‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 160 sur 264 · l'homme du moinde · texte numérisé non relu

l'homme du moinde

Un homme du monde n'est pas celui qui connaît le mieux les autres hommes, qui a le plus de prévoyance ou de dextérité dans les affaires, qui est le plus instruit par l'expérience ou par l'étude; ce n'est ni un bon économe, ni un savant, ni un politique, ni un officier éclairé, ni un magis-

• Var. : «... Estimable par cette grande et précieuse simplicité, par la « droiture de ses sentiments, et par ces lumières d'instinct, que la nature <c n'a point accordées aux esprits subtils, et aux cœurs nourris d'artifices. »

- C'est une leçon plus complète du Caractère intitulé le Mérite frivole dans les éditions précédentes, — G.

SCll Ql KLQUES CAKACTKUES. 311

Irat laborieux ; c'est un homme qui n'ignore rien, mais qui ne sait rien; qui, faisant mal son métier, quel qu'il soit, se croit très-capable de celui des autres; un homme qui a beaucoup d'esprit inutile, qui sait dire des choses flatteuses qui ne flattent point, des choses sensées qui n'instruisent point , qui ne peut persuader personne, quoiqu'il parle bien ; doué de cette sorte d'éloquence qui sait créer ou relever les bagatelles, et qui anéantit les grands sujets ; aussi pénétrant sur le ridicule et sur le dehors des hommes, qu'il est aveugle sur le fond de leur esprit; un homme riche en paroles et en extérieur, qui, ne pouvant primer par le bon sens, s'efl'orce de paraître par la singularité; qui, craignant de peser par la raison, pèse par son inconséquence et ses écarts; plaisant sans gaîté, vif sans passions; qui a besoin de changer sans cesse de lieux et d'objets, et ne peut suppléer par la variété de ses amusements le défaut de son propre fonds. Si plusieurs personnes de ce caractère se rencontrent ensemble, et qu'on ne puisse pas arranger une partie, ces hommes, qui ont tant d'esprit, n'en ont pas assez pour soutenir une demi-heure de conversation, même avec des femmes, et ne pas s'ennuyer d'abord les uns des autres. Tous les faits, toutes les nouvelles, toutes les plaisanteries, toutes les réflexions, sont épuisées en un moment. Celui qui n'est pas employé à un quadrille ou à un quinze, est obligé de se tenir assis auprès de ceux qui jouent, pour ne pas se trouver vis-à-vis d'un autre homme qui est auprès du feu, et auquel il n'a rien à dire. Tous ces gens aimables qui ont banni la raison de leurs discours, font assez voir qu'on ne peut s'en passer : le faux peut fournir quelques discours qui piquent la surface de l'esprit ; mais il n'y a que le vrai qui pénètre le cœur, qui intéresse, et qui ne s'épuise jamais.

•20. — THRASILI.E, ou LES GcilS Cl IcL mOlle.

Thrasille n'a jamais souflert qu'on lît de réflexions en sa présence, et qu'on eut la liberté de parler juste. 11 est vif.

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léger, vain et railleur; n'estime et n'épargne personne, change incessamment de discours, ne se laisse ni manier, ni user, ni approfondir, et fait plus de visites en un jour que Dumoulin ' ou qu'un homme qui sollicite pour un grand procès. Ses plaisanteries sont amères ; il loue rarement, et pousse l'insolence jusqu'à interrompre ceux qui sont assez complaisants pour le louer lui-même ; il les fixe, et détourne la tête. Il est dur, avare, impérieux ; il a de l'ambition par arrogance, et quelque crédit par audace. Les femmes le courent, il les joue ; il ne connaît pas l'amitié ; il est tel que le plaisir même ne peut l'attendrir un moment'.

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