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d'abord, et il a d'égales admirations pour Alexandre, pour Richelieu et pour Voltaire. Il va plus loin, et tel est son goût pour le mouvement et Faction, que Catilina même ne le rebute pas ; Vauvenargues ne peut se défendre d'une certaine indulgence pour ce génie sans vertu, mais non pas sans courage.
C'est dans la carrière des armes qu'il renferme d'abord ses espérances : « // n'y a pas de gloire achevée, dit-il, sans celle (( des aj'inesn; et cette gloire, qu'il défendra contre Boileau et J.-B. Rousseau, il y prétend : les plus grands noms militaires ne l'effraient ni ne le découragent, et, lorsque parfois sa prudence et sa réflexion réclament contre une espérance rêvée de si loin, il s'assure contre lui-même par ces fières maximes : « Ce qui est « présomption dans les faibles , est élévation dans les forts;... (( les espérances les plus ridicules et les plus hardies ont été sou- € vent la cause des succès extraordinaires; » et il aspire, avec une généreuse audace, à la renommée des Catinat et desVillars.
Mais la Providence le réservait à une gloire plus tranquille. Sans parler de quelques mécomptes plus secrets, dont on trouve la trace dans ses derniers écrits*, en moins d'une année, la campagne et la retraite de Bohême ont enlevé à Vauvenargues son ami le plus cher , Hippolyte de Seytres , épuisé sa modeste fortune, et détruit sa santé. « Une âme guerrière , dit Bossuet, est « maîtresse du corps quelle anime » ; l'âme de Vauvenargues était faite pour tenter une pareille victoire ; mais son corps avait reçu de telles atteintes, que la lutte même n'était plus possible : il lui faut renoncer à cette carrière toute pleine de promesses , à ces camarades enthousiastes qui lui prédisaient tout haut ce qu'il se prédisait tout bas, à cette gloire enfin que son grand cœur mettait au-dessus de toutes les autres. G*est à ce premier coup de la fortune que la fermeté de Vauvenargues se déclare : la guerre . lui échappe, il se tourne vers la diplomatie. Vauvenargues diplomate ! Qu'on ne s'en étonne pas; ce contemplatif a toujours visé à la pratique et au maniement des hommes ; il revient souvent, avec une prédilection marquée, sur certaines qualités diplomati-
' Une Réflexion, inédite, intitulée Sur les armées d'à-présent, donne bien du jour sur ce point.
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ques par essence, entre autres, sur ce qu'il appelle Vesprit de manège^ qui sert à pénétrer et à rester impénétrable \ Qu'on ouvre les Maximes ; on voit qu'il a toute une diplomatie à lui, et qu'elle consiste à dérouter, à étourdir les habiles par la franchise même et la droiture. Il professe pour certaine habileté vulgaire le plus souverain mépris; la feinte n'est pas seulement pour lui le moyen le moins digne, elle est le plus faible; aussi, ce n'est pas au plus fin qu'il joue, c'est au plus fort, et pour lui la vérité est la force souveraine.
Vauvenargues, pendant près de deux ans, demande inutilement un emploi. Il offrait cependant « de servir dans les pays étran- « gers sans appointements et sans caractère, jusqu'à ce qu'on (( Veut mis à V épreuve K » Ses lettres à son colonel, M. de Biron, au Roi et au ministre Amelot, restèrent sans réponse, et, en conscience, on ne saurait s'en étonner : avec sa réserve un peu hautaine , il ne produisait d'autres titres que sa bonne volonté et son courage ; le ministre, il faut bien en convenir, ne pouvait deviner une aptitude discrète à ce point, et si peu probable dans un officier de vingt-huit ans ^ . Vauvenargues se lasse enfin
* Voici un portrait qui rend au vif cette préoccupation singulière : « Proie fond et adroit, Théophile ne parle pas sans dessein, et n'a pas de l'esprit « pour ennuyer. Son esprit perçant et actif a tourné son application du côté « des grandes affaires et de l'éloquence solide ; il est simple dans ses pa- « rôles, mais hardi et fort; il parle, quelquefois, avec une liberté qui ne peut « lui nuire, et qui écarte la défiance de l'esprit d'autrui. Il a l'art d'abréger « les négociations les plus difficiles , et son génie flexible se prête à toute K sorte de caractères sans quitter le sien ; il est l'ami tendre, le père, (( le conseil et le confident de ceux qui l'entourent; on trouve en lui un (( homme simple, sans ostentation, familier, populaire; quand on a pu le <( voir une heure, on croit le connaître; mais son caractère est de démêler u les autres hommes, et de n'en être pas démêlé. »
N'est-ce pas là le Père de tout à l'heure, avec le diplomate de plus?
- Lettre inédite à M. le duc de Biron, colonel du régiment du Roi.
5 Vauvenargues le sentait lui-même, car, en adressant copie de ces diverses lettres à son ami Saint-Vincens, il lui mandait : « Vous serez peut-être sur- « pris de l'idée de ces lettres; j'espérais qu'elles attireraient quelque atten- •' tion par leur singularité, et que cela me mettrait peut-être un jour à même «1 de me faire connaître. Les choses ont tourné au pis. Je suis touché de tout '( cela, comme un homme qui a de l'ambition, et qui se voit borné de tous côtés ; « mais je ne me reproche rien. J'ai toujours fait ce que j'ai pu pour mériter « une fortune moins obscure; je sais de quel œil on regarde l'ambition d'un « homme qui se fonde sur de tels titres; mais il n'a pas été en moi d'en pro- « duire de meilleurs. » [Lettre inédite.)
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d'attendre; il envoie sa démission à M. de Biron, et il écrit sa seconde lettre à M, Amelot, morceau admirable , où la fierté du gentilhomme perce sous la dignité contenue de son accent. A ce moment, sans doute, il écrivait cette maxime inédite et transparente : « Si un homme est né avec l'âme haute et courageuse , « s'il est laborieux, altier, ambitieux, sans bassesse, d'un esprit « profond et caché, j'ose dire qu'il ne lui manque rien pour être « négligé des grands et des gens en place, qui craignent encore (( plus que les autres hommes ceux qu'ils ne pourraient domi- « ner. » Le ministre ne lut pas la maxime, mais il lut la lettre ; il sentit le coup, et lorsque, à cette hauteur d'un homme qui aime mieux se démettre de son grade que de risquer d'y être inutile, il put reconnaître qu'il y avait, en effet, dans ce jeune officier, plus qu'un solliciteur ordinaire; lorsque surtout Voltaire intervint avec cette vivacité passionnée qu'il apportait à ses amitiés comme à ses haines , lorsqu'il fit voir au ministre quel homme il venait de rebuter, lui disant : « Vous savez votre (( Dèmosthcnes par cœur^ il faut que vous sacJiiez votre Vauvc- H nargues,)) Amelot, qui n'était pas seulement habile ministre, mais homme de goût, promit cette fois, et promit sincèrement. Vauvenargues reprend courage, et, en attendant une vacance, va s'enfermer dans son château solitaire, pour se préparer à son nouveau rôle. Il n'avait pour cela qu'à suivre des travaux déjà commencés, car il avait étudié non-seulement l'histoire, mais le droit public. Il est à supposer même que la carrière des négociations n'était pour lui qu'un acheminement aux affaires intérieures; il voulait être homme d'État; outre quelques confidences éparses dans ses œuvres, on y rencontre un filon d'idées sur les lois, sur la politique, sur les partis, qui trahit son arrièrepensée; et, pour s'encourager dans cette autre ambition secrète, il se disait à lui-même avec complaisance, que « les grandes « places instruisent promptcment les grands esprits,... et que les u ])lus grands ministres ont été ceux que la fortune avait le plus <( éloignés du ministère. » {Maximes et Réflexions sur divers ( sujets.) Mais il était dans sa destinée d'ouvrir toujours les ailes, et de
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ne pouvoir prendre l'essor. Vauvenargues ne sera pas plus négociateur, ou homme d'État, que général d'armée ; un dernier coup ruine à jamais sa santé déjà si chancelante. Il faut savoir l'étendue de ses douleurs pour savoir l'étendue de son courage : dans la retraite de Bohême il avait eu les jambes gelées, puis des plaies s\ étaient ouvertes, et la petite vérole survient, qui l'achève. Nonseulement il est défiguré, mais il est presque aveugle ; le contrecoup de la maladie, plus terrible que la maladie même, s'est fait sentir à la poitrine, et une toux trop significative l'avertit de sa mort prochaine. Va-t-il enfin désespérer de lui-même? Ecoutezle, voyez-le : « Le desespoir ^ s'écrie-t-il, est la plus grande de « nos erreurs » {Maximes]', et, mettant la main sur sa blessure, il regarde la mort du même œil qu'il regardait l'ennemi. Je comprends maintenant ce cœur stoïque et tendre, dont parle Marmontel dans un de ses meilleurs vers; je comprends ce cri d'admiration de Voltaire : « Je l'ai toujours vu le plus infortuné des « hommes, et le plus tranquille.» Vauvenargues va mourir; il le sait; mais, dans le sentiment même de l'énergie qui lui reste quand tout lui manque, il trouve encore un dédommagement, et il écrit ces lignes si poignantes et si belles : « Le malheur même « a ses charmes dans les grandes extrémités; car cette oppo- « sition de la fortune élève un esprit courageux, et lui fait ra- « masser toutes ses forces qu'il n'employait pas ^ ; » et ses dernières forces, il les ramasse pour un suprême effort, une suprême espérance.
Dans le temps même où il ne cherchait son avenir que dans les armes ou dans les affaires , il avait aimé les lettres et les avait cultivées; mais ce qui n'avait été jusque-là que le besoin ou le délassement d'une intelligence naturellement active, devient pour lui un dernier but et un dernier moyen de gloire. On voit la transition dans cette Maxime : « La fortune exige des soins; il faut '( être souple, cabaler, n'offenser personne, cacher son secret, et « même, après tout cela, on n'est sur de rien. Sans aucun de ces '■( artifices, un ouvrage fait de génie remporte de lui-même les
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(( suffrages^ et fait embrasser un métier où l'on peut aller à la gloire (( par le seul mérite. » Toutefois, ce ne fut pas sans peine quïl embrassa ce métier^ comme il l'appelle. Le temps n'était pas encore de l'autorité incontestée des gens de lettres, et, en 1745, il n'était pas facile à un gentilhomme de se ranger ouvertement parmi eux. Dans sa famille, dans son entourage, il eut des préjugés à vaincre, et c'est à ces préjugés qu'il répond dans cette Maxime : a 11 vaut mieux déroger à sa qualité qu'à son génie. » Encore, malgré l'indépendance et la décision de son caractère, n'ose-t-il signer son livre : la seule édition qu'il en ait donnée a paru sans nom d'auteur.
Ainsi, de mécompte en mécompte, de souffrance en souffrance, Vauvenargues est arrivé à sa dernière épreuve. Deux ans encore il vivra \, se hâtant parce qu'il sait que le terme approche, agité au dedans, mais calme au dehors, cachant à tous les douleurs de son corps, et surtout les douleurs de son âme, et laissant un tel souvenir, que ceux qui l'auront connu ne pourront plus parler de lui sans un respectueux attendrissement. ^ Je ne saurais mieux finir l'étude de cette vie si triste et si touchante , qu'en rapportant un fait que j'ai recueilli avec joie dans les lettres inédites de Vauvenargues. Il était déjà bien près de sa fin, lorsqu'il apprend l'invasion delà Provence par les Impériaux et le duc de Savoie: son cœur de soldat bondit; il saisit encore une fois son épée, et il écrit à Saint- Vincens : « Toute la Provence est armée, et je suis « ici, au coin de mon feu. Le mauvais état de ma santé ne me « justifie pas assez, et je devrais être où sont tous les gentilshom- « mes de la province. Offrez mes services pour quelque emploi « que ce soit, et n'attendez point ma réponse pour agir; je me c( tiendrai heureux et honoré de tout ce que vous ferez pour moi » et en mon nom. »
• 11 mourut le 28 mai 1747, âgé de moins de trente-deux ans. - Voir les Mémoires de Marmontel, les Lettres de Voltaire, et son Eloye des officiers morts dans la guerre de 17 AI.
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L^homme nous est connu ; il me reste à montrer que Fécrivain a tenu les promesses de l'homme.
Lorsque, en 1745, Vauvenargues quittait la Provence pour nV plus retourner, et venait s'établir à Paris, dans la rue du Paon ', à l'hôtel de Tours , il se produisait dans le monde des lettres un mouvement nouveau. Au siècle précédent, il y avait eu des amitiés vives entre les plus illustres écrivains, mais alors les lettres n'étaient aimées que pour elles-mêmes, et ne recevaient des nobles esprits qui les aimaient ensemble qu^un hommage exclusif et désintéressé. Au dix-huitième siècle, au contraire, elles ne sont plus à elles-mêmes leur propre but, elles deviennent un moyen, et l'accord des écrivains prend le caractère d'une véritable coalition. Voltaire est chef; son armée se forme derrière lui, et se prépare à cette guerre au passé dont VEncyclopédie sera bientôt le manifeste. Gomme ces courants d'eau douce qui traversent, dit-on, l'Océan, sans rien prendre de son amertume, Vauvenargues traversera les passions et les luttes contemporaines, sans y rien laisser de son calme et de sa douceur. Dès le premier moment, il se distinguera par la gravité, par la tenue, dans un monde qui en avait souvent trop peu, et, de même que, dans les camps, parmi ses camarades, il avait conservé son caractère propre, il conservera parmi les écrivains d'alors une place à part et respectée. Il imposera à Voltaire lui-même, et l'on ne peut s'étonner assez de voir ce jeune homme s'emparer tout d'abord d'un esprit aussi insaisissable et d'une humeur aussi mobile. Voltaire, on peut le dire, n'a reçu de personne une impression aussi vive, n'a éprouvé pour personne une déférence aussi sincère et aussi tendre. Il ne s'agit pas ici de cette déférence cruellement ironique dont il usait volontiers à l'égard de certaines médiocrités avides de louanges ; il est clair que Vauvenargues a touché le cœur, en même temps qu'il a étonné l'esprit de ce grand homme. G 'est qu'avec son regard si net et si prompt, quand la passion
* Anjourd'lnii ruo T.arrey, pW'S do rftcnle do Mcklecino.