sur les mauvais écrivains
[11 faut écrire parce que l'on pense, parce que l'on est pénétré de quelque sentiment, ou frappé de quelque vérité utile. Ce qui fait qu'on est inondé de tant de livres froids, frivoles ou pesants, c'est que l'on ne suit pas cette maxime. Souvent, un homme qui a résolu de faire un livre se met devant sa table, sans savoir ce qu'il doit dire, ni même ce qu'il doit penser; ayant l'espiit vide, il essaie de remplir du papier, il écrit et efface, et forge des pensées et des phrases, comme le maçon bat du plâtre, ou comme l'artisan le plus grossier travaille à un ouvrage mécanique. Ce n'est pas le cœur qui l'inspire, ce n'est pas la réflexion qui le conduit, et ce qu'il laisse partout apercevoir c'est l'envie d'avoir de l'esprit, et la fatigue que ce soin lui coûte. On trouve dans tout ce qu'il écrit cette empreinte dure et cet importun caractère, car il est naturel que les ouvrages de la volonté portent la marque de leur origine. On voit un auteur qui sue pour penser, qui sue pour se faire entendre ; qui, après avoir formé quelques idées toujours imparfaites, et plus subtiles que vraies, s'efforce de persuader ce qu'il ne croit pas, de faire sentir ce qu'il ne sent pas, d'enseigner ce que lui-même ignore ; qui, pour développer ses réflexions, dit des choses aussi faibles et aussi obscures que ses pensées mômes : car ce que l'on conçoit nettement, on n'a pas besoin de le commenter; mais ce qu'on ne fait qu'entrevoir, ou ce qu'on imagine faiblement, on l'allonge plus aisément qu'on ne l'explique. L'esprit se peint dans la parole, qui est son image, et les longueurs du discours sont le sceau des esprits stériles et des imaginations ténébreuses; de là vient qu'il y a tant de remplissage dans les écrits, et si peu de choses utiles. Si l'on voulait ramener d'assez longs ouvrages à leurs principaux chefs, on verrait que tout se réduit à un très-petit nombre de pensées, étendues avec pro-
* Nous donnons de ce morceau une version nouvelle et plus complète, d'à» près les manuscrits. — G.
fusion et partout mêlées d'erreurs; et ce défaut, que Ton remarque dans les livres de réflexion, n'est pas moins sensible dans les ouvrages de pur sentiment : c'est une abondance stérile qui rebute, une vaine richesse de paroles qui ne couvre point la nudité des idées, des sentiments faibles dans le cœur, et bouffis par l'expression, de fausses couleurs, des mouvements feints et forcés. Aussi voyons-nous peu d'ouvrages qui se fassent lire sans peine : il faut travailler pour démêler le sens d'un philosophe qui a cru s'entendre, pour découvrir le rapport des pensées d'un poète avec les images dont il les revêt, pour suivre les prolixités d'un orateur qui ne va point au but, et ne convainc ni ne touche. S'il fallait en juger par ces écrits, un livre n'est pas une suite d'idées qui naissent nécessairement les unes des autres; ce n'est pas un tableau où les yeux s'attachent d'eux-mêmes, et saisissent avidement les fortes images du vrai; ce n'est pas l'invention d'un homme qui s'oblige par son travail à nous épargner la peine de nous appliquer pour nous instruire : cet ordre si naturel est renversé; c'est le lecteur lui-même qui est obligé de s'ennuyer, pour trouver le mérite d'un ouvrage où l'on a prétendu le divertir; et, comme il n'imagine pas qu'un gros volume puisse ne contenir que peu de matière, ou que ce qui a coûté visiblement tant de travail soit si dépourvu de mérite, il croirait volontiers que c'est sa faute, s'il n'est pas plus amusé ou plus instruit.
Concluons de tout cela qu'il faut avoir pensé avant d'écrire, qu'il faut sentir pour émouvoir, connaître avec évidence pour convaincre, et que tous les efforts qu'on fait pour paraître ce qu'on n'est pas ne servent qu'à manifester plus clairement ce que l'on est. Pour moi, je voudrais que ceux qui écrivent, poètes, orateurs, philosophes, auteurs en tout genre, se demandassent du moins à euxmêmes : Ces pensées que j'ai proposées, ces sentiments que j'ai voulu inspirer, cette lumière, cette évidence de la vérité, cette chaleur, cet enthousiasme, que j'ai tâché de faire
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naître, en étais-je pénétré moi-même? En un mot, les ai-je contrefaits, ou éprouvés? Je voudrais qu'ils se persuadassent qu'il ne sert de rien d'avoir mis de l'esprit dans un ouvrage, quand on n'y a pas joint le talent d'instruire et de plaire. Je leur demanderais enfin de se souvenir de cette maxime, et de la graver en gros caractères dans leur cabinet : que l' auteur est fait pour le lecteur, mais que le lecteur n'es! pas fait pour admirer l'auteur qui lui est inutile.]