‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 73 sur 264 · sur les gens de lettres · texte numérisé non relu

sur les gens de lettres

[Les grands croient toujours faire honneur aux plus beaux génies lorsqu'ils les admettent à leur familiarité. J'entends dire d'un bel-esprit que les grands lui ont fermé leur porte : est-ce donc l'ambition des gens de lettres d'avoir l'entrée de quelques maisons, et n'y a-t-il plus d'hommes raisonnables parmi eux ? Les grands eux-mêmes ne seraient-ils pas trop heureux que des gens de mérite voulussent bien leur faire part de leurs lumières ? et que témoigne ce mépris, sinon qu'ils ne sont pas capables de profiter de ces lumières? Si ceux qui cultivent les beaux-arts, ou qui travaillent à éclairer le monde par leurs écrits, étaient capables de quelque hauteur dans les sentiments; s'ils voulaient, unis par la vertu et par l'amour de la vérité et de la gloire, se soutenir les uns les autres, ils obtiendraient peut-être du reste des hommes la même justice qu'ils auraient le courage de se rendre : mais eux-mêmes apprennent aux gens du monde à les mépriser; ils brûlent d'envie contre ceux d'entre eux qui se distinguent; ils se diffament les uns les autres par

* Rapprochez des deux Réflexions qui précèdent, et de celles qui suivent. — G.

des querelles ridicules et par des libelles; une cruelle et inique persécution est jusqu'à la mort le partage de ceux qui excellent. Si on cherche la cause de cette jalousie entre les gens de lettres, on en trouvera plusieurs : la première est qu'il y a dans le monde plus d'esprit que de grandeur d'âme, plus de gens à talent que de génies élevés; et d'ordinaire les gens d'esprit qui manquent par le cœur, haïssent vivement ceux qui les passent par leurs sentiments et par leur essor. Une autre raison est que les hommes n'ont guère d'estime que pour leur propre genre d'esprit, et qu'ils comprennent à peine les autres talents. Mais il en a toujours été ainsi; de sorte qu'il n'est pas possible d'espérer que cela change. Cependant, les jeunes gens se flattent, dans leur premier âge, de l'espérance de la gloire ; car lorsque l'on est né avec de l'esprit, il faut bien des années pour se persuader que le mérite a si peu de considération parmi les hommes. Comme ils sont vivement frappés de la beauté ou de la grandeur de certains génies, ils ne peuvent imaginer qu'il y ait des esprits insensibles à cet éclat, et des yeux qui ne le voient point. Et, quoiqu'ils en entendent parler avec mépris, ils ne croient pas que ce sentiment soit général, et ils se relèvent par le mépris qu'ils ont euxmêmes pour cette sorte de froids esprits. Mais, à mesure qu'ils avancent dans la vie, ils reconnaissent combien ils se sont trompés, et ils se découragent à la vue des dégoûts et des chagrins qui les attendent.]

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