‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 17 sur 264 · FÉCONDITÉ · texte numérisé non relu

FÉCONDITÉ

Imaginer, réfléchir, se souvenir, voilà donc les trois principales facultés de notre esprit. C'est là tout le don de penser % qui précède et fonde les autres. Après vient la fécondité, puis la justesse, etc.

Les esprits stériles laissent échapper beaucoup de choses \ et n'en voient pas tous les côtés; mais l'esprit fécond, sans justesse, se confond dans son abondance, et la chaleur du sentiment qui l'accompagne est un principe d'illusion très à craindre; de sorte qu'il n'est pas étrange de penser beaucoup et peu juste.

Personne ne pense, je crois, que tous les esprits soient

' La première édition porte : s'éteint dans laplus laborieuse pesanteur. Sur l'exemplaire d'Aix la nouvelle leçon n'est indiquée ni par Vauvenargues, ni par Voltaire; elle appartient sans doute à Trublet ou à Séguy, qui, comme on le sait, achevèrent la seconde édition, la mort ayant empêché Vauvenargues de l'achever lui-môme. — G.

- On ne pense que par mémoire. — V. — Quoi qu'en dise Voltaire, si la mémoire est l'occasion d'un grand nombre de nos pensées, elle ne rend pas compte de toutes, et elle n'est le principe d'aucune. — G.

^ L'esprit stérile est celui en qui l'idée qu'on lui présente ne fait pas naître d'idées accessoires ; au lieu que l'esprit fécond produit sur le sujet qui l'occupe toutes les idées qui appartiennent à ce sujet. De môme que, dans une oreille exercée et sensible, un son produit le sentiment des sons harmoniques, et qu'elle entend un accord où les autres n'entendent qu'un son. — S.

8 IiNTRODUCTION A Là COiNNAlSSANCE

féconds, ou pénétrants, ou éloquents, ou justes, dans les mêmes choses : les uns abondent en images, les autres en réflexions, les autres en citations, etc., chacun selon son caractère, ses inclinations, ses habitudes, sa force ou sa faiblesse.

h, — VIVACITÉ.

La vivacité consiste dans la promptitude des opérations de l'esprit. Elle n'est pas toujours unie à la fécondité : il y a des esprits lents, fertiles ; il y en a de vifs, stériles. La lenteur des premiers vient quelquefois de la faiblesse de leur mémoire, ou de la confusion de leurs idées, ou enfin de quelque défaut dans leurs organes, qui empêche leurs esprits de se répandre avec vitesse'. La stérilité des esprits vifs, dont les organes sont bien disposés, vient de ce qu'ils manquent de force pour suivre une idée, ou de ce qu'ils sont sans passions; car les passions fertilisent l'esprit sur les choses qui leur sont propres, et cela pourrait expliquer de certaines bizarreries : un esprit très-vif dans la conversation, qui s'éteint dans le cabinet; un génie perçant dans rintrigue, qui s'appesantit dans les sciences, etc. C'est aussi par cette raison que les personnes enjouées, que tous les objets frivoles intéressent, paraissent les plus vives dans le monde. Les bagatelles qui soutiennent la conversation,

* La Rochefoucauld avait dit (44" Max.) : « La force et la faiblesse de l'es- « prit sont mal nommées ; elles ne sont, en effet, que la bonne ou mauvaise dis- « position des organes du corps; » dans la 297*, il en avait conclu que nos «cf?07is dépendent en grande partie du cours de nos humeurs; et les matérialistes avoués du xviii* siècle n'iront guère plus loin. Vauven argues paraît abonder ici dans le même sens ; cependant, il faut remarquer qu'il ne veut pas parler, comme La Rochefoucauld, des organes du corps, mais des organes de Vesprit, puisqu'il cite en preuve la faiblesse de la mémoire^ la confusion des idées, et que mémoire et idées appartiennent essentiellement à l'esprit. La ressemblance apparente de la pensée de Vauvenargues avec celle de La Rochefoucauld ne tient qu'à l'impropriété du mot organes que Vauvenargues prend à faux dans le sens de facultés; de môme, il se sert, ici et plus loin, du mot esprits, mot vague, dont on a tant abusé au xviiie siècle ; mot mal sonnant dans la bouche d'un philosophe, et qu'il fallait laisser aux médecins et aux physiologistes. Remarquons une fois pour toutes que la langue philosophique n'est pas sûre dans Vauvenargues, et que souvent il ne saisit pas la vraie acception des termes qui la composent. — G.

DE L'ESPRIT llUMÂliN. 9

étant leur passion dominante, elles excitent toute leur vivacité, et lui fournissent une occasion continuelle de paraître. Ceux qui ont des passions plus sérieuses, étant froids sur ces puérilités, toute la vivacité de leur esprit demeure concentrée.

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