‹ Œuvres de VoltaireChapitre 16 sur 182 · DE L AME ET DES IDIÉES · texte numérisé non relu

DE L AME ET DES IDIÉES

préétablie de Leibnitz. Dans son hypothèse 1 ame n'a aucun commerce avec son corps ; ce sont deux horloges que Dieu a faites, qui ont chacune un ressort, et qui vont un certain temps dans une correspondance parfaite; Tune montre les heures, l'autre sonne. L'horloge qui montre l'heure ne la montre pas parteque l'autre sonne; mais Dieu a établi leur mouvement de façon que l'aiguille et la sonnerie se rapportent continuellement. Ainsi l'ame de Virgile produisait VÉnéide, et sa main écrivait VÉnéide, sans que cette main obéît en aucune façon à l'intention de l'auteur; mais Dieu avait réglé de tout temps que lame de Virgile ferait des vers, et qu'une main attachée au corps de Virgile les mettrait par écrit.

Sans parler de l'extrême embarras qu'on a encore à concilier la liberté avec cette harmonie préétablie, il y a une objection bien forte à faire; c'est que si, selon Leibnitz , rien ne se fait sans une raison suffisante, prise du fond des choses, quelle raison a eue Dieu d'unir ensemble deux êtres incommensurables, deux êtres aussi hétérogènes, aussi infiniment différents que l'ame et le corps , et dont l'un n'influe en rien sur l'autre ? Autant valait placer mon ame dans Saturne que dans mon corps ; l'union de l'ame et du corps est ici une chose très superflue. Mais le reste du système de Leibnitz est bien plus extraordinaire ; on en peut voir les fondements dans le Supplément aux Actes de Leipsik, tome VII ; et on peut consulter les commentaires que plusieurs Allemands en ont faits amplement avec une méthode toute géométrique.

Selon Leibnitz , il y a quatre sortes d'êtres simples.

qu'il nomme monades, comme on le verra au chapitre vin ; on ne parle ici que de l'espèce de monade qu'on appelle notre ame. L'ame, dit-il, est une concentration , un miroir vivant de tout C univers., qui a en soi toutes les idées confuses de toutes les modifications de ce monde, présentes, passées et futures. Newton , Locke et Ciarke , quand ils entendirent parler d'une telle opinion, marquèrent pour elle un aussi grand mépris que si Lcibnitz n'en avait pas été l'auteur ; mais puisque de très grands philosophes allemands se sont fait gloire d'expliquer ce qu'aucun Anglais n'a jamais voulu entendre, je suis obligé d'exposer avec clarté cette hypothèse du fameux Leibnitz , devenue pour moi plus respectable depuis que vous en avez fait l'objet de vos recherches.

Tout être simple, créé, dit-il, est sujet au changement, sans quoi il serait Dieu : l'ame est un être simple, crée; elle ne peut donc rester dans uu même état : mais les corps, étant composés, ne peuvent faire aucune altération dans un être simple ; il faut donc que ses changements prennent leur source dans sa propre nature. Ses changements sont donc des idées successives des choses de cet univers; elle en a quelques unes de claires : mais toutes les choses de cet univers, dit Leibnitz, sont tellement dépendantes l'uue de l'autre, tellement liées entre elles à jamais, que si l'ame a une idée claire d'une de ces choses, elle a nécessairement des idées confuses et obscures de tout le reste.

On pourrait, pour éclaircir cette opinion, apporter l'exemple d'un homme qui a une idée claire d'un jeu;

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il a eo même temps plusieurs idées confuses de plusieurs combinaisons de ce jeu. Un homme qui a actuellement une idée claire d'un triangle, a une idée de plusieurs propriétés du triangle, lesquelles peuvent se présenter à leur tour plus clairement à son esprit. Voilà en quel sens la monade de l'homme est un miroir vivant de cet univers.

Il est aisé de répondre à une telle hypothèse, que si Dieu a fait de lame un miroir, il en a fait un miroir bien terne; et que si on n'a d'autres raisons pour avancer des suppositions si étranges que cette liaison prétendue indispensable de toutes les choses de ce monde, on bâtit cet édifice hardi sur des fondements qu'on n'aperçoit guère; car quand nous avons une idée claire du triangle, c'est que nous avons une connaissance des propriétés essentielles du triangle; et si les idées de toutes ces propriétés ne s'offrent pas tout <Fun coup lumineusement à notre esprit, elles y sont cependant, elles sont renfermées dans cette idée claire, parcequ'elles ont un rapport nécessaire l'une avec l'autre. Mais tout l'assemblage de l'univers est-il dans ce cas? Si vous ôtez une propriété au triangle, vous lui ôtez tout; mais si vous ôtez à l'univers un grain de sable, le reste sera-t-il tout changé? Si de cent millions d'êtres qui se suivent deux à deux , les deux premiers changent entre eux de place, les autres en changentils nécessairement? Ne conservent-ils pas entre eux les mêmes rapports ? De plus, les idées d'un homme ontelles entre elles la même chaîne que l'on suppose dans les choses de ce monde? Quelle liaison, quel milieu nécessaire y a-t-il entre l'idée de la nuit et des

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