‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 45 sur 264 · DE l'amour · texte numérisé non relu

DE l'amour

Il entre ordinairement beaucoup de sympathie dans l'amour, c'est-à-dire une inclination dont les sens forment le nœud; mais, quoiqu'ils en forment le nœud, ils n'en sont pas toujours l'intérêt principal; il n'est pas impossible qu'il y ait un amour exempt de grossièreté.

Les mêmes passions sont bien différentes dans les hommes ; le même objet peut leur plaire par des endroits opposés. Je suppose que plusieurs hommes s'attachent à la même femme : les uns l'aiment pour son esprit, les autres pour sa vertu, les autres pour ses défauts, etc. ; et il se peut faire encore que tous l'aiment pour des choses qu'elle n'a pas, comme lorsqu'on aime une femme légère que l'on croit solide. N'importe ; on s'attache à l'idée qu'on se plaît à s'en figurer : ce n'est même que cette idée que l'on aime, ce n'est pas la femme légère. Ainsi, l'objet des passions n'est pas ce qui les dégrade ou ce qui les ennoblit, mais la manière dont on envisage cet objet. Or, j'ai dit qu'il était possible que l'on cherchât dans l'amour quelque chose de plus pur que l'intérêt de nos sens. Voici ce qui me le fait croire : je vois tous les jours dans le monde qu'un homme, environné de femmes auxquelles il n'a jamais parlé, comme à la messe, au sermon, ne se décide pas toujours pour celle qui est la plus jolie, et qui même lui paraît telle. Quelle est la raison de cela? C'est que chaque beauté exprime un caractère tout particulier, et celui qui entre le plus dans le nôtre, nous le préférons. C'est donc le caractère qui nous détermine quelquefois; c'est donc l'âme que nous cherchons : on ne peut me nier cela. Donc tout ce qui s'offre à nos sens ne nous plaît alors que comme une

• Voyez lo 7*^ Conseil à un jeune homme. — C.

image de ce qui se cache à leur vue ; donc nous n'aimons alors les qualités sensibles que comme les organes de notre plaisir, et avec subordination aux qualités insensibles dont elles sont l'expression; donc il est au moins vrai que l'âme est ce qui nous touche le plus. Or, ce n'est pas aux sens que l'âme est agréable, mais à l'esprit ; ainsi l'intérêt de l'esprit devient l'intérêt principal, et si celui des sens lui était opposé, nous le lui sacrifierions. On n'a donc qu'à nous persuader ' qu'il lui est vraiment opposé, qu'il est une tache pour l'âme, voilà l'amour pur.

Amour cependant véritable, qu'on ne saurait confondre avec l'amitié ; car, dans l'amitié, c'est l'esprit qui est l'organe du sentiment; ici ce sont les sens. Et comme les idées qui viennent par les sens sont infiniment plus puissantes que les vues de la réflexion, ce qu'elles inspirent est passion. L'amitié ne va pas si loin '.

Page 1