‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 98 sur 264 · DU FAUX JUGEMENT QUE LON PORTE DES CHOSES · texte numérisé non relu

DU FAUX JUGEMENT QUE LON PORTE DES CHOSES

Nous jugeons rarement des choses, mon aimable ami, par ce qu'elles sont en elles-mêmes; nous ne rougissons pas du vice, mais du déshonneur. Tel ne se ferait pas scrupule d'être fourbe, qui est honteux de passer pour tel, même injustement.

Nous demeurons flétris et avilis à nos propres yeux, tant que nous croyons l'être à ceux du monde; nous ne mesurons pas nos fautes par la vérité, mais par l'opinion. Qu'un homme séduise une femme sans l'aimer, et l'abandonne après l'avoir séduite, peut-être qu'il en fera gloire ; mais si cette femme le trompe lui-même, qu'il n'en soit pas aimé quoique amoureux, et que cependant il croie l'être; s'il découvre la vérité, et que cette femme infidèle se donnait par

goût à un autre lorsqu'elle se faisait payer à lui de ses rigueurs, sa défaite et sa confusion ne se pourront pas exprimer, et on le verra pâlir à table, sans cause apparente, dès qu'un mot jeté au hasard lui rapprochera cette idée. Un autre rougit d'aimer son esclave qui a des vertus, et se donne publiquement pour le possesseur d'une femme sans mérite, que même il n'a pas. Ainsi on affiche des vices effectifs ; et si de certaines faiblesses pardonnables venaient à paraître, on s'en trouverait accablé.

Je ne fais pas ces réflexions pour encourager les gens bas, car ils n'ont que trop d'impudence. Je parle pour ces âmes fières et délicates qui s'exagèrent leurs propres faiblesses, et ne peuvent souffrir la conviction publique de leurs fautes.

Alexandre ne voulait plus vivre après avoir tué Clitus ; sa grande âme était consternée d'un emportement si funeste. Je le loue d'être devenu par là plus tempérant; mais s'il eût perdu le courage d'achever ses vastes desseins, et qu'il n'eût pu sortir de cet horrible abattement où d'abord il était plongé, le ressentiment de sa faute l'eût poussé trop loin.

Mon ami, n'oubliez jamais que rien ne nous peut garantir de commettre beaucoup de fautes. Sachez que le même génie qui fait la vertu produit quelquefoh de grands vices; la valeur et la présomption, la justice et la dureté, la sagesse et la volupté, se sont mille fois confondues, succédé ou alliées; les extrémités se rencontrent et se réunissent efn nous. Ne nous laissons donc pas abattre '. Consolons-nous de nos défauts, puisqu'ils nous laissent toutes nos vertus; que le sentiment de nos faiblesses ne

1 -/'«^ édition : « Jamais le sentiment de nos faiblesses ne nous doit jeter « dans le désespoir. Il y a des vertus et des vices qui sortent du môme priii- « cipe, et qui, par conséquent, loin de s'exclure, se servent de preuves; nous « en avons aussi qui viennent de différents principes, et qui subsistent néan- •< moins ensemble : le même homme peut être né courageux et incontinent, « juste et voluptueux ; rien n'est si compatible et si ordinaire. » Consolonsnous de nos défauts, etc.

nous fasse pas perdre celui de nos forces : il est de l'essence de l'esprit de se tromper; le cœur a aussi ses erreurs. Avant de rougir d'être faibles, mon très-cher ami, nous serions moins déraisonnables de rougir d'être hommes.

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