‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 71 sur 264 · l'homme vertueux dépeint par son génie · texte numérisé non relu

l'homme vertueux dépeint par son génie

Quand je trouve dans un ouvrage une grande imagination avec une grande sagesse, un jugement net et profond, des passions très-hautes mais vraies, nul effort pour paraître grand, une extrême sincérité, beaucoup d'éloquence, et point d'art que celui qui vient du génie; alors je respecte l'auteur, je l'estime autant que les sages ou que les héros qu'il a peints. J'aime à croire que celui qui a conçu de si grandes choses n'aurait pas été incapable de les faire ; la fortune qui l'a réduit à les écrire me paraît injuste. Je m'informe curieusement de tout le détail de sa vie; s".l a fait des fautes, je les excuse, parce que je sais qu'il est difficile

« ti-c dans le monde, do n'y p:is prendre malgré soi une teinture des ridicules « dominants et applaudis : personne pre3(|ue qui conserve son caractère '< pur. 1) * [Trop superficiel. — V.j

à la nature de tenir toujours le cœur des hommes au-dessus de leur condition '. Je le plains des pièges cruels qui se sont trouvés sur sa route, et même des faiblesses naturelles qu'il n'a pu surmonter par son courage. Mais lorsque, malgré la fortune et malgré ses propres défauts, j'apprends que son esprit a toujours été occupé de grandes pensées, et dominé par les passions les plus aimables, je remercie à genoux la nature de ce qu'elle a fait des vertus indépendantes du bonheur, et des lumières que l'adversité n'a pu éteindre'.

2li. — SUR l'histoire des hommes illustres.

Les histoires des hommes illustres trompent la jeunesse. On y présente toujours le mérite comme respectable, on y plaint les disgrâces qui l'accompagnent, et on y parle avec mépris de l'injustice du monde à l'égard de la vertu et des talents. Ainsi, quoiqu'on y fasse voir les hommes de génie presque toujours malheureux, on peint cependant leur génie et leur condition avec de si riches couleurs, qu'ils paraissent dignes d'envie dans leurs malheurs mêmes. Gela vient de ce que les historiens confondent leurs intérêts avec ceux des hommes illustres dont ils parlent : marchant dans les mêmes sentiers, et aspirant à peu près à la même gloire, ils relèvent autant qu'ils peuvent l'éclat des talents; on ne s'aperçoit pas qu'ils plaident leur propre cause, et comme on n'entend que leur voix, on se laisse aisément séduire à la justice de leur cause, et on se persuade aisément que le parti le meilleur est aussi le plus appuyé des honnêtes gens. L'expérience détrompe là-dessus ; pour peu qu'on ait vu le monde, on découvre bientôt son injustice naturelle envers le mérite, l'envie des hommes médiocres, qui traverse jus-

t Vauvenargues a dit môme chose, en mêmes termes, dans la 8^ Réflexion. — G.

2 A partir de cette Réflexion^ les confidences que l'auteur nous fait sur luimôme deviennent plus claires. C'est avec raison que M. Sainte-Beuve a reconnu Vauvenargues dans ce portrait, comme déjà M. Villcmain l'avait reconnu dans le Caractère (voir plus loin) intitulé Claz,omène ou la vertu malheureuse. — G.

qu'à la mort les hommes excellents, et enfin l'orgueil des hommes élevés par la fortune, qui ne se relâche jamais en faveur de ceux qui n'ont que du mérite. Si on savait cela de meilleure heure, on travaillerait avec moins d'ardeur à la Vertu ; et quoique la présomption de la jeunesse surmonte tout, je doute qu'il entrât autant de jeunes gens dans la carrière '.

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