LiPSE, ou \/ Homme smis principes
Lipse n'avait aucun principe de conduite; il vivait au hasard et sans dessein; il n'avait aucune vertu; le vice même n'était dans son cœur qu'une privation de sentiment et de réflexion ; pour tout dire, il n'avait point d'âme. Vain, sans être sensible au déshonneur; capable d'exécuter, sans intérêt et sans malice, les plus grands crimes; ne délibérant jamais rien; méchant par faiblesse; plus vicieux par dérèglement d'esprit, que par amour du vice. En possession d'un bien immense à la fleur de son âge, il passait sa vie dans la crapule avec des joueurs d'instruments et des comédiennes, évité des honnêtes gens, avili à ses propres yeux, et méprisé de ceux-là même dont il était la dupe et la ressource. Il n'avait dans sa famiharité que des gens de basse extraction, que leur libertinage, leur misère et leur avidité, avaient d'abord rendus ses complaisants, mais dont la faiblesse de Lipse lui faisait bientôt des égaux, parce qu'il n'y a point d'avantage avec lequel on se familiarise si promptement que la fortune qui n'est soutenue d'aucun mérite '. On trouvait dans son antichambre, sur son escalier, dans sa cour, toutes sortes de gens, qui assiégeaient sa porte. Né dans une extrême distance du bas peuple, il
* Var. ; w ... Parce que la supériorité qui n'est fondée que sur la fortune ne " peut se maintenir qu'en se cachant. »
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en rassemblait tous les vices, et justifiait la fortune, que les misérables accusent des défauts de la nature'.
Vè. — [masis.]
[Masis voudrait assujettir le genre humain à une seule règle, qui est celle qu'il vient d'adopter après bien des variations, et que, bientôt peut-être , il quittera pour une autre. Il dit que la vertu est une, comme la raison; il n'admet ni milieu, ni tempérament, et tous ses systèmes ont cela de commun qu'ils sont également étroits et sévères. Où Masis a vu de mauvaises qualités, jamais il ne veut en reconnaître d'estimables; ce mélange de faiblesse et de force, de grandeur et de petitesse, si naturel aux hommes, ne l'arrête pas; il ne sait rien concilier, et l'humanité, cette belle vertu qui pardonne tout, parce qu'elle voit tout en grand, n'est pas la sienne". Quoiqu'il ait besoin, plus que personne peut-être, de l'indulgence qu'il refuse aux autres, il recherche les motifs cachés de ceux qui font bien, et n'excuse jamais ceux qui font mal. Il se croit dégagé envers un ami, qui lui a manqué une fois, de la reconnaissance qu'il lui doit pour un long service ; et, si sa maîtresse ou sa femme l'ont trompé dans quelque bagatelle, il s'en sépare. Il ne, loue aucun homme vivant, et on ne lui parle d'aucun misérable qui n'ait mérité son malheur; il est dispensé par ses maximes d'aimer, d'estimer ou de plaindre qui que ce soit. Je veux une humeur plus commode et plus trai table, un homme humain, qui, ne prétendant point à être meilleur que les autres hommes, s'étonne et s'afflige de les trouver plus fous encore ou plus faibles que lui; qui connaît leur malice, mais qui la soutire; qui sait encore aimer
» Cette dernière phrase est un peu obscure ; la pensée est, je crois, que les (léjauts de Lipse étaient bien à lui; qu'ils étaient ceu.v de sa nature, non pan ceux de sa condition, et que, par conséquent, la foriime en était innocente. — G.
2 Nous l'avons assez vu, c'est celle de Vauvcnargues lui-mCme, et, dans le Caract('re suivant, en regard do J/«s/s, l'honnne absolu et étroitement sévère, il va s(î montrer lui-niônie, sous le nom de Tltijeste, l'homme véritablement humain, c'est-à-dire indulgent. — G.
un ami ingrat ou une maîtresse infidèle; à qui, enfin, il en coûte moins de supporter les vices, que de craindre ou de haïr ses semblables, et de troubler le repos du monde par d'injustes et inutiles sévérités.]
\ll. — THYESTE '.
Thyeste est né simple et naïf : il aime la pure vertu, mais il ne prend pas pour modèle la vertu d'un autre ; il connaît peu les règles de la probité, il la suit par tempérament. Lorsqu'il y a quelque loi de la morale qui ne s'accorde pas avec son sentiment, il la laisse à part et n'y pense point'. S'il rencontre, la nuit, une de ces femmes qui épient les jeunes gens, Tbyeste souffre qu'elle l'entretienne, et marche quelque temps à côté d'elle ; et, comme elle se plaint de la nécessité qui détruit toutes les vertus, et fait les opprobres du monde, il lui dit qu'après tout, la pauvreté n'est point un vice, quand on sait vivre sans nuire à personne; et, après l'avoir exhortée à une vie meilleure, ne se trouvant point d'argent parce qu'il est jeune, il lui donne sa montre, qui n'est plus à la mode, et qui est un présent de sa mère; ses camarades se moquent de lui, et tournent en ridicule sa générosité ainsi placée ; mais il leur répond : (c Mes amis, vous riez de trop peu de chose. Je plains ces (( pauvres femmes d'être obligées de faire un tel métier {( pour vivre. Le monde est rempli de misères qui serrent (( le cœur ; si on ne faisait de bien qu'à ceux qui le méritent, « on n'en trouverait guère d'occasions. Il faut être humain, « il faut être indulgent avec les faibles, qui ont besoin de
1 Sur ses manuscrits, Vauvenargues donne à ce Caractère tantôt le nom de Thyeste, tantôt celui de lltcodore. — G.
' Add. : [ « Il n'a jamais fait de bassesses, parce qu'il n'a jamais eu de « désirs violents ; son âme ingénue, douce, et modérée, conserve la tranquilu lité avec l'honneur, parmi les exemples du vice; il ne connaît jjoint l'am- « bition, qui cause les maux des hommes, et il est exempt de crainte ou de « douleur. Il aies talents de sa pi'ofession, et ne regrette point ceux qui lui « manquent; il n'envie ou ne hait personne; il est sociable, tendre, compa- " tissant, et les vices d'autrui ne le blessent point. » ]
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({ plus de support que les bons ; le désordre des malheu- (( reux est toujours le crime de la dureté des riches'.»