‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 64 sur 264 · SUJÉTION DE l'esprit DE L HOMME · texte numérisé non relu

SUJÉTION DE l'esprit DE L HOMME

Quand on est au cours des grandes affaires, rarement tombe-t-on à de certaines petitesses : les grandes occupations élèvent et soutiennent l'âme; ce n'est donc pas merveille qu'on y fasse bien. Au contraire, un particulier qui a l'esprit naturellement grand, se trouve resserré et à l'étroit dans une fortune privée ; et comme il n'y est pas à sa place, tout le blesse et lui fait violence '. Parce qu'il n'est pas né pour les petites choses, il les traite moins bien qu'un autre % ou elles le fatiguent davantage, et il ne lui est pas possible, dit Montaigne, de ne leur donner que l'attention qu'elles méritent, ou de s'en retirer à sa volonté ; s'il fait tant que de s'y livrer, elles l'occupent tout entier et l'engagent à des petitesses dont il est lui-même surpris. Telle est la faiblesse de l'esprit humain, qui se manifeste encore par mille autres endroits, et qui fait dire à Pascal : Il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher les pensées du plus grand homme du monde : il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous étonnez pas, continue-t-il, s'il ne raisonne pas bien à présent; une înouche bourdonne à ses oreilles : si vous voulez qu'il trouve la vérité» chassez cet ani-

* Voyez plus haut la 8= Réflexion [Contre la Médiocrité). — G.

2 Dans le 15^ Dialogue, intitulé : Drutus et un jeune Romain, le jeune homme, qui n'est autre que Vauvenargues lui-mOme, dira : « A la guerre, je « me présentais froidement à tous les dangers, et je remplissais mes devoirs ; « m&is j'avais peu de goût pour les détails de mon métier. Je ero^jais que j'au- « rais bien fait dans les grands emplois; 7nais je négligeais de me [aire une « réputation dans les petits. » — Voyoz aussi le 12e Conseil à un Jeune homme. — G.

mal qui tient sa raison en échec ^ et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes '. Rien n'est plus vrai, sans doute, que cette pensée; mais il est vrai aussi, de l'aveu de Pascal, que cette même intelligence, qui est si faible, gouverne les villes et les royaumes : aussi le même auteur remarque que plus on approfondit l'homme, plus on y démêle de faiblesse et de grandeur; et c'est lui qui dit encore dans un autre endroits après Montaigne : Cette duplicité de l homme est si visible, qu'il y en a qui ont cru que nous avions deux âmes, un sujet simple paraissant incapable de telles et si soudaines variétés d'une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur. Rassurons-nous donc sur la foi de ces grands témoignages, et ne nous laissons pas abattre au sentiment de nos faiblesses, jusqu'à perdre le soin irréprochable de la gloire et l'ardeur de la vertu ^

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