XXVIII ÉLOGE
se propose, avant tout, d'aller vite, et de traîner après lui peu de bagage. Préoccupé de la concision, il aime à négliger les formes intermédiaires, qui achèvent l'expression dans le style; et, comme alors sa pensée va plus vite que son raisonnement, il est quelquefois obscur; parfois aussi son dessin est un peu sec, sa couleur est un peu terne, parce qu'il dédaigne l'agrément, et « cet esprit qui enveloppe^ dit-il, les simplicités de la nature, s Cependant, en plus d'un endroit, il se relâche de sa sévérité ordinaire ; il se laisse aller au tour fm et piquant, et c'est principalement quand il parle de la sottise ; il n'y a que les sots pour le mettre en belle humeur : î Tel qui s'habille le matin à huit heures, pour entendre plaider <i à l'audience, ou pour voir des tableaux étalés au Louvre, ou î pour se trouver aux répétitions d'une pièce prête à paraître, et '( qui se pique de juger, en tout genre, du travail d'autrui, est un « homme auquel il ne manque souvent que de l'esprit et du goût. » N'est-ce pas la coupe de phrase, et la chute de La Bruyère? Parfois aussi, quand il parle des objets qui lui sont chers, de la jeunesse et de la gloire, par exemple, son style s'échauffe, s'élève comme par coups d'aile, et la force du sentiment emporte avec elle la force de l'expression ; il prend alors ses images au monde extérieur, et, comme les Grecs, il les emprunte surtout à l'aurore, au printemps, à tout ce que la nature a de plus frais, de plus jeune, et de plus beau. Cependant, si réservés que fussent ces emprunts. Voltaire trouvait la prose de Vauvenargues encore trop riche et trop métaphorique. Croirait-on, par exemple, qu'il biffait de sa main, les jugeant trop poétiques, ces deux maximes insiement fameuses : « Les premiers jours du printemps ont moins de grâce « que la vertu naissante d'un jeune homme. — Les feux de l'au- « rore ne. sont pas si doux que les premiers regards de la gloire? » Qu'aurait dit Voltaire de ces lignes inédites , pleines d'une admirable tendresse et d'une discrète mélancolie : « La vue d'un ani- " mal malade, le gémissement d'un cerf poursuivi dans les bois « par des chasseurs, l'aspect d'un arbre penché vers la terre et « traînant ses rameaux dans la poussière, les ruines méprisées « d'un vieux bâtiment, la pâleur d'une fleur qui tombe et qui se K flétrit, enfin , toutes les images du malheur des hommes, ré-
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(( veillent la pitié d'une âme tendre^ contristent le cœur^, et (( plongent Tesprit dans une rêverie attendrissante?»
Original, mais inachevé comme critique, inachevé aussi comme écrivain, Vauvenargues n'est vraiment supérieur que comme moraliste. Je dis moraliste, et non philosophe, car son Introduction à la Connaissance de l'Esprit humain ne se recommande ellemême que par la partie morale. Voltaire en admirait avec raison quelques pages, et le chapitre Du Bien et du Mal moral lui paraissait un des plus beaux morceaux philosophiques de notre langue; mais, il faut l'avouer, la métaphysique de ce livre est faible, et se réduit à une nomenclature, sèche et incomplète d'ailleurs , de l'âme humaine, où le manque de connaissances précises et sûres est trop visible. C^est aussi le défaut de son traité sur le Librearbitre^ où l'on est étonné de voir Vauvenargues, l'apôtre de V action, contester à son tour la volonté humaine, déjà négligée au dix-septième siècle par Descartes, ou sacrifiée à l'cnvi par Port- Royal , Malebranche et Spinoza. Sans doute , dans ces divers ouvrages, son heureux instinct lui fait rencontrer de précieuses vérités de détail; mais sa jeunesse, son inexpérience, et son dédain pour la science acquise, ne lui ont pas permis d'aller bien avant dans un ordre d'idées tout théorique, où il faut savoir beaucoup, pour découvrir un peu. Si Vauvenargues est un moraliste de premier ordre , c'est que la morale , science avant tout pratique, se passe plus aisément de savoir ou d'études profondes ; une certaine pénétration d'esprit, un sens droit, un regard clair peuvent y suffire. Quand le moraliste a pris une vue sommaire du monde, il sait à peu près tout ce qu'il faut savoir ; il peut, dèslors, se replier sur lui-même, ne plus étudier que lui-même, parce que la nature humaine, sauf quelques variétés tout extérieures, est, au fond, simple et une à ce point, qu'elle se trouve à peu près entière dans un esprit bien fait et dans une âme bien douée. La solitude, même, est favorable, est nécessaire au moraliste : sans doute, pour connaître les hommes, il faut les avoir pratiqués; mais, pour en bien juger, il faut se mettre à distance. J.-J. Rousseau raconte qu'il ne pouvait peindre les objets en face, et sous le coup de l'impression qu'il en recevait; il ne les démêlait bien, et
ne les rendait fidèlement que de souvenir. En cftet, un objet trop prochain gêne le regard^ et à l'observateur, connme au peintre, il faut une certaine profondeur de perspective. Et puis, quand on le voit de trop près, le monde ofï'usque ou irrite ; de loin, il n'excite plus que compassion et indulgence. Pourquoi Saint-Simon et La Rochefoucauld sont-ils si durs, si impitoyables pour l'homme? C'est qu'ils le pratiquent encore au moment où ils le jugent, c'est ([u'ils écrivent sur le champ de bataille même , alors que leurs blessures sont toutes vives encore, et toutes saignantes. Dans la retraite, le sentiment s'épure en se désintéressant du mouvement de ce monde, la raison se rassied, et l'œil, plus calme, voit les choses à leur point. C'est dans ces favorables conditions que se trouvait Vauvenargues : il a vécu avec les hommes, mais il les juge dans la solitude, cette solitude « qui est, dit-il, à l'âme ce que « la diète est au corps. « Ce n'est pas qu'il soit dégoûté de la société, ou qu'il la dédaigne, car il aime la gloire, et c'est la société qui la décerne; il a trop besoin de l'approbation des hommes pour rompre avec eux, ou pour en parler avec amertume. D'ailleurs, pourquoi serait-il amer? Sans doute, il a souffert dans la vie, mais, du moins, il n'a pas souffert par sa faute. Tel moraliste n'est si mécontent des autres, que parce qu'il est mécontent de lui-même : Vauvenargues n'a rien à regretter, et ne regrette rien de ce qu'il a fait ou de ce qu'il a voulu faire. Nous touchons ici à ce qu'il y a de plus grand dans ce grand caractère, la sérénité dans la douleur : il est jeune, et la jeunesse, on l'a remarqué, n'est pas l'âge de l'indulgence ; il semble qu'un destin jaloux ait pris à tâche de détruire à mesure toutes ses espérances, et son ardeur et son infatigable persévérance n'ont pu le faire sortir de cette obscurité qui lui pèse; quel beau texte contre le néant de la vie, contre l'injustice des hommes ou du sort ! Certes, on déclamerait à moins ; un infortuné de notre siècle n'y eût pas manqué, et j'entends d'ici les sombres plaintes des fils de Werther et de René. Ajoutez à cela qu'il souffre, non de cette souffrance indéterminée et intermittente, dont on met , comme tel moraliste de nos jours, cinquante ans à mourir, mais de ces douleurs trop cruellement précises, et toujours présentes, qui ne laissent ni ré-
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pit ni trêve, ci qui conduisent, en deux ou trois ans, à la mort. Parfois, la philosophie des valétudinaires est assortie à leur tempérament; ils prêchent, comme philosophes, le repos dont ils ont hesoin, comme malades; et, par exemple, je soupçonne fort un ingénieux moraliste de notre siècle, l'aimable M. Joubert, de ne goûter si peu la liberté, que parce qu'elle vit de mouvement, parce qu'elle fait du bruit, parce qu'elle dérange. Dans Vauvenargues, au contraire, ou, du moins, dans sa morale, on n'aperçoit pas l'homme qui soufTre, et, comme le jeune Spartiate, rien ne trahit sur son visage le mal qui lui dévore les entrailles. Parce qu'il lui faut renoncer à l'action, il ne veut pas pour cela qu'on y renonce, et il n'y a pas de moraliste qui encourage autant à vivre.
S'il respecte à ce point la vie, c'est qu'il respecte l'homme. Les moralistes, si divisés sur tout le reste, se rencontrent sur un point, la défiance secrète ou le mépris avoué de l'espèce humaine. Montaigne, La Bruyère et Pascal relèvent à l'envi nos faiblesses, nos inconséquences, ou nos travers ; et, tandis que Montaigne s'en accommode avec son itidifTérence ordinaire, que La Bruyère en fait le tableau sans conclure, Pascal en souffre et s'en irrite. Ce fier génie voudrait dans notre nature une suite qu'elle ne comporte pas, et la rigueur même de sa logique lui ôte le juste sentiment des proportions humaines. Aussi , malgré de généreux et admirables retours sur la dignité de l'homme, il le confond par l'effrayante peinture de son néant et de ses misères; des hautes cimes qu'il habite, il fond sur cette terre, non pas comme l'ange de paix, pour soutenir l'homme et le consoler, mais comme l'ange de colère, pour l'épouvanter et Tabattre. Dans ce sentiment e"xagéré de la perfection, et dans cet amer désappointement de n'y pouvoir atteindre, ne reste-t-il pas quelque chose de l'orgueil qui a précipité les anges? Se révolter ainsi contre l'homme, n'est-ce pas manquer à Dieu dont il est l'ouvrage? Et n'est-ce pas à Pascal que Fénelon adresse ces belles paroles : « Voir sa misère et en être au déses- <t poir, ce n'est pas être humble; au contraire, c'est avoir un (( dépit d'orgueil qui ne peut consentir à son abaissement ' ? »
< Ft'iiclon. — fiisfruclions, Prières et Méf/i((ilions sur les Surreinents. — Art. m, (lu Sacrement de l'Eucharistie.
xxxii ÉLOGE
Il en coûte d'aller de Pascal à La Rochefoucauld^ car, tandis que Tun agrandit, l'autre rapetisse tous les objets qu'il touche. Je sens que Pascal m'estime encore, alors même qu'il me maltraite; La Rochefoucauld n'a pas cette subhme colère, mais n'a pas non plus d'estime, et j'ose dire qu'il me calomnie, et je veux croire qu'il se calomnie lui-même. L'homme de La Rochefoucauld, c'est l'homme déjà déchu de Pascal, mais qu'un dénigrement in- (juiet et systématique vient rabaisser encore, lui contestant jus- (ju'au peu de vertus qui lui restent, pour les réduire à n'être plus (lue le déguisement de l'amour-propre ; c'est l'homme tel qu'aurait pu nous le montrer la philosophie chagrine de Port-Royal , si le christianisme n'en eut adouci l'amertume, et n'eût fait, comme le dit Saint Paul, « surabonder la grâce là où avait abondé « le péché, t Du reste, quand on apprend de quelle manière La Rochefoucauld faisait ses Maximes , on se sent plus à l'aise : on sait que c'est dans la ruelle de madame de Sablé qu'il rendait ses arrêts, mais que signification n'en était faite qu'après révision de madame la Marquise, et de M. Esprit. Certes, composé plus sérieusement, un pareil livre pourrait me troubler; mais, quand je vois que ces conclusions si graves contre l'humanité n'étaient, à certain égard, qu'une sorte de badinage, de petit jeu de société, qui se faisait à frais communs d'esprit entre trois ou quatre personnes, j'avoue que j'ai moins d'inquiétude sur moi-même, et ([ue, tout en admirant le grand style de l'auteur, je n'ai pas la naïveté de m'effrayer outre niesure de son air sévère. Non, je ne puis croire que l'entourage de La Rochefoucauld, que La Rochefoucauld lui-même, aient jamais attaché à ce livre une autre importance qu'une importance littéraire ; car, s'il avait au fond la gravité que sa forme sérieuse et la consécration du temps lui donnent, on ne saurait comprendre que madame de Sablé, avec son grand sens, et madame de La Fayette, avec son grand cœur, le lui eussent pardonné K
' Quoi qu'il eu soit , ce n'est pas d'inconséquence que La Rochefoucauld accuse l'homme; où Montaigne et Pascal ne voient que contradictions, il suppose, au contraire, une logique et une persévérance singulières, car il n'admet dans la nature humaine qu'un instinct, qu'un mobile, et qu'un but : doctrine bien simple, en apparence, cependant, au fond, plus compliquée
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Ici^ l'on ne peut se défendre d'un rapproehement amené par le sujet même : La Rochefoucauld, dans un grand état de fortune et de naissance, au premier rang par le titre et la situation, s'est complu longtemps dans les grandes choses amoindries , dans les passions mesquines, dans la guerre, dans les révolutions, dans la diplomatie, réduites à l'état d'intrigues; en somme, il a manqué sa vie, et l'a manquée par sa faute; il le sait, il en souffre; mais, trop orgueilleux ou trop faible, il n'a pas le courage d'être clément pour les hommes, parce qu'il lui faudrait être sévère pour lui-même peut-être, et, dans cette alternative de prononcer contre tous, ou de ne s'en prendre qu'à lui de ses fautes, il aime mieux condamner toute l'humanité avec lui, que de se condamner sans elle. Vauvenargues, au contraire, est pauvre; sa naissance est médiocre; il aspire à tout, et n'arrive à rien : mais il a l'âme grande dans un petit destin, et La Rochefoucauld a l'âme petite dans une haute sphère ; les bonheurs de l'un l'aigrissent, les malheurs de l'autre relèvent, et, quand Vauvenargues arrive, comme La Rochefoucauld, à la pensée après l'action, son œuvre, écrite presque sur un grabat, au milieu de souffrances vives et continuelles, son œuvre est un cordial aussi fortifiant que l'œuvre de l'autre est désolée, et désolante. Tous deux, cependant, ont un point commun , la recherche et le besoin de l'approbation humaine ; mais l'un est si pur, qu'il purifie jusqu'à la vanité, jusqu'à l'amour des louanges, tandis que l'autre calomnie jusqu'à la gloire, jusqu'à l'enthousiasme, jusqu'à l'amitié, jusqu'à l'amour!
Ce qu'on a dit de Montesquieu, on peut le dire de Vauvenargues : il rend ses titres à l'humanité ; il lui restitue ses vertus , comme il le dit lui-même, et, oii les autres mettent le frein, il met l'aiguillon. l\ prend également à partie, et la fausse prudence qui craint d'être dupe, et la fausse humilité qui craint de faire
qu'il ne semble. Ce n'est pas chose si aisée, heureusement, que d'obéir à son seul intérêt, et l'homme n'est pas, à ce point, sûr de lui, môme pour le mal. Que de fausses vues, que de fausses démarches, que d'apparences décevantes! Si bien, qu'après avoir plus d'une lois appuyé sa vie et sa conduite sur un fondement aussi fragile, plus d'un arrive à la lin , (jui n'a rien gagné à co jeu , trop heureux quand il lui reste, comme ressource et comme dernière chance de gloire, de composer, à temps perdu, de tristes mais admirables mn.rimrs.
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dès failles, et l'oisiveté, et la paresse, et le désespoir, en un mot, font ce qui retient, tout ce qui arrête. Ce qui n'est pas mouvement , ce qui n'est pas action , il le flétrit du nom de servitude^ cette servitude envahissante et corruptrice, a qui abaisse les hom- « mes, dit-i\ , jusqu'à s'en faire aimer;)) il veut, enfin, que l'homme vive de toute sa vie , de toutes ses forces, de toutes ses facultés, de toutes ses passions même, à charge de les conduire et d'en rester maître. Aussi, n'y a-t-il pas de morale plus pratique que la sienne. Sans doute, il y a d'autres moralistes pratiques, Franklin, par exemple ; mais son objet est plus particulièrement l'utile; l'objet de Vauvenargues, c'est le grand. L'un prêche l'épargne, la modération, la prudence, tout ce qui fait la vie heureuse et bien réglée ; l'autre prêche la libéralité^ au besoin la profusion, la hardiesse, la témérité même, tout ce qui fait la vie forte et belle; c'est, d'une part, le bon sens un peu intéressé; de l'autre, le bon sens héroïque.
Parce qu'elle est pratique, la morale de Vauvenargues est indulgente; il a la sévérité en horreur, il le dit. Cependant cette indulgence n'est ni molle, ni trop accommodante, et il n'est pas de ces hommes dont il parle dans ses Maximes, « qui traitent la (( morale comme on traite la nouvelle architecture, où Von cherche {( avant tout la commodité. » Nous l'avons vu, c'est au sentiment qui prévient la réflexion , et n'a pu être encore altéré par elle, que Vauvenargues s'en remet pour décider des choses de l'esprit; c'est à lui qu'il s'en remet également pour décider des choses du cœur. Il croit, comme Rousseau, que nos premiers mouvements sont les meilleurs ; « la réflexion, dit-il, qui vient ensuite, les affaic blit en les polissant , ei , si les îuouvements acquis sont plus « achevés, ils sont en même temps plus défectueux .)) Aussi, comme le Thyeste dont il parle, mettez-le en face, je ne dis pas seule-' ment de la faiblesse, mais en face du vice et du malheur mérité, il obéira plutôt au premier mouvement de la pitié, qui absout, qu'au second mouvement de la réflexion, qui condamne, et il prononcera ces paroles profondément humaines : « Le vice n'exclut « pas toujours la vertu dans un même sujet; il ne faut pas surce tout croire aisément que ce qui est aimable encore soit vicieux ;
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u il faut, dans ce cas, s'en fier plus au mouvement du cœur qui « nous attire, qu'à la raison qui nous détourne. » {Maximes inédites.) Notez aussi que cette indulgence de Vauvenargues ne ressemble en rien à cette tendresse générale, vague comme une théorie, et qui, se portant sur tout, ne se fixe à rien, tendresse Tort répandue au dix-huitième siècle sous le nom de sensibilité , non moins répandue au noire sous le nom de philantJiropie. Sans [)erdre de vue l'espèce , c'est le sort de l'individu qui l'intéresse avant tout, et, sur ce point encore, il se distingue des philosophes (le son siècle, qui paraissent généralement plus en souci de la destinée du genre humain que de celle de l'individu.
Mais, si Vauvenargues a mis dans un jour plus vif quelques points obscurs ou négligés de Tâme humaine ; s'il a relevé des mobiles trop dépréciés, entre autres, l'amour de la gloire; s'il a rendu aux passions la part qui leur revient dans le champ de l'activité humaine , sa morale aussi a ses endroits faibles et vulnérables. Sans parler de ses contradictions, qui sont nombreuses, ce dédain du sens commun ou de la raison générale, qu'il n'accepte même pas comme contrôle; cette foi exclusive au sentiment individuel, cette indépendance absolue en toutes choses, cette impatience du frein, toutes ces hardiesses voisines de la témérité, je les comprends dans Vauvenargues, mais j'en ai peur. S'il ne se fie qu'à lui, c'est que, regardant au fond de lui-même, il n'y trouve que de nobles mouvements et d'avouables désirs, et (jue, regardant autour de lui, dans ce siècle déjà si troublé, il ne trouve rien où la conviction puisse se prendre, et la conduite s'attacher. Il n'en reste pas moins que le moyen est dangereux, et qu'on a peine à en permettre l'usage, même à des esprits de son ordre et de sa trempe. Son but, d'ailleurs, se réduit à l'approbation humaine; Vauvenargues ne compte qu'avec les hommes; « ils sont., dit-il, Vunique fin de mes actions, et Vobjet de toute t ma vie. . Il ne faut pas s'y méprendre, nous ne jouissons que « des hommes; le reste n'est rien. S) Aussi, l'immortalité, pour lui comme pour Vergniaud, semble n'être autre chose que le pro-
• Discours préliminaire à VliUvoductinn à la Connaissance de r Esprit humain.