ESPACE ET DURÉE
même ordre où ils sont , il suivrait de là que la terre, la lune et le soleil seraient dans le même lieu où ils sont aujourd'hui, ce qui est une contradiction dans les termes.
Il faut, selon Newton, penser de la durée comme de l'espace, que c'est une chose très réelle; car si la durée n était qu'un ordre de succession entre les créatures, il s'ensuivrait que ce qui se fesait aujourd'hui, et ce qui se fit il y a des milliers d'années , seraient en eux-mêmes faits dans le même instant, ce qui est encore contradictoire.
Enfin, l'espace et la durée sont des quantités ; c'est donc quelque chose de très positif.
Il est bon de faire attention à cet ancien argument, auquel on n'a jamais répondu. Qu'un homme aux bornes de l'univers étende son bras, ce bras doit être dans l'espace pur ; car il n'est pas dans le rien ; et si l'on répond qu'il est encore dans la matière, le monde, en ce cas, est doue infini , le monde est donc Dieu.
L'espace pur, le vide existe donc, aussi bien que la matière, et il existe même nécessairement, au lieu que la matière n'existe que par la libre volonté du Créateur.
Mais, dira-t-on , vous admettez un espace immense infini ; pourquoi n'en ferez- vous pas autant de la matière? Voici la différence. L'espace existe nécessairement, pareeque Dieu existe nécessairement; il est immense, il est, comme la durée, un mode, une propriété infinie d'un être nécessaire infini. La matière n'est rien de tout cela ; elle n'existe point nécessaire-
ment; et si cette substance était infinie, elle serait, ou une propriété essentielle de Dieu, ou Dieu même; or elle n'est ni l'un ni l'autre ; elle n'est donc pas infinie, et ne saurait 1 être.
J 'insérerai ici une remarque qui me paraît mériter quelque attention.
Descartes admettait un Dieu créateur, et cause de tout ; mais il niait la possibilité du vide : Épicure niait un Dieu créateur, et cause de tout, et il admettait le vide ; or c'était Descartes qui par ses principes devait nier un Dieu créateur, et c'était Epicure qui devait l'admettre. En voici la preuve évidente.
Si le vide était impossible , si la matière était infinie, si l'étendue et la matière étaient la même chose, il faudrait que la matière fût nécessaire : or si la matière était nécessaire, elle existerait par elle-même d'une nécessité absolue, inhérente dans sa nature, primordiale, antécédente à tout; donc elle serait Dieu , donc celui qui admet l'impossibilité du vide doit, s'il raisonne conséquemment, ne point admettre d'autre Dieu que la matière.
Au contraire, s'il y a du vide, la matière n'est donc point un être nécessaire, existant par lui-même, etc.; car qui n'est pas en tout lieu , ne peut exister nécessairement en aucun lieu. Donc la matière est un être non nécessaire, donc elle a été créée, donc c'était à Epicure à croire, je ne dis pas des dieux inutiles, mais un Dieu créateur et gouverneur; et c'était à Descartes à le nier. Pourquoi donc, au contraire, Descartes a-t-il toujours parlé de l'existence d'un Être créateur et conservateur, et Épicure l'a -t- il rejeté?
KSPACK HT DUREE. ai
C'est que 'es hommes, dans leurs sentiments comme dans leur conduite, suivent rarement leurs principes, et que leurs systèmes, ainsi que leurs vies, sont des contradictions.
L'espace est une suite nécessaire de l'existence de Dieu ; Dieu n'est , à proprement parler, ni dans l'espace, ni dans un lieu ; mais Dieu étant nécessairement partout, constitue par cela seul l'espace immense et le lieu: de même la durée, la permaucnce éternelle est une suite indispensable de l'existence de Dieu. Il n'est ni dans la durée infinie, ni dans un temps; mais existant éternellement, il constitue parlà l'éternité et le temps.
L'espace immense étendu, inséparable, peut être conçu en plusieurs portions : par exemple, l'espace où est Saturne n'est pas l'espace où est Jupiter; mais on ne peut séparer ces parties conçues; on ne peut mettre l'une à la place d'une autre, comme on peut mettre un corps à la place d'un autre.
De même la durée infinie, inséparable et sans parties, peut être conçue en plusieurs portions, sans que jamais on puisse concevoir une portion de durée mise à la place d'une autre. Les êtres existent dans une certaine portion de la durée, qu'on nomme temps, et peuvent exister dans tout autre temps; mais une partie conçue de la durée, un temps quelconque ne peut être ailleurs qu'il est ; le passé ne peut être avenir.
L'espace et la durée sont deux attributs nécessaires, immuables, de l'Être éternel et immense.
Dieu seul peut connaître tout l'espace, Dieu seul peut connaître toute la durée. Nous mesurons quel-
a/| PARTIE I, CHAP. II.
ques parties improprement dites de l'espace par le moyen des corps étendus que nous touchons ; nous mesurons des parties improprement dites de la durée par le moyen des mouvements que nous apercevons.
On n'entre point ici dans le détail des preuves physiques réservées pour d'autres chapitres ; il suffit de remarquer qu'en tout ce qui regarde l'espace, la durée, les bornes du monde, Newton suivait les anciennes opinions de Démocrite, d'Epicure, et d'une foule de philosophes rectifiés par notre célèbre Gassendi. Newton a dit plusieurs fois à quelques Français qui vivent encore, qu'il regardait Gassendi comme un esprit très juste et très sage, et qu'il fesait gloire d'être entièrement de son avis dans toutes les choses dont on vient de parler.