DANS SA SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLK DU 28 AOÛT 18;)G
Les maximes Jes hommes décèlent leur cœur. Va u V E N A R G u E s , Miiâime iQ''.
S'il. est une classe d'écrivains dont nous aimions à connaître la vie et le caractère, c'est celle des écrivains moralistes. Le droit qu'ils prennent de nous juger nous donne le désir de les juger à leur tour, et de voir s'ils ont été aussi exigeants pour eux-mêmes qu'ils le sont pour nous d'ordinaire. Quand ils viennent nous dire ce que nous devons être, nous voulons savoir ce qu'ils ont été, et il est rare que cette curiosité, après tout légitime, ne soit pas satisfaite. En effet, si désintéressé qu'il paraisse de son travail, le moraliste y met de lui toujours plus qu'il ne sait ou qu'il ne veut y mettre, et, alors même qu'il prétend n'étudier que les autreSj par les choses qu'il approuve ou qu'il reprend en eux, par les règles de conduite qu'il propose ou qu'il condamne, il nous permet de soupçonner au moins son caractère dans son œuvre, et de surprendre l'homme sous l'écrivain. Cependant, certaines conditions de réserve et de prudence sont, dans ce cas, nécessaires; car tel moraliste vaut mieux, et tel vaut moins que son livre; tel autre semble craindre de se produire, et demeure dans l'ombre de son tableau : Pascal, avant (pie de savantes et
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pieuses recherches l'eussent éclairé pour nous d'un jour nouveau, ne laissait voir, même au regard le plus clairvoyant, que quel- (lues traits de sa grande figure, et la discrétion de La Bruyère est telle qu'il a gardé Vincocjnito, si l'on peut dire; sa biographie n'existe pas; les plus patientes études n'ont pu jusqu'à présent la découvrir dans son œuvre, et il faut renoncer peut-être à pénétrer dans rintimité d'un des grands écrivains de notre langue, que tous voudraient connaître comme tous le lisent, et qui, selon toute apparence, ne saurait rien perdre à être connu. Seul peutêtre parmi les moralistes, Montaigne s'est proposé de se peindre ; seul, du moins, il avoue ce propos, et il s'est en effet raconté avec cette complaisance de bonne foi qui fait le charme immortel (le son livre. Toutefois, il est, à mon sens, un moraliste qui, sans le déclarer comme Montaigne, se traduit au moins aussi fidèlement dans son œuvre, et ce moraliste, c'est Vauvenargues. Le (lirai-je même? Si la sincérité de Montaigne n'est pas douteuse, celle de Vauvenargues est moins douteuse encore. Peut-être est-il permis de penser que , préoccupé du regard qu'il sollicite, Montaigne a pu, sans le vouloir , arranger un peu son personnage, et composer son maintien; Vauvenargues, au contraire, ne donne à craindre ni apprêt, ni surprise. Ennemi du moiy comme Pascal, dédaigneux de la vanité, parce que c'est une passion petite et qu'il n'a de goût que pour les grandes , il est d'ailleurs trop jeune, et, sinon trop ignoré de lui-même, du moins trop peu satisfait encore, pour se mettre en scène. Aussi n'est-ce pas lui qui s'annonce; c'est son âme qui le dénonce; c'est son âme qui lui échappe et fait irruption dans son livre, pour l'éclairer de soudaines lueurs; àme discrète, mais ouverte, qui ne s'impose pas au regard, parce qu'elle est simple, mais qui ne le fuit pas, parce qu'elle n'a rien à en redouter. Sur ce point, on mettrait volontiers^ entre Montaigne et Vauvenargues, la différence que Vauvenargues met lui-même entre les héros de Corneille et ceux de Racine, et l'on dirait que, si l'un parle afin de se faire connaître. Vautre se fait connaître parce qu'il parle.
Oui, Vauvenargues n'a qu'à parler pour se faire connaître.
1)K VAUVKNAUGUES. \i
parce que ses écrits ne sont, à les bien prendre, que des conlidences involontaires; et, cependant, Vauvenargues n'est pas généralement connu. Dans Tesprit du plus grand nombre, c'est un sage jeune et doux, à qui la sagesse ne coûta guère d'efforts, et qui, peu fait pour la vie extérieure, se borne à en contempler de loin les agitations. J'ose dire que lui donner si peu, c'est lui faire tort; car Vauvenargues n'est pas seulement un sage; c'est aussi, c'est surtout, un homme d'action ; l'homme d'action précède en lui l'écrivain, et l'inspire toujours. Il a voulu conduire les hommes avant de les instruire, et il ne se résout à suivre de loin le spectacle de la vie humaine , que quand la maladie et la mort prochaine l'empêchent d'\ prendre un rôle. Aussi, montrer l'homme à l'œuvre , avant de montrer l'écrivain qui en procède ; exposer dans une biographie toute morale les agitations de cette âme fortement éprise de la vie du dehors; faire ressortir le trait le plus remarquable et le moins remarqué peut-être dans Vauvenargues, la persévérance dans l'ambition, ambition aussi généreuse qu'ardente, je me hâte de le dire ; montrer en lui l'athlète vaillant au eomhat de la vie, qui lutte et grandit jusqu'au bout de ses forces, et quitte l'arène, blessé à mort, mais invaincu, et emportant avec lui tout son courage, et tout son respect pour cette vie terrestre ([ui lui échappe; puis, chercher, retrouver Thomme dans ses écrits; enfin , confirmer, en la lui appliquant, l'épigraphe que je lui emprunte : a Les maximes des hommes drcih'ut leur rœiu\, » tel est le plan que je me propose de suivre. Quand l'homme sera connu, l'éloge de l'écrivain sera déjà presque achevé. En effet, par une rencontre qui est à la fois le bonheur de ce sujet et la gloire de Vauvenargues, l'homme et l'écrivain sont chez lui tellement joints et en si parfait accord, que, montrer l'un, c'est déjà louer l'autre.
Dans l'histoire des hommes célèbres, rien n'attire plus que leurs commencements. On aime à voir poindre ces lumières encore mêlées d'ombre, et à surprendre sur les fronts prédestinés ce premier raijon^ qui n'est jhis encore la gloire, mais qui en est
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la promesse et le gage. La vie de Vauvenargues ne donne pas ce plaisir, et la médiocrité même de sa fortune nous dérobe son enlance. Né à Aix, le 6 août 1715, d'un gentilhomme d'assez bonne souche, mais pauvre et sans grandes alliances, Luc de Clapiers, fils aîné du marquis de Vauvenargues, fut obscurément élevé dans un modeste manoir que Ton voit encore aux environs d'Aix; à peine savons-nous qu'on le mit au collège de la ville prochaine, que la faiblesse naturelle de sa santé l'empêcha d'y faire des études suivies, et qu'il ne fut jamais en état de lire une page de latin, moins encore de grec. C'est à vingt-quatre ans qu'il se révèle : il a embrassé la seule carrière qui, avec celle de l'Église, fût alors ouverte aux jeunes gentilshommes, la carrière des armes; il a six années de service dans le régiment du Roi ; il s'est fait remarquer dans la campagne d'Italie, il est capitaine, et il porte un surnom : ses camarades l'appellent le Père. Décerné par une armée entière à Turenne ou à Catinat, un pareil titre n'a rien d'étrange, et s'explique de soi; mais, quand il s'agit d'un homme aussi jeune , et perdu dans les rangs inférieurs d'une armée, 'ce nom provoque plutôt, d'abord, le sourire que l'admiration, et nous fait craindre dans celui qui le porte un de ces sages prématurés, qui ne sont jamais jeunes, ou qui cessent trop tôt de l'être. Heureusement, lorsqu'on regarde de près au caractère et à la vie de Vauvenargues, on éprouve une surprise charmante à se convaincre que jamais nom ne fut donné plus sérieusement, ni plus sérieusement justifié. Quelques exemples, tirés des passions de cet âge, en donneront la preuve.
Commencerons-nous par ce qui est le commencement et la fm de tout pour ia jeunesse, par l'amour? Déjà le père est à côté du compagnon de plaisir. Ce n'est pas qu'il soit moins entraîné que ses amis; ces amours prompts et faciles qui séduisent les jeunes gens jusqu'à ce qu'ils s'en repentent, non-seulement il les a connus, mais il les a chantés ; il vient de mettre la dernière main peut-être à ces poésies licencieuses dont il s'accusera bientôt, auprès de Voltaire, avec une confusion qui dut embarrasser un peu, j'imagine, l'auteur secret encore de la Pucclle. Mais, déjà sérieux même dans les choses légères, s'il cède au plaisir
DE VALVENARGUES. xiil
comme les jeunes officiers qui rentourent, il y met, du moins, de nobles conditions : en vrai gentilhomme, il veut, même dans les attachements illégitimes, le respect de la parole une fois donnée, le respect de la femme quelle qu'elle soit; il n'admet pas, il le dit lui-même, que sur ce point on sépare son estime de son goût K Parlerons-nous d'un autre penchant cher à la jeunesse, de la libéralité? Comme ses compagnons, Vauvenargues est libéral, prodigue même de sa bourse ^, mais il l'est autrement qu'eux : ce n'est pas cette prodigalité de tempérament, qui abandonne plutôt qu'elle ne donne, qui tient autant à l'imprévoyance de l'avenir qu'à l'effusion d'un bon cœur ; ce n'est pas cette prodigalité d'ostentation, qui pousse à faire montre d'un état qu'on ne peut longtemps soutenir, faiblesse commune aux jeunes gentilshommes d'alors , qui avaient encore tout l'orgueil de la situation qu'ils n'avaient plus; chez Vauvenargues, c'est une libéralité raisonnée dans son élan, et qui s'autorise de cette remarque, singulièrement profonde pour un jeune homme, que la mesquine économie ne fait que de misérables fortunes, et ne crée point d'empire sur les cœurs ^ ; il donne avec la réflexion de l'homme mûr, on dirait presque avec le calcul du politique. Parleronsnous enfin de la guerre? Ainsi que ses compagnons, Vauvenargues l'aime; mais comment l'aime t-il? Est-ce cette ardeur toute juvénile qui s'éprend de toute émotion forte, et, dans ces grandes mêlées humaines, s'enivre du bruit qu'elles font , des épées qui se brisent, du tambour qui bat. et du canon qui tonne? Est-ce ce courage, trop intéressé pour qu'on l'admire, qui poursuit à
' L'amour, tel (jue V auvcnai-gueis le conçoit, élève le cœur qu'il touche; il eu fait sortir toutes les vertus, il eu apaise tous les vices. Dans le Caractère intitulé : Aceste ou V Amour ingénv, il fait de cet amour une peinture singulièrement touchante, et il n'est pas inutile de faire observer que c'est presque au temps de la Régence qu'il écrisait ces lignes pleines de grâce et de cœur.
— Voir aussi le chapitre de V Amour, dans l'Introduction à la Connaissance de l'esprit humain,
- Mirabeau nous apprend que c'était la mode alors de se ruiner à l'armée.
— Voir les Mémoires de Mira'ieau, tome I*^', page 135.
^ « La libéralité, dit \ auvenargues, est une occasion de se faire aimer, '■ d'acquérir une considération utile et légitime... Même, si notre fortune est « médiocre, apprenons à subordonner les petits intérêts aux grands, môme «• éloignés,.., et faisons, généi'cuscment et sans compter, tout le bien (jui tente « nos cœurs, n {Héfleaions ^ur divers sujets. — Cons'ils a un Jeune liouime.)