‹ Œuvres de TurgotChapitre 20 sur 108 · VII. — Dénonciation du sieur C.... de C · texte numérisé non relu

VII. — Dénonciation du sieur C.... de C

Leur première démarche a été de faire dénoncer par C.... M le

sieur C de C comme coupable de négociations usuraires. Le

procureur du roi a reçu la dénonciation le 2G septembre dernier.

Il s’est rendu partie contre le sieur C...., et un très-grand nombre de témoins ont été assignés à sa requête.

VIII. — Restitutions imprudemment faites par la famille de C....; manœuvres odieuses des dénonciateurs.

Le sieur de C...., qu’on dit avoir prêté de l'argent, non-seulement à des négociants, mais à différents particuliers, à un taux véritablement excessif, a été intimidé et s’est caché. Sa famille, alarmée et craignant que le sénéchal ne prononçât contre lui des condamnations flétrissantes, a voulu apaiser les dénonciateurs et les témoins, en offrant de restituer l’argent qu’il avait touché au delà du taux fixé par les lois. Cette facilité n’a pas manqué d'encourager la cabale et de multiplier les demandes à l’infini. On dit, mais je n’ai sur celé aucun détail précis, que ceux qui prétendaient avoir quelque témoignage à porter contre le sieur de C se présen-

taient sans preuves, sans registres, qui constatassent ni les négociations dont ils se plaignaient, ni le montant des intérêts exigés : ils fixaient arbitrairement ce qu'ils voulaient, et la menace de déposer

faisait leur titre. Le procureur T les accompagnait, et l’on ne

manquait pas de stipuler sa part du butin. On assure que la famille du sieur de C — a déboursé plus de soixante mille livres pour satisfaire l’avidité de ces cxacteurs, et que cette somme a absorbé la plus grande partie de la fortune de ce particulier, qui se trouve entièrement ruiné ; mais cette malheureuse famille n’a rien gagné à cette extravagante prodigalité ; et l’on m’a mandé d’Angoulême que ceux dont elle avait payé si chèrement le silence n’en avaient pas moins fait les dépositions les plus fortes lorsqu’ils avaient été assignés comme témoins.

TX. — Menaces faites aux autres prêteurs d’argent par la cabale des dénonciateurs.

Encouragés par un pareil succès, les chefs de la cabale n’ont pas manqué de faire usage des mêmes armes contre les autres préteurs

d'argent de la ville d’Ângoulème. N et la P qui paraissent

être les deux plus actifs, ont ameuté de tous côtés ceux qui pouvaient avoir fait des négociations à gros intérêts avec les capitalistes d’Angoulême. J’ai sous les yeux des lettres écrites par la P...., qui prouvent qu’il a cherché jusqu'au fond du Limousin des particuliers qui pouvaient avoir payé de gros intérêts aux prêteurs d’Angoulême, et qu’il leur offrait de conduire leurs affaires. Ce même la P.... qui, ayant fait de grandes entreprises pour la marine, avait été plus qu’un autre dans le cas d’emprunter à gros intérêts, a écrit plusieurs lettres à différents particuliers, par lesquelles il exige d’eux des sommes considérables, en les menaçant de les dénoncer. Il avait écrit entre

autres à un nommé II , en lui mandant qu’il lui fallait six sucs de

mille francs et qu’on lui remît un billet de 0:22 liv. qu’il avait négocié avec ce R.... Il les faut, disait-il, il les faut, etc. J’ai clé mis sur le grabat, parce que j’étais maître de forge et honnête homme; il faut que je tâche de me relever... Il faut finir ce soir à quatre heures. Je n’ai point vu cette lettre en original, parce que le fdsdu sieur R.... ayant eu l’imprudence, dans le premier mouvement de son indignation, d’aller trouver le sieur de la P — , et de le menacer de voie défait, celui-ci en a pris occasion de rendre plainte contre lui au criminel, et a depuis accommodé l’affaire en exigeant qu’onlui remît sa lettre, et que R.... s'engageât à n’en point faire usage contre lui ; mais comme elle a été ouïe de plusieurs personnes, je suis assuré qu’elle contenait en substance ce que je viens de marquer.

X. — Nouvelles reslilulions par les prêteurs intimidés; multiplications

des demandes en conséquence.

Plusieurs des prêteurs, ainsi menacés, sont entrés en accommodement, ainsi que la famille du sieur de C — ; et cela n’a servi qu'à exciter de plus en plus cette cabale, et à multiplier le nombre des demandeurs. Tous ceux qui se sont imaginé avoir été lésés dans quelques négociations d'argent se sont réveillés, et la nuée grossit de jour en jour. On ne se contente pas de demander la restitution des intérêts ou des escomptes pris au-dessus de cinq ou six pour cent, on va jusqu'à demander l'intérêt de ces intérêts : j’en ai eu

l’exemple sous les yeux, dans une lettre signée D. G...., laquelle est conçue en ces termes :

« En 1763, le 20 décembre, vous m’avez pris 60 livres sur un

billet de 1,000 livres à l’ordre de M. B endossé par M. C —

père. Je vous demande 30 livres de restitution et 18 livres d’intérêt. .Si vous ne me les renvovez, je pars immédiatement après mon déjeuner pour Ruelle, pour chercher le certificat, et, à mon retour, je vous dénonce. Puisque vous m’avez fait la grâce de ne pas vous en rapporter à moi, comptez sur ma parole d'honnête homme. »

On a redemandé à des enfants de prétendues restitutions, pour des affaires traitées avec leurs pères, décédés depuis plusieurs années, et cela sans produire aucun acte, aucun registre, ni aucune autre preuve que la simple menace de dénoncer. Ce trait prouve l’espèce de vertige que le succès des premiers dénonciateurs a imprimé dans les esprits.

Un collecteur, dont le père avait autrefois emprunté de l’argent d’un receveur des tailles, se trouvant arréragé de plus de 2,000 livres sur son recouvrement, a bien eu l’audace de lui écrire qu'il prétendait compenser cette somme avec les escomptes que ce receveur avait pris autrefois de lui ou de son père.

L’avidité et l'acharnement des dénonciateurs d’un côté, de l’autre, la terreur de tous les négociants prêteurs d’argent, n’ont pu qu’être infiniment augmentées, par la facilité avec laquelle les officiers de justice d’Angoulême ont paru se prêter à ces accusations d’usure.

XI. — Influence* funeste* de cette fermentation sur le crédit et le commerce U’Angoulême.

L’effet des poursuites faites sur ces accusations a dû être et a été te discrédit le plus absolu dans tout le commerce d’Angoulême. L’autorisation donnée à la mauvaise foi des emprunteurs a fermé toutes les bourses des prêteurs, dont la fortune se trouve d’ailleurs ébranlée par cette secousse. Aucun engagement échu ne se renouvelle; toutes les entreprises sont arrêtées; les fabricants sont exposés à manquer, par l’impossibilité de trouver aucun crédit pour attendre la rentrée de leurs fonds. J’ai déjà fait mention, au commencement «te ce Mémoire, de la grande quantité de lettres de change qui ont -été proteslées depuis ces- troubles. — J’ai appris que les marchands -qui vendent les étoffes destinées à la consommation de la ville, s’é-

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MÉMOIRE SLR LES PRETS D’ARGÊNT.

tant adressés, suivant leur usage, à Lyon, pour donner leurs commissions, on leur a répondu qu'on ne ferait aucune affaire avec messieurs d’Angouléme qu'argent comptant. Ce discrédit influe même sur la subsistance des peuples : les récoltes ayant manqué dans la province, elle a besoin, pour en remplir le vide, des ressources du commerce. La ville d’Angoulème étant située sur une rivière navigable, on devait s’attendre qu'elle serait toujours abondamment pourvue, et que ses négociant** s’empresseraient de former des magasins, non-seulement pour son approvisionnement, mais môme pour celui d'une partie de la province ; mais l'impossibilité où le discrédit général les a mis de faire aucune spéculation , rend cette ressource absolument nulle.

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