’il acquiert, l'autre contractant aura le même droit à son tour de prendre cette même chose acquise par son antagoniste, mais donnée par lui-même, pour mesurer la valeur de la chose que lui a donnée son antagoniste, et qui servait de mesure à
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celui— ci . Dans notre exemple, celui qui a donné quatre sacs de maïs pour cinq brasses de bois prendra pour unité île son échelle le sac de maïs, et dira : la brasse de bois vaut quatre cinquièmes du sac de maïs. Celui qui a donné du bois pour le maïs prendra au contraire la brasse de bois pour son unité, et dira : le sac de maïs vaut une brasse et un quart. Cette opération est exactement la même que celle qui se passe entre deux hommes qui voudraient évaluer réciproquement, l’un l'aune de France en vares d'Espagne, et l’autre la vare d’Espagne en aunes de France.
Dans les deux cas, on prend pour unité (ixe et indivisible une partie aliquote de In chose que l’on connaît le mieux et qui sert à évaluer l’autre, et l’on évalue celle-ci en la comparant nv’èc cette partie qu’on a prise arbitrairement pour l’unité. Mais de même que la vare d’Espagne n’est pas plus la' mesure de l’aune de France que l’aune de France n’est la mesure de la vare d’Espagne, le sac de maïs ne mesure pas plus la valeur de la brasse de bois que lu brasse de bois ne mesure la valeur du sac de maïs.
On doit de cette proposition généralê tirer la conséquence que, dans tout échange, les deux termes de l’échange sont également la mesure de la valeur de l’autre terme : par la même raison, dans tout échange les deux termes sont également gages représentatifs l’un de l’autre , c’est-à-dire que celui qui a du maïs peut se procurer avec du maïs une quantité de bois égale en valeur, de même que celui qui a le bois peut, avec le bois, se procurer une quantité de maïs égale en valeur.
Voilà Une vérité bien simple, mais bien fondamentale dans la théorie des valeurs, des monnaies et du commerce. Toute palpable qu’elle est, elle est encore souvent méconnue par de très-bons esprits, et l’ignorance de ses conséquences les plus immédiates a jeté souvent l’administration dans les erreurs les plus funestes. Il suffit de citer le fameux système de Law.
Nous nous sommes arrêtés bien longtemps sur les premières hypothèses de l’homme isolé, et de deux hommes échangean deux objets; mais nous avons voulu en tirer toutes les notions de la théorie des valeurs, qui n’exigent pas plus de complication. En nous plaçant ainsi toujours dans l'hypothèse la plus simple possible, les notions que nous en faisons résulter se présentent nécessairement
à l’esprit d'une manière plus nette et plus dégagée.
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Nous n'avons plus qu'à étendre nos suppositions, à multiplier le nombre des échangeurs et des objets d’échange, pour voir naître le commerce et pour compléter la suite des notions attachées au mol valoir.
Il nous suflira même pour ce dernier objet de multiplier les hommes, en ne considérant toujours que deux seuls objets d'échange.
Si nous supposons quatre hommes au lieu de deux, savoir, deux possesseurs de bois et deux possesseurs de mais, on peut d'abord imaginer que deux échangeurs se rencontrent d’un côté, et deux de l’autre, sans communication entre les quatre; alors chaque échange se fera à part, comme si les deux contractants étaient seuls au monde. Mais, par cela môme que les deux échanges se font à part, il n’y a aucune raison pour qu'ils se fassent aux mômes conditions. Dans chaque échange pris séparément, la valeur appréciative des deux objets échangés est égale de part et d’autre ; mais il ne faut pas perdre de vue que cette valeur appréciative n’est autre chose que le résultat moyen des deux valeurs estimatives attachées aux objets d’échange par les deux contractants. Or, il est très-possible que ce résultat moyen soit absolument différent dans les deux échanges convenus à part, parce que les vaTcurs estimatives dépendent de la façon dont chacun considère les objets de ses besoins, et de l'ordre d’utilité qu’il leur assigne parmi ses autres besoins; elles sont différentes pour chaque individu. liés lors, si l’on ne considère que deux individus d’un côté et deux individus de l'autre, le résultat moyen pourra être très-différent. Il est très-possible que les contractants d’un des échanges soient moins sensibles au froid que les contractants de l'autre ; cette circonstance suffit pour leur faire attacher moins d'estime nu bois, et plus au maïs. Ainsi, tandis que dans un des deux échanges quatre sacs de maïs et cinq brasses de bois ont une valeur appréciative égale, pour les deux autres contractants cinq brasses de bois n’équivaudront qu’à deux sacs de maïs, ce qui n’empêchera pas que , dans chaque contrat , la valeur des deux objets ne soit exactement égale pour les deux contractants, puisqu'on donne l’une pour l’autre.
Rapprochons maintenant nos quatre hommes, mettons-lcs à portée de communiquer, de s’instruire des conditions offertes par chacun des propriétaires, soit du bois, soit du maïs. Dès lors, celui qui
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consentirait à donner quatre sacs de maïs pour cinq brasses de bois, ne le \oudra plus lorsqu'il saura qu’un des propriétaires du bois consent à donner cinq brasses de bois pour deux sacs de maïs seulement; Mais celui-ci apprenant à son tour qu'on peut avoir pour la même quantité de cinq brasses de bois quatre sacs de maïs, changera aussi d’avis, et ne voudra plus sc contenter de deux. Il voudrait bien en exiger quatre ; mais les propriétaires du maïs ne consentiront pns plus à les leur donner, que les propriétaires du bois ne consentiront à sc contenter de deux. Lès conditions des échanges projetés seront donc changées, et il se formera une nouvelle évaluation, une nouvelle appréciation de la valeur du bois et de la valeur du maïs. Il est d'abord évident que cette appréciation sera la même dans les deux échanges et pour les quatre contractants, c'est-àdire que pour la même quantité de bois les deux possesseurs du maïs ne donneront ni plus ni moins de maïs, et que pour la même quantité de maïs les deux possesseurs de bois ne donneront pareillement ni plus ni moins de bois. — On voit au premier coup d'œil que si un des possesseurs de maïs exigeait moins de bois que l’autre pour la même quantité de maïs, les deux possesseurs du bois s’adresseraient à lui pour proliter de ce rabais : cette concurrence engagerait ce propriétaire à demander plus de bois qu’il n’en demandait pour la même quantité de maïs : de son côté, l’autre possesseur de maïs baisserait sa demande de bois, ou hausserait son offre de maïs, pour rappeler à lui les possesseurs du bois dont il a besoin , et cet effet aurait lieu jusqu’à ce que les deux possesseurs de maïs en offrissent la même quantité pour la même quantité de bois.
(Ce Mémoire n’a pas été achevé.)
FIN DES VALEI BS F.T MONNAIES.