DE l'amour des sciences et des lettres
La passion de la gloire et la passion des sciences se ressemblent dans leur principe ; car elles viennent l'une et l'autre du sentiment de notre vide et de notre imperfection. Mais l'une voudrait se former comme un nouvel être hors de nous, et l'autre s'attache à étendre et à cultiver notre fonds. Ainsi, la passion de la gloire veut nous agrandir au dehors, et celle des sciences au dedans.
On ne peut avoir l'âme grande, ou l'esprit un peu pénétrant, sans quelque passion pour les lettres. Les arts sont consacrés à peindre les traits de la belle nature ; les sciences, à la vérité. Les arts et les sciences embrassent tout ce qu'il y a dans la pensée de noble ou d'utile ; de sorte qu'il ne reste à ceux qui les rejettent que ce qui est indigne d'être peint ou enseigné, etc. '.
La plupart des hommes honorent les lettres comme la religion et la vertu, c'est-à-dire comme une chose qu'ils ne peuvent ni connaître, ni pratiquer :, ni aimer ^ Personne, néanmoins, n'ignore que les bons livres sont l'essence des meilleurs esprits, le précis de leurs connaissances, et le fruit de leurs longues veilles. L'étude d'une vie entière s'y peut recueillir dans quelques heures ; c'est un grand secours.
Deux inconvénients sont à craindre dans cette passion :
e mauvais choix et l'excès. Quant au mauvais choix, il est
probable que ceux qui s'attachent à des connaissances peu
utiles ne seraient pas propres aux autres; mais l'excès se
peut corriger.
1 [Beau. — V.]
2 [Très-bien. — V.] — On avait copié cette pensée dans l'Encyclopédie, sans en citer l'auteur. Les journalistes de Trévoux, qui avaient fort loué l'ouvrage de Vauvcnargues lorsqu'il parut, firent un crime de cette maxime aux encyclopédistes. — M. [— On peut juger par ce seul passage, si c'est un contempteur de la religion qui en parlerait comme il parle de la vertu et des lettres, c'est-à-dire des choses dont il paraît, dans tout son livre, faire le plus de cas. — La H.]
Si nous étions sages, nous nous bornerions à un petit nombre de connaissances, afin de les mieux posséder. Nous tâcherions de nous les rendre familières et de les réduire en pratique : la plus longue et la plus laborieuse théorie n'éclaire qu'imparfaitement. Un homme qui n'aurait jamais dansé posséderait inutilement les règles de la danse ; il en est sans doute de même des métiers d'esprit.
Je dirai bien plus : rarement l'étude est utile lorsqu'elle n'est pas accompagnée du commerce du monde. Il ne faut pas séparer ces deux choses; l'une nous apprend à penser, l'autre à agir; l'une à parler, l'autre à écrire; l'une a disposer nos actions, et l'autre à les rendre faciles. L'usage du monde nous donne encore de penser naturellement, et l'habitude des sciences, de penser profondément.
Par une suite nécessaire de ces vérités, ceux qui sont privés de l'un et l'autre avantage par leur condition fournissent une preuve incontestable de l'indigence naturelle de l'esprit humain. Un vigneron, un couvreur, resserrés dans un petit cercle d'idées très-communes, connaissent à peine les plus grossiers usages de la raison, et n'exercent leur jugement, supposé qu'ils en aient reçu de la nature, que sur des objets très-palpables. Je sais bien que l'éducation ne peut suppléer le génie; je n'ignore pas que les dons de la nature valent mieux que les dons de l'art : cependant l'art est nécessaire pour faire fleurir les talents; un beau naturel négligé ne porte jamais de fruits mûrs. Peut-on regarder comme un bien un génie à peu près stérile? Que servent à un grand seigneur les domaines qu'il laisse en friche ? Est-il riche de ces champs incultes ?