DE LA DÉLICATESSE , DE LA FINESSE ET DE LA FORGE
La délicatesse vient essentiellement de l'âme' : c'est une sensibilité dont la coutume, plus ou moins hardie, détermine aussi le degré ^ Des nations ont mis de la délicatesse où d'autres n'ont trouvé qu'une langueur sans grâce; cel-
* Descartes me paraît un esprit très-profond, quoique faux et romanesque. — V.
- La délicatesse est, ce me semble, finesse et grâce. — V.
"» La coutume, les mœurs du pays qu'on habite, déterminent le degré de délicatesse et de sensibilité qu'on porte sur certaines choses, c'est à-dire qu'elles forment en nous des habitudes qui rendent cette délicatesse plus ou moins sévère, cette sensibilité plus ou moins vive. — V.
les-ci au contraire. Nous avons mis peut-être cette qualité à plus haut prix qu'aucun autre peuple de la terre; nous voulons donner beaucoup de choses à entendre sans les exprimer, et les présenter sous des images douces et voilées; nous avons confondu la délicatesse et la finesse, qui est une sorte de sagacité sur l'es choses de sentiment. Cependant la nature sépare souvent des dons qu'elle a faits si divers : grand nombre d'esprits délicats ne sont que délicats; beaucoup d'autres ne sont que fins; on en voit même qui s'expriment avec plus de finesse qu'ils n'entendent, parce qu'ils ont plus de facilité à parler qu'à concevoir. Cette dernière singularité est remarquable ; la plupart des hommes sentent au delà de leurs faibles expressions : l'éloquence ' est peutêtre le plus rare comme le plus gracieux de tous les dons.
La force vient aussi d'abord du sentiment, et se caractérise par le tour de l'expression ; mais quand la netteté et la justesse ne lui sont pas jointes, on est dur au lieu d'être fort, obscur au lieu d'être précis, etc.
iO. — m l'étendue de l'espru'.
Rien ne sert au jugement et à la pénétration comme l'étendue de l'esprit. On peut la regarder, je crois, comme une disposition admirable des organes, qui nous donne d'embrasser beaucoup d'idées à la fois sans les confondre.
Un esprit étendu considère les êtres dans leurs rapports mutuels ; il saisit d'un coup d'oeil tous les rameaux des choses ; il les réunit à leur source^ et dans un centre commun ; il les met sous un même point de vue ; enfin il répand la lumière sur de grands objets et sur une vaste surface ^
' [Peu lié. — V. j — La liaison est immédiate. Vauvenargues soutient avec raison que l'éloquence consiste, non pas dans le sentiment pur et simple, mais dans l'expression de ce sentiment; or, comme les hommes, en général, sfnlent plus vivement qu'ils ne peuvent rendre, il en conclut que le don do l'éloquence est rare. — G.
- Métaphore incohérente: un rameau n'a pas de source. — M.
'• Sur l'exemplaire d'Aix, Voltaire remarque avec raison que cette défini-
14 IxNTRODUCTION A LA CONNAISSANCE
On ne saurait avoir un grand génie, sans avoir l'esprit étendu ; mais il est possible qu'on ait l'esprit étendu sans avoir du génie; car ce sont deux choses distinctes. Le génie est actif, fécond ; l'esprit étendu, fort souvent, se borne à la spéculation; il est froid, paresseux, timide.
Personne n'ignore que cette qualité dépend aussi beaucoup de l'âme, qui donne ordinairement à l'esprit ses propres bornes, et le rétrécit ou l' étend, selon l'essor qu'ellemême se donne.