ménalque, ou l'Euprit moyen
[Ménalque était toujours heureux dans ses entreprises, parce qu'elles étaient toujours proportionnées à ses moyens. Il faisait peu de mal, parce qu'il faisait peu de bien; il commettait peu de fautes, parce qu'il n'avait pas cette chaleur de sentiment et cette hardiesse d'esprit qui poussent à tenter de grandes choses. Il avait l'esprit sûr et judicieux dans sa sphère, mais sans finesse et sans profondeur ; le goût des détails, une assez longue expérience des choses du monde, la mémoire prompte, fidèle, et un coup d'œij assez vif, mais au delà duquel il ne voyait plus. Accoutumé à la clarté de ses propres idées, il ne démêlait qu'avec peine ce qui était fin et enveloppé, et l'on était étonné qu'un homme qui concevait et s'exprimait si nettement, ne pût guère aller plus loin que sa première idée et sa première vue. Incapable de se passionner dans les affaires, il conservait toujours une humeur libre qui se prêtait, sans effort, aux dilférents devoirs de son ministère ; il avait toujours la possession de son esprit et de son jugement; la
* Voici encore une dos meilleures pages de Vauvenargues. Le lecteur contemporain n'aura qu'à consulter ses souvenirs, ou à regarder autour de lui, pour .s'assurer que lotype de ce porti-ait si lin et si vrai n'est pasp«M'du — Ci,
modération et l'égalité de son caractère le rendaient constant dans ses résolutions. Il changeait sans peine d'application et de travail ; il paraissait né pour remplir avec distinction les emplois subalternes, qui renferment beaucoup de minuties; il n'imaginait point, n'inventait point; il allait aux routes battues, et se laissait porter sans résistance au cours capricieux des événements; mais il suivait avec célérité le fil des choses, et exécutait avec prudence tout ce qui ne demandait qu'un sens droit et une habitude ordinaire des affaires. Sa pénétration et son goût, joints au bonheur de sa mémoire, se portaient avec une indifférente facilité sur toutes choses; mais il n'avait point cette véritable étendue de génie qui, saisissant les objets avec leurs rapports, les embrasse tout entiers et réunis, et c'est ainsi qu'il avait des connaissances presque universelles , sans qu'on pût dire qu'il eût l'esprit vaste, contrariété assez ordinaire. Mais il rachetait ces défauts par les qualités qui donnent le succès ; il était enjoué, plaisant, laborieux ; d'une conversation légère et agréable, di'une répartie vive, quoiqu'il parlât sans feu et sans énergie ; enfin, à cette sagesse spécieuse qui plaît aux esprits modérés, il joignait ces agréments variés qui usurpent si souvent la place des talents solides, et leur enlèvent la faveur du monde et les récompenses des princes.]
»57. — THÉOPHILE, OU L* EspHl pvofond.
Théophile a été touché, dès sa jeunesse, de cette grande et louable curiosité de connaître le genre humain et le différent caractère des nations ' ; mais , en remplissant cet objet, il n'a pas négligé les hommes avec qui il devait passer la plus grande partie de sa vie, car il ne ressemble point à ceux qui entreprennent de longs voyages, pour voir, disent-ils, d'autres mœurs, et qui n'ont jamais démêlé celles de leur propre pays. Poussé par ce puissant instinct, et
* C'est le cas de rappeler que Vauvenargues avait un grand goût pour les voyages (voir les Leltres à Saint- V incens ^ entr'autres la 9*j. — G.
SUR QUELQUES CAIIACTÈUES. 333
peut-être aussi par l'erreur de quelque ambition plus secrète, il a consumé ses beaux jours dans l'étude et dans les voyages, et sa vie, toujours laborieuse, a toujours été agitée. Né avec une pénétration singulière, profond et adroit, il ne parle point sans dessein, et il n'a pas de l'esprit pour ennuyer; son esprit perçant et actif a tourné de bonne heure son application du côté des grandes affaires et de l'éloquence solide ; il est simple dans ses paroles, mais hardi et fort ; il parle quelquefois avec une liberté qui ne peut lui nuire, et qui écarte la défiance de l'esprit d'autrui. La nature a mis dans son cœur ce désir de s'insinuer et de descendre dans le cœur des hommes, qui inspire et enseigne les séductions les plus secrètes de l'éloquence ; il paraît d'ailleurs comme un homme qui ne cherche point à pénétrer les autres, mais qui suit la vivacité de son humeur. Quand il veut faire parler un homme froid, il le contredit vivement pour l'animer, il l'engage insensiblement à des discours où il est obligé de se découvrir, et, si celui-ci dissimule, sa dissimulation et son silence parlent à Théophile, car il sait les choses que l'on cache, et il profite presque également de la confiance et de la dissimulation, de l'indiscrétion et du silence, tant il est difficile de lui échapper. Il tourne, il manie un esprit, il le feuillette, si j'ose ainsi dire, comme on parcourt un livre qu'on a dans ses mains, et qu'on ouvre à l'endroit qu'il plaît' ; et cela d'un air si naïf, si peu préparé, si rapide, que ceux qu'il a surpris par ses paroles se flattent eux-mêmes de lire dans ses plus secrètes pensées. Comme il ne perd jamais de temps en vains discours, et ne fait ni fausses démarches, ni préparations inutiles, il a l'art d'abréger les affaires les plus contentieuses, les négociations les plus difficiles, et son génie flexible se prête à toute sorte de caractères, sans quitter le sien; il est l'ami tendre, le père, le conseil et le confident de ceux qui l'entourent; on trouve en lui un
< Var. : u Comme on discute un livre qu'on a sous les yeux, et qu'on ouvre « à divers endroits. »
homme simple, sans ostentation, familier, populaire ; quand on a pu le voir une heure, on croit le connaître ; mais son caractère est de démêler les autres hommes, et de n'en être pas démêlé'. Théophile est la preuve que l'habileté n'est pas uniquement un art, comme les hommes faux se le figurent; une forte imagination, un grand sens, une âme éloquente, subjuguent sans efforts et sans finesse les esprits les plus gardés, les plus défiants, et la supériorité d'esprit nous cache bien plus sûrement que le mensonge et la dissimulation, toujours inutiles au fourbe contre la prudence '\