eumolpe, ou le Mauvais poète
[Eumolpe est un versificateur entiché, qui ne sait rien, ne lit rien, et ne veut rien savoir ni lire; il dédaigne également la physique, la métaphysique, la géométrie, la morale, la médecine, etc. ; et, de l'histoire même, il ne veut savoir que la mythologie, dont il a besoin pour ses vers; il méprise jusqu'à l'éloquence, qui est pourtant la sœur de la poésie , et , quand on lui parle de Bossuet ou de Démosthènes, il n'est pas loin de rire. Il soupçonne à peine qu'il a existé un Newton ; il demande si Pascal n'était pas un Père Jésuite, et il a ouï parler, dit-il, d'un certain Spinoza qui ne croyait point en Dieu, et que, pour cette raison, il a toujours eu envie de lire. Pour lui, il ne connaît que le dieu des vers, et, de toutes les antiquités sacrées, il ne respecte que quelques cantiques, traduits par L. F. ^ L'application qu'il a donnée toute sa vie à la poésie lui a fait négliger, dit-il, les dons de Plutus, et, sans qu'il le dise, il n'y a personne qui ne le voie trop; il est maigre, défait, mal vêtu, et sale; il porte, au mois de novembre, un habit de droguet de soie, avec une chemise malpropre, mais une perruque bien poudrée. Il entre, un jour de fête, chez un sousfermier qui est à table, et qui, se doutant bien qu'Eumolpe n'a pas dîné, finvite à s'asseoir près de lui; mais Eumolpe le remercie, disant qu'il mange trop, et qu'il a une indigestion qui le fatigue depuis plusieurs jours. Cependant, l'entremets disparaissant, et le dessert prenant la place, notre homme, qui voit bien qu'on va se lever de table : « Vous ({ avez là, dit-il au maître du logis, de belles pommes;
* Rapprochez de la Uk^ Réflexion (page 101). — G.
* Le Franc de Pompignan. — G.
SLK QUELQUES CAllACTÈRES. im
(( celles du jardin des Ilespérides n'étaient pas, je crois, (( plus vermeilles. Je ne suis pas en état de manger du fruit (( présentement, mais permettez, Monsieur, que je mette (( dans ma poche quelques-unes de ces pommes admirables, (( pour les faire voir à mon jardinier. » Un moment après, il se lève doucement, et sort sans bruit, à l'insu de tout le monde, et, comme il cherche toujours les aventures, il profite de la nuit qui commence, pour aller dans un de ces lieux où l'on n'entre guère le jour. Le nourrisson des Muses, qui vit depuis longtemps sur son crédit, n'avait pas un écu ; un coquin ténébreux, qui faisait des armes, et qui était le génie tutélaire de ce lieu d'honneur, s'avisa de trouver mauvais qu'un pédant crotté, disait-il, osât se produire ainsi en bonne compagnie, et voulait user de quelque voie un peu violente, pour le mettre dehors. Eumolpe, qui porte une épée, essayait de sauver sa gloire, et n'en appelait pas moins à son secours les gens qui passaient dans la rue ; mais comme c'était, par malheur, une escadre à cheval du guet, on l'arrête, et on le conduit en prison, tandis que l'agresseur se sauve. Là, notre poète écrit en vers une longue lettre à M. le Lieutenant de police, dans laquelle il le nomme plusieurs fois le Lieutenant d'Apollon, et le prie de venger V honneur des Muses. La vie d'P^umolpe est pleine de semblables traits, et il y en a qu'on n'oserait écrire. Qui le croirait, cependant? Cet homme, si déréglé dans ses mœurs, et si extravagant dans sa conduite, n'est pas tout à fait sans mérite, et si la fortune l'eût voulu, il avait plus qu'il ne fallait d'esprit pour être honnête homme; mais il est né pauvre et glorieux, et veut, à toute force, faire des vers ; là est la source de tous ses travers, et peut-être la seule cause de tous ses malheurs.]