‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 43 sur 264 · DE l'amour filial et fraternel · texte numérisé non relu

DE l'amour filial et fraternel

Comme les enfants n'ont nul droit sur la volonté de leurs pères, la leur étant au contraire toujours combattue, cela leur fait sentir qu'ils sont des êtres à part, et ne peut pas leur inspirer de l'amour-propre; parce que la propriété ne saurait être du côté de la dépendance : cela est visible. C'est par cette raison que la tendresse des enfants n'est pas

* Cette courte et énergique peinture est tout à fait dans le ton de La Bruyère. — G.

'■^ Voltaire et La Harpe remarquent que, pour suivre la distinction qu'il a établie plus haut (ch. 2Zi), Vauvenargues devait dire, ici plus que partout ailleurs, de l'amour de nous-mêmes. Si, malgré l'avis de Voltaire, l'auteur a maintenu le mot, c'est qu'en eflct il n'entend parler ici que de l'idée de propriété^ comme il l'appelle, et de la part d'égoïsme qui entre, à cet égard, dans cette affection. Le chapitre suivant explique, par opposition, la pensée de Vauvenargues. — G.

aussi vive que celle des pères ; mais les lois ont pourvu à cet inconvénient. Elles sont un garant aux pères contre l'ingratitude des enfants, comme la nature est aux enfants un otage assuré contre l'abus des lois. Il était juste d'assurer à la vieillesse les secours qu'elle avait prêtés à la faiblesse de l'enfance.

La reconnaissance prévient, dans les enfants bien nés, ce que le devoir leur impose. Il est dans la saine nature d'aimer ceux qui nous aiment et nous protègent, et l'habitude d'une juste dépendance en fait perdre le sentiment ; mais il suffit d'être homme pour être bon père; et si l'on n'est homme de bien, il est rare qu'on soit bon fds '.

Du reste, qu'on mette à la place de ce que je dis la sympathie ou le sang, et qu'on me fasse entendre pourquoi le sang ne parle pas autant dans les enfants que dans les pères; pourquoi la sympathie périt quand la soumission diminue ; pourquoi des frères souvent se haïssent sur des fondements si légers, etc. Mais quel est donc le nœud de l'amitié des frères? Une fortune, un nom communs, même naissance et même éducation, quelquefois même caractère ; enfin l'habitude de se regarder comme appartenant les uns aux autres, et comme n'ayant qu'un seul être '.

Zli. — DE l'amitié que l'on A POUR LES BÊTES.

Il peut entrer quelque chose qui flatte les sens dans le goût qu'on nourrit pour certains animaux. Quand ils nous appartiennent, j'ai toujours pensé qu'il s'y mêle de l'amour-propre : rien n'est si ridicule à dire, et je suis fâché

» [Cette différence est très-bien observée, et rentre dans le dessein de la nature. Loin de voir, comme Helvétius, dans la dépendance des enfants un principe de haine, Vauvenargues y voit avec raison une des causes de la tendresse filiale. — La H.]

2 Les divers éditeurs de Vauvenargues donnent ici quatre lignes qui se trouvent, en effet, dans la première édition, mais qui ne paraissent plus dans la seconde. Vauvenargues, d'après le conseil de Voltaire, avait supprimé luimême sur l'exemplaire d'Aix, ce passage peu intportant d'ailleurs, et nous ne voyons pas qu'il y ait lieu de le rétablir, contre l'intention de l'auteur. — G.

qu'il soit vrai; mais nous sommes si vicies, que, s'il s'offre à nous la moindre ombre de propriété, nous nous y attachons aussitôt. Nous prêtons à un perroquet des pensées et des sentiments; nous nous figurons qu'il nous aime, qu'il nous craint, qu'il sent nos faveurs, etc. Ainsi nous aimons l'avantage que nous nous accordons sur lui. Quel empire ! mais c'est là l'homme.

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