SUR LE MÉMOIRE DE DESFONTA1NES
Février 17^9'.
Le hasard ma fait tomber entre les mains un des scandales ridicules de ce siècle : c'est le Mémoire de Guyot Desjontaines. Je l'ai brûlé, en attendant mieux. Ce serait bien la chose la plus plaisante, si ce n'était la plus révoltante, qu'un Guyot Desfontaines se plaigne qu'on lui a dit des injures.
• Quis tulerit Gracchos de seditione querentes » ? •
J'admire la modestie de ce bon homme : il se compare à Despréaux, pareequ'il a fait un livre en vers3, et les Seconds voyages de Gulliver 4, et Y Histoire de Pologne5, et des Observations sur les écrits modernes*; enfin, pareequ'il a écrit autant que l'abbé Bordelon
» J'ai cru cet opuscule plus convenablement placé daus les Mélanges que dam la Correspondance, où il a été jusqu'à ce jour. Le Mémoire de Dcsfoutaines.qui eu est l'objet , fut saus doute publié dans le procès commencé à l'occasion de la Voltairomanie , mais qui ne fut pas continué : voyez ma note, tome XXXVII, page 545. B.
» J menai , Il , 24. B.
3 Poésies sacrées: voyez ma note, tome XXXVII, page 558- B.
4 Le Nouveau Gulliver, Paris, 1730, deux volumes iu-ia. B.
* Histoire des révolutions de Pologne jusqu'à la mort d'Auguste II, i-jlS , deux volumes in i a. Desfontaincs revit seulement cet ouvrage, qui est des avocats Georgeon et l'oulliu. B.
<» Vovez ma note, tome XXXVII , page 546. B.
: Laurent Bordelon , mort en 1 -3o , auteur de nombreux ouvrages morts avant lui. B.
Il se dit homme de qualité, parcequ'il a un frère auditeur des comptes à Rouen. Il s'intitule homme de bonnes mœurs, parcequ'il n'a été, dit-il, que peu de jours au Châtelet et îi Bicêlre. Il dit qu'il va toujours avec un laquais; mais il n'articule point si ce laquais hardi est devant ou derrière , et ce n'est pas le cas de prétendre qu'il n'importe guère 1 .
Enfin, il pousse l'effronterie jusqu'à dire qu'il a des amis : c'est attaquer cruellement l'espèce humaine à laquelle il a toujours joué de si vilains tours. Il se défend d'avoir jamais reçu de l'argent pour dire du bien ou du mal ; et moi je sais de science certaine qu'il a reçu une tabatière de trois louis du sieur Lavau % pour louer un petit poëme peu louable que ce Travail avait malheureusement mis en lumière; et ce Lavau me l'a dit en présence de quatre personnes. Qui ne sait d'ailleurs que dans son bureau de médisance on vendait l'éloge et la satire à tant la phrase? Enfin, Desfontaines, pour avoir le plaisir de dire des choses uniques, loue l'abbé Desfontaines et la traduction de Virgile; sur quoi il faudrait le renvoyer à celte petite épigramme qui a couru (et qui est, dit-on, d'un homme très célèbre, d'un aigle qui s'est amusé à donner des coups de bec à un hibou) :
Pour Corydon et pour Virgile Il fit des efforts assidus; Je ne sais s'il est fort habile :
Il les a tous deux corrompus.
» Scarrou , Don Japhet d'Arménie , acte 11 , scène a. H. 1 Uvau, après avoir pa&sè quinze ans de sa vie à élever de jeunes seigneurs . publia l' Éducation , poème divise en deux clmnts, i in-H° R.
Il faudrait encore qu'il se souvînt de cette inscription pour mettre au bas de son effigie; elle est de Piron , qui réussit mieux en inscriptions qu'en tragédies :
Il fut auteur, et sodomite, et prêtre, De ridicule et d'opprobre chargé.
Au Chàtelet, au Parnasse, à Bicétre Bien fessé fut, et jamais corrigé.
Il prétend qu'il se raccommodera avec le chancelier: cela sera long. Mais comment se raccommodera-t-il avec le public dont il est le mépris et l'exécration ? 11 doit bien servir d'exemple aux petits esprits qui ont un vilain cœur. Adieu.
Malicourt.
6 FKVHIRR I739.
Au milieu de ce tumulte d'intérêts publics et particuliers, d'affaires et de plaisirs, qui emportent si rapidement les moments des hommes, ne sera-t-il point trop téméraire de conjurer le public éclairé de lire avec quelque attention ce mémoire qu'on lui présente? Il ne s'agit en apparence que de quelques citoyens : mais l'intérêt d'un seul particulier devient souvent l'affaire de tout honnête homme; car quel homme de bien n'est point exposé à la calomnie plus ou moins publique? On prie chaque lecteur de se dire ici : Homo suin, humant nihil u me alienum puto. Tout lecteur sage devient en de pareilles circonstances un juge qui décide de la vérité et de l'honneur en der-
1 Ce mémoire , dont je n'ai trouvé l'indicatiou nulle part , que le hasard m'a procuré, et que le premier j'admets dans les Œuvres de Voltaire, est *s idemmeot celui dont Voltaire cite une phrase dans sa lettre à D'Olivet, du M> décembre i738, et encore dans la lettre à l'abbé Moussinol , du commen remeut de février 1 739. C'est cet abbé qui doit avoir fait faire I editiou dout je possède un exemplaire, in-»a de cinquante six pages, portant l'adresse àf : A Im Haye, chez J. IS'éaulme; mais que je crois de Paris. Voltaire, peu après, changea l'intitulé et la rédaction de cet écrit, qu'il reproduisit sous le titrt* de Mémoire sur la satire ; c'est la pièce qui suit immédiatement. (Quelques phrase* . en très |»etit nombre , et que j'indiquerai , se retrouvent dans le» deux versions. Janvier i«3.».) B.
3oo MÉMOrRE
nier ressort, et c'est à sou cœur que l'injustice et la calomnie crient vengeance1.
L'auteur de ce mémoire a des imputations injustes à détruire comme homme de lettres, et des accusations affreuses à confondre comme citoyen. L'amour du vrai, le respect pour le public, la nécessité de la plus juste défense, et non l'envie de nuire à son ennemi, dirigeront toutes ses paroles.
Un petit écrit, intitulé le Préservatif \ a paru dans le monde; cet écrit n'est point du sieur de Voltaire; il s'occupe à des choses plus importantes. On n'y retrouve assurément ni son caractère ni son style : il ne dit pas cependant que sa manière d'écrire soit meilleure; il dit qu'il est bien aisé de voir si elle est différente.
Un ennemi cruel du sieur de Voltaire (et pourquoi est-il son ennemi , on le sait ! ) prend ce prétexte pour inonder Paris du plus affreux libelle diffamatoire qui ait jamais soulevé l'indignation publique. Comment ne serait -on pas révolté d'un libelle* où l'on traite si injurieusemeut M. Andry, qui travaille avec applaudissement depuis trente ans, sous M. Bignon, au Journal des Savants; où l'on appelle un autre médecin Thersite de la faculté; M. de Fontenelle, ridicule; celui-là, faquin; celui-ci, polisson; un autre, cyclope; un autre, colporteur; un autre, enragé, etc.; où l'on ne prodigue enfin que des injures atroces ? Malheureux partage de la colère et de l'aveuglement î
'La tiu de cet alinéa se retrouve dans le Mémoire tur la satire, qui «ni. B.
* (> (tassée v: rrirotue aussi presque te&tuelleiuent dans le Mémoire tur
In satire. R.
DU SIEUR DE VOLTAIRE, t 73q. 3o I
J'ose demander surtout à l'estimable corps dos avocats quelle est leur indignation contre un perturbateur du repos public qui ose mettre sous le nom d'avocat cet écrit scandaleux, comme s'il y avait un avocat qui fît un mémoire sans le signer, qui pût se charger de tant d'horreurs, qui pût jamais écrire dans un semblable style !
On divisera la réfutation en deux parties. Les accusations littéraires les plus graves seront le sujet de la première: on se détermine à en parler, pareeque le public en peut retirer quelque avantage, et qu'on ne doit jamais négliger l'éclaircissement d'une vérité; d'ailleurs, par une fatalité malheureuse, ces éclaircissements tiennent à des calomnies personnelles; la vertu s'y trouve souvent intéressée ainsi que les belleslettres. La seconde partie contiendra la réfutation par pièces originales des plus outrageantes impostures que jamais honnête homme ait essuyées, et qui aient armé la sévérité des lois. Le sieur de Voltaire, préférant la retraite et 1 étude à la malheureuse occupation de solliciter lui-même sa vengeance au tribunal de la justice, s'adresse d'abord à celui du public, et impose quelque silence à sa douleur pour examiner ce qui concerne certaines accusations littéraires dans les-
noms illustres dont il doit venger
I honneur outrage