SUR MONTAIGNE ET PASCAL
Montaigne pensait fortement, naturellement, hardiment; il joignrjt à une imagination inépuisable un esprit invinciblement tourné à réfléchir. On admire dans ses écrits ce caractère original qui manque rarement aux âmes vraies ; il avait reçu de la nature ce génie sensible et frappant, qu'on ne peut d'ailleurs refuser aux hommes qui sont supérieurs
' Voir, 'plus haut, Sur quelques ouvrages de M. de Voltaire^ page 266. — G.
à leur siècle. Montaigne a été un prodige dans des temps barbares ; cependant on n'oserait dire qu'il ait évité tous les défauts de ses contemporains ; il en avait lui-même de considérables qui lui étaient propres, qu'il a défendus avec esprit, mais qu'il n'a pu justifier, parce qu'on ne justifie point de vrais défauts '. Il ne savait ni lier ses pensées, ni donner de justes bornes à ses discours, ni rapprocher utilement les vérités, ni en conclure. Admirable dans les détails, incapable de former un tout; savant à détruire , faible à établir; prolixe dans ses citations, dans ses raisonnements, dans ses exemples; fondant sur des faits vagues et incertains des jugements hasardeux ; affaiblissant quelquefois de fortes preuves par de vaines et inutiles conjectures; se penchant souvent du côté de l'erreur pour contre-peser l'opinion; combattant par un doute trop universel la certitude; parlant trop de soi, quoi qu'on en dise, comme il parlait trop d'autres choses; incapable de ces passions altières et véhémentes qui sont presque les seules sources du sublime; choquant, par son indifférence et son indécision, les âmes impérieuses et décisives ; obscur et fatigant en mille endroits, faute de méthode; en un mot, malgré tous les charmes de sa naïveté et de ses images, irès-faible orateur, parce qu'il ignorait l'art nécessaire d'arranger un discours, de déterminer, de passionner et de conclure*.
Pascal n'a surpassé Montaigne ni en naïveté, ni en fécondité, ni en imagination; il l'a surpassé en profondeur, en finesse, en sublimité, en véhémence ; il a porté à sa perfection l'éloquence d'art, que Montaigne ignorait entièrement, et n'a point été égalé dans cette vigueur de génie par laquelle on rapproche les objets, et on résume un
< Var. ; [ « Il à prévenu de la manière du monde la plus ingénieuse le re-
• proche qu'on lui pouvait faire de ses défauts, mais il ne s'est point justi- « fié. » ]
' Vnr. ; f « En un mot, un grand écrivain, mais un écrivain plein de dé- « fauts, qui, poss'^dant plusieurs parties de l'éloquence, n'aurait été cepen-
• dant qu'un faible orateur. » ]
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discours; mais la chaleur et la vivacité de son esprit ardent et inquiet pouvaient lui donner des erreurs, dont le génie ferme et modéré de Montaigne ne s'est pas montré susceptible.