‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 48 sur 264 · DE LA HAINE · texte numérisé non relu

DE LA HAINE

La haine est une déplaisance dans l'objet haï. C'est une tristesse qui nous donne, pour la cause qui l'excite, une secrète aversion. On appelle cette tristesse jalousie, lorsqu'elle est un effet du sentiment de nos désavantages comparés au bien de quelqu'un. Quand il se joint à cette jalousie de la haine et une volonté de vengeance dissimulée par faiblesse, c'est envie.

* [Faible. Il y a de meilleures choses à dire.— V.] — On peut ajouter qu'un chap. sur la Physionomie ne paraît pas à sa place dans ce 2« livre, qui traite des Passions. — G.

2 Vauvcnargues entend ici par amour, toute disposition qui nous porte vers un objet; comme il entend par haine^ toute disposition qui nous en éloigne. — S.

s Vauvcnargues fait évidemment allusion h La Rochefoucauld qui prétend que la pitié « est une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomn ber, » et que « les services que nous rendons sont, ^ proprement parler, des « biens que nous nous faisons par avance. » (264' Max.) — G.

* [Cela mérite plus de détail. — V.] — [Vous entendrez Ilelvétius s'écrier : « Quel autre motif que Vintérêt personnel pourrait déterminer un homme à « des actions généreuses? » Vous aimerez mieux sans doute entendre ici Vauvcnargues qui s'écrie : « Notre âme est-elle donc incapable d'un sentiment désintéressé?» Les deux exclamations contraires ont également le ton de la ronviction intime; mais Hclvétius entasse à l'appui de lu sienne une foule de mauvais raisonnements, et celle de Vauvonargues est le dernier mot d'un court chapitre sur la Pitié. C'est qu'il était bien sûr que tous ceux qui ont une âme le dispenseraient de la preuve, et qu'Helvétius sentait que tout son esprit ne subirait pas pour répondre à l'âme de ses lecteurs. — La IL]

Il y a peu de passions où il n'entre de l'amour ou de la haine : la colère n'est qu'une aversion subite et violente, enflammée d'un désir aveugle de vengeance ; l'indignation, un sentiment de colère et de mépris ; le mépris, un sentiment mêlé de haine et d'orgueil ; l'antipathie, une haine violente et qui ne raisonne pas '.

Il entre aussi de l'aversion dans le dégoût ; il n'est pas une simple privation comme l'indifférence ; et la mélancolie, qui n'est communément qu'un dégoût universel sans espérance, tient encore beaucoup de la haine \

A l'égard des passions qui viennent de l'amour, j'en ai déjà parlé ailleurs ; je me contente donc de répéter ici que tous les sentiments que le désir allume, sont mêlés d'amour ou de haine.

!\0. — DE l'estime, du respect et du mépris.

L'estime est un aveu intérieur du mérite de quelque chose; le respect est le sentiment de la supériorité d' autrui.

Il n'y a pas d'amour sans estime ; j'en ai dit la raison. L'amour étant une complaisance dans l'objet aimé, et lès hommes ne pouvant se défendre de trouver un prix aux choses qui leur plaisent, peu s'en faut qu'ils ne règlent leur estime sur le degré d'agrément que les objets ont pour eux. Et s'il est vrai que chacun s'estime personnellement plus que tout autre, c'est, ainsi qu'on l'a déjà dit, parce qu'il n'y arien qui nous plaise ordinairement tant que nousmêmes. Ainsi, non-seulement on s'estime avant tout, mais on estime encore toutes les choses que l'on aime^ comme la chasse, la musique, les chevaux, etc.; et ceux qui méprisent leurs propres passions ne le font que par réflexion et par un effort de raison, car l'instinct les porte au contraire.

1 [La haine semble être une colère d'habitude; l'aversion, une forte antipathie ; l'antipathie, un instinct qui nous avertit que tel être n'est pas fait pour le nôtre. — V.]

2 [Haine de quoi ? — V.]

5 [Hors-d'œuvre ; à mettre dans le chap. de V Amour-propre. — V.]

Par une suite naturelle du même principe, la haine rabaisse ceux qui en sont l'objet, avec le même soin que l'amour les relève. Il est impossible aux hommes de se persuader que ce qui les blesse n'ait pas quelque grand défaut; c'est un jugement confus que l'esprit porte en lui-même, comme il en use au contraire ' en aimant. Et si la réflexion contrarie cet instinct , car il y a des qualités qu'on est convenu d'estimer et d'autres de mépriser, alors cette contradiction ne fait qu'irriter la passion ; et, plutôt que de céder aux traits de la vérité, elle en détourne les yeux. Ainsi elle dépouille son objet de ses qualités naturelles pour lui en donner de conformes à son intérêt dominant ; ensuite elle se livre témérairement et sans scrupule à ses préventions insensées.

Il n'y a presque point d'homme dont le jugement soit supérieur à ses passions. 11 faut donc bien prendre garde, lorsqu'on veut se faire estimer, à ne pas se faire haïr, mais tâcher, au contraire, de se présenter par des endroits agréables ; parce que les hommes penchent à juger du prix des choses par le plaisir qu'elles leur font.

Il y en a, à la vérité, qu'on peut surprendre par une conduite opposée , en paraissant au dehors plus pénétré de soi-même qu'on [ne] l'est au dedans; cette confiance extérieure les persuade et les maîtrise. Mais il est un moyen plus noble de gagner l'estime des hommes : c'est de leur faire souhaiter la nôtre par un vrai mérite, et ensuite d'être modeste et de s'accommoder à eux\ Quand on a véritablement les qualités qui emportent l'estime du monde, il n'y a plus qu'à les rendre populaires pour leur concilier l'amour, et lorsque l'amour les adopte, il en sait relever le prix. Mais pour les petites finesses qu'on emploie en vue de surprendre ou de conserver les suffrages, attendre les autres, se faire valoir, réveiller par des froideurs étudiées ou des amitiés ménagées le goût inconstant du public, c'est

' Au contraire, pour d'une manière contraire. — S. 2 [Bien. — V.]

la ressource des hommes superficiels qui craignent d'être approfondis ; il faut leur laisser ces misères, dont ils ont besoin avec leur mérite spécieux '.

Mais c'est trop s'arrêter aux choses ; tâchons d'abréger ces principes par de courtes définitions :

Le désir est une espèce de mésaise que le goût du bien [-être] met en nous, et l'inquiétude un désir sans objet ; l'ennui vient du sentiment de notre vide ; la paresse naît d'impuissance ; la langueur est un témoignage de notre faiblesse, et la tristesse de notre misère.

L'espérance est le sentiment d'un bien prochain, et la reconnaissance celui d'un bienfait"; le regret consiste dans le sentiment de quelque perte ; le repentir, dans celui d'une faute; le remords, dans celui d'un crime et la crainte du châtiment ^

La timidité peut être la crainte du blâme, la honte en est la conviction .

La raillerie naît d'un mépris content 4.

La surprise est un ébranlement soudain à la vue d'une nouveauté; l'étonnement est une surprise longue^ et

1 [Bien, — V.] — Vauvenargues reviendra souvent sur ces idées; voyez notamment le 8^ Conseil à un jeune homme^ et toutes les maximes sur la finesse et sur Vhabileté. — G.

2 [Trop commun. — V.J

5 Ici Voltaire écrit à la marge Girard^ faisant allusion, sans doute, à l'auteur des Synonymes. — G. — Ce n'est pas, à ce qu'il semble, la différence de la faute et du crime^ qui constitue celle du repenti?- et du remords. On peut expier ses crimes par le repentir., et sentir le remords d'une faute. Si le repentir est moins cruel, c'est qu'il suppose le retour, et une résolution de ne plus retomber, qui console toujours. Le remords peut exister avec la résolution de se rendre encore coupable. Heureux^ si je puis, dit Matlian dans

Athalie.,

A force d'attentats, perdre tous mes remords.

C'est ainsi que les scélérats les perdent ; il n'y a point pour eux de repentir.

Dieu fit du repentir la vertu des mortels.

Heureusement le remords peut naître sans la crainte du châtiment; mais ce n'est guère que pour les premiers crimes. — S.

4 [Bien. — V.]

5 [Pourquoi longue? V.]

accablante; l'admiration une surprise pleine de respect'. La plupart de ces sentiments ne sont pas trop composés, et n'affectent pas aussi durablement notre âme que les grandes passions, l'amour, l'ambition, l'avarice, etc. Le peu que je viens de dire à leur occasion, répandra une sorte de lumière sur ceux dont je me réserve de parler ailleurs.

Page 1