‹ Œuvres de Victor Hugo NotreDame de Paris 1482Chapitre 37 sur 114 · CI.AimR KUOIJ.Ü · texte numérisé non relu

CI.AimR KUOIJ.Ü

Claude Krollo élail un des sept vhifil-iin sei<;nnurs prétendant censive dans Paris et ses faubourgs; et l’on a pu voir longtemps son nom inscrit en cette qualité, entre l’hotel de Tancarville, appartenant à maître François Le Rez, et le collège de Tours, dans le carlulaire déposé à Saint-Martin des Champs.

Claude Frollo avait été destiné dès l'enfanee [)ar ses parents h l’état ecclésiastique. On lui avait appris à lire dans du latin. Il avait été élevé à baisser les yeux et à parler bas. Tout enfant, son père l'avait cloîtré au collège de Torchi en rUniversité. C’est là qu’il avait grandi, sur le missel et le Lexicon.

C’était d’ailb'urs un enfant triste, grave, scîrieux, qui étudiait ardemment et apprenait vite. Il ne jetait pas grand cri dans les récréations, se mêlait peu aux bacchanales de la rue du Fouarre, ne savait ce que c’était tjuc dare alapas et capillos laniare, et n’avait fait aucune ligure dans cette mutinerie de 1460 que les annalistes enregistrent gravement sous le titre de : « Sixième trouble de l’IInivorsité ». 11 lui arrivait rarement de railler les pauvres écoliers de Montagu pour lea cappet tes dont ils tiraient leur nom, ou les boursiers du Collège (le Dormans pour leur tonsure rase et leur surtout tri-parti de drap pers, bleu et violet, azurini colons et bruni, comme dit la charte du cardinal des Quatre-Couronnes.

En revanche, il était assidu aux grandes et petites écoles de la rue Jean-de-Beauvais. Le premier écolier que l’abbé de Saint-Pierre de Val, au moment de commencer sa lecture de droit canon, apercevait toujours collé vis-à-vis de sa chaire à un pilier de l’école Saint-Vendregesile, c’était Claude Frollo, armé, de son écritoire de corne, mâchant sa plume, griffonnant sur son genou usé, et l’hiver soufflant dans ses doigts. Le premier auditeur que messire Miles d’Isliers, docteur en Décret, voyait arriver chaipie lundi matin, tout essoufflé, à l’ouverture des portes de l’école du Chef-Saint- Denis, c’était Claude Frollo. Aussi, à seize ans, le jeune clerc eût pu tenir tète, en théologie mystique à un père de l’église, en théologie canonique à un père (tes conciles, en théologie scholastiijue à un docteur de Sorbonne.

La théologie dépassée, il s’était précipité dans le Décret. Du Maître des Sentences, il était tombé aux Capitulaires de Charlemagne. Et successivement il avait dévoré, dans son

NOTRE-DAME DE PARIS

appi'lil (lo science, de'crclales sur decn-lalcs, celles do Tlieodore, évêque d'Hispale, celles de Bouchard, évêciuc de Wornis, celles d’Yves, évêque de Charlres; puis h' nécrcl de Gralieri qui succéda aux Capitulaires de Cliarlcniagne ; puis le recueil de Grégoire IX; puis l’épilre Super spécula d'Honorius 111. Il se fit claire, il se fit familière celle vaste et tumultueuse période du droit civil et du droit canon en lulte et en travail dans le chaos du moyen âge, |)ériod(' que révoque Thnidoro ouvre on (il S ol que forme on l'2^7 lo pa|io Grégoire.

Le Di'cret digéré, il so jota sur la médecine et sur les arts libéraux. Il étudia la science des herbes, la science des onguents. Il devint export aux lièvres et aux conlusions, aux navrures et aux ajiostumes. Jacques d'Esjiars l’eùt reçu médecin physicien, Riihard Ilellain, médecin chirurgien. Il parcourut également tous les degrés de licence, mailrise et doctorerie des arts. Il étudia les langues, le latin, le grec, riiéhreu, triple sanctuaire alors bien peu fréquenté. C’élail une véritable fièvre d’acquérir et de thésauriser en fait do sciimcc. A dix-huit ans, les quatre facultés y avaient passé. Il semblait au jeune homme (pie la vie avait un but unique : savoir.

Ce fut vers cette époque environ que l’été excessif do 1400 lit (Vlalor celle, grande peste qui enleva plus de (piaranle mille criNil lires dans la vicomté do Paris, et entre antres, dit Jean de Troyes, a maître Arnoiil, aslrolngien du roi, qui était fort homme de bien, sage, et plaisant ». Le bruit sc répandit dans l’Université que la rue Tirccha|)pc était en particulier dévastée par la maladie. C’est là que n-sidaient, au milieu de leur fief, les parents do Claude. Le jeune (■colier courut fort alarmé à la maison paternelle. Quand il y entra, son |H're et sa mère étaient morts de la veille. Un tout jeune frère ipi’il avait au maillot vivait encore et criait abandonné dans son horcean. C’était tout ce qui restait à Claude de sa famille. Le jeune homme prit l’enfant sous son bras, et sortit pensif. Jusque-là il n’avait vécu que dans la science, il commençait à vivre dans la vie.

Cette catastrophe fut une crise dans l’existence de Claude. Orphelin, aîné, chef de famille à dix-neuf ans, il se sentit rudement rappelé des rêveries de l’école aux réalités de ce monde. .Mors, ému de pitié, il se prit de passion et de dévouement pour cet entant, son frère; chose étrange et

CLAUDE FROl.LO.

ir,7

(loiicf! c|ii’nno alToclion humaine à lui ({ui n’avail oncore aimé que des livres.

O'Je alîeclion se développa à un point singulier. Dans une àme aussi neuve, ce Lut comme un jiremier amour. .S(‘paré depuis l’enfance de ses parents, qii il avait à peine connus, cloîtré et comme muré dans .ses livres, avide avant tout d'étudier et d’apprendre, exclusivement attentif jusqu’alors à son intelligence qui se dilatait dans la science, à son imagination qui grandissait dans les lettres, le pauvre écolier n’avait |»as encore eu le temps de sentir la place d(^ son cœur. (le jeune fren* sans itère ni mîre, ce petit enfant, qui lui tombait brusquement du i;iel sur les bras, fit de lui un bomme nouveau. 11 s’aperçut qu’il y avait autre chose dans le monde que les spéculations de la Sorbonne et les vers d’Homerus, que riiomme avait besoin d’affections, que la vie sans tendresse et sans amour n’était qu’un rouage sec, criard et déchirant; seulement il se figura, car il était dans l’àge où les illusions ne sont encore remplacées que jiar des illusions, que les affections de sang et de famille étaient les .seules nécessaires, et qu’un petit frère à aimer suffisait |)Our remplir toute une existence.

Il se jeta donc dans l’amour de son petit Jehan ave<; la passion d’un caractère déjà profond, ardent, concentré. Cette jiauvre frêle créature, jolie, blonde, rose et frisée, ccl orphelin sans autre appui qu’un orphelin, le remuait jusqu’au fond des entrailles; et, grave penseur qu’il était, il se mit à réfléchir sur Jehan avec une misiTicorde infinie. Il en prit souci et .soin comme de quelque chose de très fragile et de très recommandé. 11 fut à l’enfant ])lus qu’un frire, il lui devint une mère.

Le petit Jehan avait perdu sa mère, qu’il tétait encore. Claude le mit en nourrice. Outre le fief de Tirecliappe, il avait eu en héritage de son père le fief du Moulin, qui relevait de la tour carrée de Gentilly. C’était un moulin sur une colline, près du château de NVinchestre (Bicètre). Il y avait la meunière qui nourrissait un bel enfant; ce n’était pas loin de l’Université. Claude lui porta hii-mème son petit Jehan.

Dès lors, se sentant un fardeau à traîner, il prit la vie très au sérieux. La pensée de son petit frère devint non seulement la récn-ation, mais encore le but de ses études. Il résolut de se consacrer tout entier à un avenir dont il répon-

XüTHK-KAME DE PAIUS.

dail devant Dii’ii, et de n’avnir jamais d'aiiire ('pnnse, d’anire enfant que le bonheur et la fortune de son frère. Il se rattacha donc plus que jamais à .sa vocation cléricale. Son mérite, sa science, sa qualité de vassal immédiat de 1 evèque de l’aris, lui ouvraient toutes grandes les portes de l'église. A vingt ans, par dispense spéciale du saint-siège, il était prêtre, et desservait, comme le plus jeune des chapelains de .\otre-I)ame, l’autel qu’on appelle, à cause de la messe tar divc qui s’y dit, allare pigrnrinn.

Là, plus que jamais plongé dans ses chers livres qu’il ne quittait que pour courir une heure au fief du Moulin, ce nidangc de savoir et d’austérité, si rare à son âge, l'avait rendu promptement le resj)ecl et l’admiration du cloître. Du cloître, sa réputation de savant avait été au peuple, où elle avait un peu tourné, chose fréquente alors, au renom de sorcier.

C’est an moment où il revenait, le jour de la Ouasimodo, de dire sa messe des |)aresseux à leur autel, qui était à côté de la porte du chœur tendant à la nef, à droite, proche l’image de la Vierge, (jue son attention avait (Ùé éveilléi' p;ir le grou})e de vitûMes glapissant autour du lit des eufantstrouv(*s.

C’est alors qu’il s’était approché de la malheureuse petite ert'ature si haïe et si menacée. Cette détresse, cette difformité, cet abandon, la pensée de .son jeune frère, la chimère qui frappa fout à coup son esprit (jue, s’il mourait, son cher petit Jenan pourrait bien aussi, lui, être jeté misérablement sur la planchiï des enfant s-trouvés, tout cela lui était venu au cœur à la fois, une grande pitié s’était remuée en lui, et il avait emporté l’enfant.

Quand il tira cet enfant du sac, il ,Ic trouva bien difforme en effet. Le pauvre petit diable avait une verrue sur l’œil gauche, la tète dans les épaules, la colonne vertébrale arquée, le sternum proéminent, les jambes tor.ses; mais il paraissait vivace; et quoiqu’il fût impossible de savoir quelle langue il bégayait, son cri annonçait quelque force et quelque santé. La compassion de Claude s’accrut de celte laideur; et il lit vœu dans son cœur d’élever cet enfant pour l’amour de son frère, afin que, quelles que fussent dans l’avenir les fautes du petit Jehan, il eût par devers lui celte charité, faite à son intention. C’était une sorte de placement de bonnes œuvres qu’il effectuait sur la tète de son jeune frère ; c’était

IMMAMS PFXORIS CUSTOS, IMMANIOR ISPE.

lino parotillc do. bonnes actions qu’il voulait lui aina.ssor d’avance, pour le cas où le petit drôle un jour se trouverait à court de celle monnaie, la seule qui soit reçue au péage du paradis.

Il baptisa son enfant adoptif, et le nomma Qiuisimodo, soit qu’il voulût marquer par là le jour où il l’avait trouvé, soit qu’il voulût caractériser par ce nom à quel point la

Eaiivre petite créature était incomplète et à peine ébauchée. !n effet, Qiiasimodo, borgne, bossu, cagneux, n’était guère qu’un à peu près.

IMJIANIS PECORIS CUSTOS, IMMAMOU ISI'E

Or, en 1482, Quasiniodo avait grandi. Il lùait devenu, depuis plusieurs années, sonneur de cloches de Notre-Dame, grâce à son père adoptif Claude Frollo, lequel était devenu archidiacre de Josas, grâce à son suzerain niessire l.oiiis de Beaumont, lequel était devenu évêque de Paris en 1472, à la mort de Guillaume Chartier, grâce à son patron Olivier le Daiiji, harhier du roi Louis XI jiar la grâce de Dieu.

Quasimodo était donc carillonneur de Notre-Dame.

Avec le temps, il s’était formé je ne sais quel lien intime qui unissait le sonneur à l’église. Séparé à jamais du monde par la double fatalité de sa naissance inconnue et de sa nature difforme, emprisonné dès l’enfance dans ce double cercle infranchissable, le pauvre malheureux s’était accoutumé à ne rien voir dans ce monde au delà des religieuses murailles qui l’avaient recueilli à leur ombre. Notre-Dame avait été successivement pour lui, selon qu’il grandissait et se développait, l’œuf, le nid, la maison, la patrie, l’univers.

Et il est sûr qu’il y avait une sorte d’harmonie mystérieuse et préexistante entre celte créature et cet édilice. Lorsque, tout petit encore, il se traînait tortueusement et par soubresauts sous les ténèbres de ses voûtes, il semblait, avec sa face humaine et sa membrure bestiale, le reptile naturel de celle dalle humide et sombre sur laquelle l’ombre des chapiteaux romans projetait tant de formes bizarres.

Plus tard, la première fois qu’il s’accrocha machinalement

un NOTIIE-DAME DE PARIS.

à la corde dos leurs, el qu’il s’y pendit, el <|u’il mil la rloclie eu branle, cela lit à Claude, son père adoptif, l'efîet d'un enfant dont la langue se délié et qui commence à parler.

(l’est ainsi que peu à peu, se développant toujours dans le sens de la calhédrale, y vivant, y dormant, n’en sortant presque jamais, en subissant à toute heure la pression mystérieuse, il arriva à lui ressembler, à s’y incruster, lauir ainsi dire, à eu faire partie inlégrantc. Ses angles saillants s’emboîtaient. i|u’ou nous passe celle ligure, aux angles rentrants de l'édilice, el il eu semblait, non seulement l'babilaul, mais encore le contenu naturel On pourrait prcs(|ue, dire qu’il en avait pris la forme, comme le colimaçon prend la forme de sa cof|uille. C’était sa demeure, son trou, son enveloppe. Il y avait entre la vieille église et lui une syml)albie instinctive si profonde, tant d’afliuités mamiéliques, tant d’aflinités matérielles, qu’il y adhérait en quelque sorte comme la tortue à son écaille. I.a rugueuse cathédrale était sa carapace.

11 est inutile d’avertir le lecteur de ne pas prendre au pied V de la lettre les ligures que nous sommes ohligé d’employer ici pour exprimer cet accouplement singulier, symétrique, immédiat, presque co-suhstantiel, d’un homme et u’un édilice. Il est inutile de dire également à quel point il s’était faite familière toute la cathédrale dans une si longiie et si iiilime cohabitation. Celle demeure lui était propre. Kilo n’avait pas de profondeur que (luasimodo n’cùt jM'uélrée, pas de, hauteur qu’il n’eùt escaladée. Il lui arrivait bien des l’ois de gravir la façade à plusieurs élévations en s’aidant seulement des aspérités de la sculpture. Les loiirs, sur la surface cxlérieiire de.sqiielles on le voyait souvent ramper comme un lézard qui glisse sur un mur à pic, ces deux géantes jumelles, si hautes, si numaçanles, si redoutables, n’avaieiit pour lui ni vertige, ni terreur, ni secoiis.scs d’étourdissement ; à les voir si douces sous sa main, si faciles à escalader, on eût dit qu’il les avait ajiprivoisées. A force de sauter, de grimper, de s’ébattre au milieu des abîmes de la gigantesque cathédrale, il était devenu en quelque façon singe et chamois, comme l’enfant calabrais qui nage avant de marcher, et joue, tout petit, avec la mer.

Du reste, non seulement son corps semblait s’ètre façonné selon la cathédrale, mais encore son esprit. Dans quel état était cette âme, quel pli avait-elle contracté, quelle forme

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;iv;iil-clle jiriso sous celle enveloppe nouée, dans celle vie sauvage, c’est ce qu’il serait diflicile de déterminer. (Juasiinodo était né borgne, bossu, boiteux. C’est à grande peine et à grande patience que Claude Frollo était jiarvenu à lui apprendre à parler. Mais une fatalité était attachée au pauvre enfant-trouvé. Sonneur de Notre-Dame à ipiatorze ans, une nouvelle inlirmité était venue le parfaire; les cloches lui avaient brisé le tympan ; il était devenu sourd. La seule porte que la nature lui eût laissée toute grande ouverte sur le monde s’était brusuuemcnt fermée à jamais.

Kii SC fermant, elle intercepta l’uni(jue rayon de joie et de lumière cpii ]>énétràt encore dans l’àiuc de Quasimodo. Cette âme tomba dans une nuit profonde. La mélancolie du mist^ rallie devint incurable et conqilèle comme .sa difformité. .Ajoutons que sa surdité le rendit en (|uel(iuc façon muet. Car, pour ne pas donner à rire aux autres, du moment où' il se vit sourd, il se détermina résolument à un silence qu’il ne rompait guère que lorsqu’il était seul. Il lin volontairement cette langue (pie Claude Frollo avait eu tant de jieine à délier. De là il advenait que, (piand la luVessilé le contraignait de parler, sa langue était engourdie, maladroite, et comme une. porte dont les gonds sont rouillés.

Si maintenant nous essayions de pénétrer jusipi’à l’àine de (Juasimodo à travers celte écorce éjiaisse et dure; si nous pouvions sonder les profondeurs de cette organisation mal faite; s’il nous était donné de regarder avec un tlambeau derrière ces organes sans tran.s|iarcnce, d’explorer l’inlérienr ténébreux de cette créature opaipie, d’en élucider les recoins obscurs, les culs-de-sac absurdes, et de jeter tout à coup une vive lumière sur la psyché enchainée. au fond de cet antre, nous trouverions sans doute la malheureuse dans (piehpie altitude pauvre, rabougrie et rachitiipie comme ces jirisonniers des plombs de Venise ipii vieillissaient ployés en deux dans une hoîle de jiierre trop basse et trop courte.

Il est certain ((uc l’esprit s’atrophie dans un corps mau(|ué. Quasimodo sentait à peine se mouvoir aveuglément au dedans de lui une âme faite à son image. Les impressions des objets subissaient une réfracliou considérable avant d’arriver à sa pensée. Son cerveau était un milieu particulier : les idées ipii le traversaient en sortaient toutes tordues. La réllexiou qui provenait de cette réfraction était nécessairement divergente et déviée.

NOTRE-DAME DE PARIS

H(î là mille illusions ,àl’oplique, mille aberrations de juge ment, mille, écarts où divaguait sa pensée, tantôt folle, tantôt idiote.

Le premier effet de, cette fatale organisation, c'était de troubler le regard qu’il jetait sur les choses. Il n’en recevait j)res([ue aucune perception immédiate. Le monde extérieur lui semblait beaucoup plus loin qu’à nous.

Le second effet de son malheur, c’était de le rendre méchant.

11 était méchant en effet, parce qu’il était sauvage; il était sauvage parce (|u’il était laid. 11 y avait une logique dans sa nature comme dans la nôtre.

Sa force, si extraordinairement développée, était une cause de plus de méchanceté. Mahs puer l'obuslus, dit Ilohhes.

• D’ailleurs, il faut lui rendre cette justice, la méchanceté n’était peut-être pas innée eu lui. Des ses premiers pas parmi les hommes, il s était senti, puis il s’était vu conspué, flétri, re|KUissé. La |iarole humaine pour lui, c’était toujours une raillerie ou une malédiction. Kn grandissant il n’avait trouvé que la haine autour de lui. 11 l’avait prise. 11 avait gagné la méchanceté générale. 11 avait ramassé l’arme dont on l’avait blessé.

Après tout, il ne tournait qu’à regret sa face du côté des hommes. Sa cathédrale lui suffisait. Elle était peuplée de ligures de marbre, rois, saints, évêques, qui du moins ne lui éclataient pas de rire au nez et n’avaient pour lui qu’un regard trau(|uille et bienveillant. Les autres statues, celles (les monstres et des démons, n’avaient pas de haine pour lui Quasimodo. 11 leur ressemblait trop pour cela. Elles raillaient bien plutôt les autres hommes. Les saints étaient ses amis, et le bénissaient; les monstres étaient ses amis, et le gardaient. Aussi avait-il de longs épanchements avec eux. Aussi passait-il quebjuefois des heures entières, acx'roupi devant une de ces statues, à causer solitairement avec elle. Si quelqu’un survenait, il s’enfuyait comme un amant surpris dans sa sérénade.

Et la cathédrale ne lui était pas seulement la société, mais encore l univers, mais encore toute la nature. Il ne rêvait pas d'autres espaliers (jue les vitraux toujours en fleur, d’autre ombrage (|ue celui de ces feuillages de pierre (|ui s’(‘panouissent chargés d’oiseaux dans la touffe des chapi-

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teaux saxons, d'aulrcs montagnes que les tours colossales de l’église, d’autre océan que Paris qui bruissait à leurs pieds.

Ce qu’il aimait avant tout dans l’édifice maternel, ce qui réveillait son àme et lui faisait ouvrir ses pauvres ailes qu’elle tenait si misérablement reployées dans sa caverne, ce qui le rendait parfois heureux, c’étaient les cloches. 11 les aimait, les caressait, leur parlait, les comprenait. Depuis le carillon de l’aiguille de la croisée jusqu’à la grosse cloche du portail, il les avait toutes en tendresse. Le clocher de la croisée, les deux tours, étaient pour lui comme trois grandes cages dont les oiseaux, élevés par lui, ne. chantaient que pour lui. C’étaient pourtant (tes mêmes clocluts ({ui l’avaient rendu sourd, mais les mères aiment souvent le mieux l’enfant qui les a fait le plus souffrir.

Il est vrai que leur voix était la seule (pi’il |)ùt entendre encore. A ce titre, la grosse cloche était sa bien-aimée. C’est elle tpi’il préférait dans cette famille (hî filles bruyantes ([ui se trémoussait autour de lui, les jours do fête. Cette grande cloche s’appelait Marie. Elle était seule dans la tour méridionale avec sa sœur Jacijueline, cloche de moindre taille, eufernuà! dans une cage moins grande à cc'ité de la sienne. Cette Jac(|ueline était ainsi nommée du nom de la femme de Jean de Moutagu, leipiel l’avait donnée à l’église, ce <|ui ne l’avait pas empêché d’aller figurer sans tête à .Montfaucon. Dans la deuxième tour il y avait six autres cloches, et enfin les six plus petites habitaient le clocher sur la croisée avec la cloche de bois qu’on ne sonnait que depuis l’après-dîner du jeudi absolu, jusqu’au matin de la vigile de Pâques. Quasimodo avait donc ejuinze cloches dans son sérail, mais la grosse Marie était la favorite.

On ne saurait se faire une idée de sa joie les jours de grande volée. Au moment où l’archidiacre l’avait lâché et lui avait dit : .Vllcz! il montait la vis du clocher plus vite qu’un autre ne l’eùt descendue. 11 entrait tout essoufllé dans la chambre aérienne de la grosse cloche; il la considérait un moment avec recueillement et amour; puis il lui adressait doucement la parole, il la flattait de la main, comme un bon cheval tpii va faire une longue course. Il la plaignait de la peine qu’elle allait avoir. Après ces premières caresses, il criait à ses aides, placés à l’étage inférieur de la tour, de eommencer. Ceux-ci se pendaient aux câbles, le c,ibestan criait, et l’énorme capsule de métal s’ébranlait lentement.

lii NOTRE-DAMH DE l'AllIS.

Quasiinodo, palpitant, la suivait du rofiard. Le premier elioe du ballant et de la paroi d’airain faisait frissonner la eliarjientc sur laquelle, il était monté. Quasimodo vibrait avee la cloche. Vah! criait-il avec un éclat de rire in.sensé. Cependant le mouvement du bourdon s'accélérait, et à mesure (pi'il parcourait un angle plus ouvert, l’œil de Ouasimodo s'ouvrait aussi do i)lus en plus phospborique et flamboyant. Knfm la grande volée commençait, toute la tour tremblait, eliarpenlcs, |)lond)s, pierres de taille, tout grondait à la fois, depuis les pilotis de la fondation jusiiu’aux trèfles du couronnement. Quasimodo alors bouillait à grosse écume; il allait, venait; il tremblait avec la tour de la tète aux pieds. La eloebe, déchaînée et furieuse, présentait alternativement aux deux parois de la tour sa gueule de bronze d’où s’éebap- |)ait ce souffle de tempête (|u’on entend à (piatre lieues. Quasimodo se plaçait devant cette gueule ouverte; il s’acxTonpissait, se relevait avec les retours de la eloebe, aspirait ce souffle renversant, regardait tour à tour la place profonde i|ui fourmillait à deux cents |)ieds au-dessous de lui et l’énorme langue de cuivre qui venait de seconde en seconde lui hurler dans l’oreille. C'était la seule parole qu’il entendît, le seul son qui troublât |)our lui le silence universel. Il s’y dilatait comme un oiseau au soleil. Tout à coup la frénésie de la cloche le gagnait ; son regard devenait extraordinaire; il attendait le bourdon au passage, comme l’araignée attend la mouche, et se jetait brusejuement sur lui à corps perdu. Alors, susjiendu sur rahîme, Ianc(‘ dans le balancement formidable de la cloche, il saisissait le monstre d’airain aux oreillettes, l’étreignait de ses deux genoux, l’éperonnait de ses deux talons, et redoublait de tout le choc et de tout le poids de son corps la furie de la volée. Cependant la tour vacillait; lui, criait cl grinçait des dents, ses cheveux roux se hérissaient, sa poitrine faisait le hrnit d’un soufflet de forge, son œil jetait des flammes, la cloche monstrueuse hennissait Ionie, haletante sous lui, et alors ce n'élait plus ni le bourdon de Noire-Dame ni Quasimodo, c’était un rêve, un tourbillon, une tempête; le vertige à cheval sur le bruit ; un es|)rit cramponné à une croupe volante; un étrange cenlaurc moitié homme, moitié clo< he; une espèce d’.Vslolphe horrible emporté sur un prodigieux hippogriffe de bronze vivant.

La présence de cet être extraordinaire faisait circuler dans

IMMANIS l'ECOniS CUSTOS, IMMANIOK ISPK. , Ht,

Irmte la calhédrale je ne sais quoi souffle de vie. Il seuildait •ju’il s’échappât de lui, du moins au dire des superstitions grossissantes de la foule, une émanation mystérieuse qui animait toutes les pierres de Notre-Dame et faisait palpiter les profondes entrailles de la vieille église. Il suffisait ([u’on le sflt là pour que l’on crût voir vivre et remuer les mille statues des galeries et des portails. Et de fait, la cathédrale scMnhlait une créature do< ile et obéissante sons sa main ; elle attendait sa volonté pour élever sa grosse voix ; elle était possédée et remplie de Quasimodo comme d’un génie familier. On eût dit qu’il faisait respirer l’immense édifice. Il y était partout en effet, il se multipliait sur tous les points du monument. Tantôt on apercevait avec effroi au plus haut d’une des tours un nain bizarre qui grimpait, serpentait, rampait à quatre pattes, descendait en dehors sur 1 abîme, sautelait de saillie en saillie, et allait fouiller dans le ventre de quelque gorgone .sculptée; c’était Quasimodo dénichant des corbeaux. Tantôt on se heurtait dans un coin obscur de l'église à une sorte de chimère vivante, accroupie et renfrognée; c’était Quasimodo pensant. Tantôt on avisait sons un clocher une tête énorme et un paquet do membres désordonnés se balançant avtH! fureur au bout d’une corde; c’était Quasimodo .sonnant les vêpres ou 1’, angélus. Souvent, la nuil, on voyait errer une forme hideuse sur la frêle balustrade découpée en dentelle qui couronne les tours et borde le pourtour de l’abside ; c’était encore le bossu de Notre-Dame. Alors, disaient les voisines, toute l’église prenait (juelque chose de fantastique, de surnaturel, d'horrible ; des yeux et des bouches s’y ouvraient çà et là ; on entendait aboyer les chiens, les guivres, les tarascpies de pierre qui veillent jour et nuit, le cou tendu et la gueule ouverte, autour de la monstrueuse cathédrale; et si c’était une nuit de Noël, tandis tpie la grosse cloche (pii semblait râler appelait les fidèles à la messe ardente de minuit, il y avait un tel air répandu sur la sombre façade ipi’on eût dit ipie le grand portail dévorait la foule et que la rosace la regardait. Et tout cela venait de Quasihiodo. L’Egypte l’eùt pris pour le dieu de ce temple; le moyen-àge l’en croyait le démon; il en était l’àme.

A tel point que pour ceux qui savent que Quasimodo a existé, Notre-Dame est aujourd’hui déserte, inanimée, morte. On sent qn’il y a (|uelque chose de disparu. Ce corps

NOTRK-DAME DF, PAItlS.

imiucnse ftsi vide; c'est im sqnelcllc; l’esprit l’a quille, on en voit la place, et voilà tout. C’est comme un crâne où il y a encore des trous iwiir les yeux, mais plus de regard.

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