LE MISANTHROPE
Comédie en vers et en cinq actes , représentée sur le théâtre du Palais- Royal le 4 juin 1666.
T /Europe regarde cet ouvrage comme le chefd'œuvre du haut comique. I>e sujet du Misanthrope a réussi chez toutes les nations long-temps avant Molière, et après lui. En effet, il y a peu de choses plus attachantes qu'un homme qui hait le genre humain, dont il a éprouvé les noirceurs, et qui est entouré de flatteurs dont la complaisance servile fait un contraste avec son inflexibilité. Cette façon de traiter le Misanthrope est la plus commune, la plus naturelle, et la plus susceptible du genre comique. Celle dont Molière Ta traité est bien plus délicate, et, fournissant bien moins, exigeait beaucoup d'art. Il s'est fait à luimême un sujet stérile, privé d'action, dénué d'intérêt. Son Misanthrope hait les hommes encore plus par humeur que par raison. Il n'y a d'intrigue dans la pièce que ce qu'il en faut pour faire sortir les caractères, mais peut-être pas assez pour attacher; en récompense, tous ces caractères ont une force, une vérité et une finesse que jamais auteur comique n'a connues comme lui.
/|3tO SOMMAIRES DES PIECES
Molière est le premier qui ait su tourner en scènes ces conversations du monde, et y mêler des portraits. Le Misanthrope en est plein ; c'est une peinture continuelle, mais une peinture de ces ridicules que les yeux vulgaires n'aperçoivent pas. Il est inutile d'examiner ici en détail les beautés de ce chef-d'œuvre de l'esprit; de montrer avec quel art Molière a peint un homme qui pousse la vertu jusqu'au ridicule, rempli de faiblesse pour une coquette, et de remarquer la conversation et le contraste charmant d'une prude avec cette coquette outrée. Quiconque lit doit sentir ces beautés, lesquelles même, toutes grandes qu'elles sont , ne seraient rien sans le style. La pièce est, d'un bout à l'autre , à peu près dans le style des satires de Despréaux; et c'est, de toutes les pièces de Molière, la plus fortement écrite.
Elle eut, à la première représentation , les applaudissements qu'elle méritait. Mais c'était un ouvrage plus fait pour les gens d'esprit que pour ta multitude, et plus propre encore à être lu qu'à être joué. Le théâtre fut désert dès le troisième jour. Depuis, lorsque le fameux acteur Baron, étant remonté sur le théâtre après trente ans d'absence, joua le Misanthrope, la pièce n'attira pas un grand concours; ce qui confirma l'opinion où l'on était que cette pièce serait plus admirée que suivie. Ce peu d'empressement qu'on a, d'un côté, pour /e Misanthrope , et de l'autre, la juste admiration qu'on a pour lui, prouvent, peutêtre plus qu'on ne pense, que le public n'est point injuste. Il court en foule à des comédies gaies et amusantes, mais qu'il n'estime guère; et ce qu'il admire
DE MOLIÈRE. 1 739. l\1 I
n'est pas toujours réjouissant. Il en est des comédies comme des jeux : il y en a que tout le monde joue; il y en a qui ne sont faits que pour les esprits plus fins et plus appliqués.
Si on osait encore chercher dans le cœur humain la raison de cette tiédeur du public aux représentations du Misanthrope , peut-être les trouverait-on dans l'intrigue de la pièce, dont les beautés ingénieuses et fines ne sont pas également vives et intéressantes; dans ces conversations même qui sont des morceaux inimitables, mais qui, n'étant pas toujours nécessaires à la pièce, peut-être refroidissent un peu l'action, pendant qu'elles font admirer l'auteur; enfin, dans le dénoûment , qui , tout bien amené et tout sage qu'il est , semble être attendu du public sans inquiétude, et qui , venant après une intrigue peu attachante, ne peut avoir rien de piquant. En effet, le spectateur ne souhaite point que le Misanthrope épouse la coquette Gélimène, et ne s'inquiète pas beaucoup s'il se détachera d'elle. Enfin, on prendrait la liberté de dire que le Misanthrope est une satire plus sage et plus fine que celles dHorace et de Boileau, et pour le moins aussi bien écrite; mais qu'il y a des comédies plus intéressantes; et que le Tartufe , par exemple, réunit les beautés du style du Misanthrope avec un intérêt plus marqué.
On sait que les ennemis de Molière voulurent persuader au duc de Montausier, fameux par sa vertu sauvage, que c'était lui que Molière jouait dans le Misanthrope. \jc duc de. Montausier alla voir la pièce, et
dit, eu sortant, qu'il aurait bien voulu ressembler au Misanthrope de Molière.