‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 20 sur 93 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Orgueilleux oiseau des montagnes, Tes plumes vont servir de jouel aux autans.

Retourne aux lieux où ta plaças ton aire. Tu n'y verras que cendres et débris.

Qui frappe l'air de ces lugubres cris?... Ce sont les accents d'ivue nière.

T. Campbell.

a nuit fut sombre et orageuse ; mais le matin se leva comme rafraîchi par la pluie, La lande sauvage de Mucklestane - Moor , quoique coupée par des monticules arides et par des flaques d'eau marécageuses, sembla s'animer sous l'influence d'un ciel serein , comme un air de bonne humeur et de gaieté peut répandre un charme inexprimable sur le visage le moins agréable. La bruyère était touffue et fleurie. Les abeilles que le solitaire avait ajoutées à ses petites propriétés rurales voltigeaient en joyeux essaims et remplissaient l'air des murmures de leur industrie. Quand le vieillard sortit de sa hutte, ses deux chèvres vinrent au-devant de lui pour recevoir leur nourriture qu'il leur distribuait chaque matin, et elles lui léchaient les mains en signe de reconnaissance. — Pour vous du moins, leur dit-il, pour vous du moins la conformation de celui qui vous fait du bien ne change rien à votre gratitude ; vous accueillez avec transport l'être disgracié de la nature qui vous donne ses soins, et les traits les plus nobles que le ciseau d'un statuaire ait jamais produits seraient pour vous un objet d'indifférence et d'alarmes s'ils s'offraient à vous à la place du corps mutilé dont vois avez coutume de recevoir les soins... Lorsque j'étais dans le monde, ai-je jamais trouvé de tels sentiments de gratitude? Non. Derrière ma chaise les domestiques que j'avais élevés depuis leur enfance me tournaient en dérision ; l'ami que je soutins de m«d fortune, et pour l'amour de qui mes mains... (un mouvement convulsif agita tout son corps), cet ami m'enferma dans l'asile des-

tiné aux êtres privés de la raison , me fit partager leurs souffrances, leurs humiliations, leurs privations ! Hubert seul... mais Hubert finira aussi par m' abandonner. Tous les hommes ne se ressemblent-ils pas? ne sont-ils pas corrompus, insensibles, égoïstes, ingrats et hypocrites, jusque dans leurs prières à la Divinité, quand ils la remercient du soleil qui les éclaire, de l'air pur qu'ils respirent?

Pendant qu'il se livrait à ses sombres réflexions, le solitaire entendit de l'autre côté de son enclos le pas d'un cheval , et une voix sonore qui chantait avec l'accent joyeux d'un cœur léger de souci :

« Bon Hobbie Elliot, Hohbie, ô cher ami , « Avec vous volontiers , je m'en irais d'ici. »

Au même instant, un gros chien de chasse franchit le mur.

Les chasseurs de ces cantons savent fort bien que la forme et l'odeur des chèvres rappellent tellement la forme et l'odeur du daim, que les limiers les mieux dressés s'élancent quelquefois sur elles. Le chien en question attaqua donc et étrangla aussitôt une des favorites de l'ermite , quoique Hobbie Elliot eût sauté à bas de son cheval pour sauver l'innocente créature.

Quand il vit les dernières convulsions d'une de ses favorites , le Nain , saisi d'un accès de frénésie et ne se possédant plus , tira une espèce de poignard qu'il portait sous son habit, et se précipita sur le chien pour le percer. Hobbie lui saisit le bras en disant : — Toutbeau, Eishie, tout beau; ce n'est pas ainsi qu'il faut traiter Killbuck, — Aussitôt la rage du Nain se tourna contre lui : déployant une vigueur qu'on ne lui aurait pas soupçonnée , il dégagea son bras en un clin d'œil, et appuya la pointe de son poignard sur la poitrine dufermier. Mais, jetant l'arme loin de lui avec horreur : — Non! s'écria-t-il d'un air égaré , non ! pas une seconde fois !

Hobbie recula de quelques pas, aussi surpris que ccrifus d'avoir couru un tel danger de la part d'un homme qu'il aurait cru si peu redoutable. — Il a le diable au corps, à coup sûr! — tels furent les premiers mots qui M échappèrent; puis il se mit à s'excuser^d'un accident qu'il n'avait pu ni prévoir ni empêcher. — Je ne veux pas justifier tout à fait Killbuck, dit-il ; mais je suis fâché autant que vous de ce qui vient d'arriver; je veux donc vous envoyer deux chèvres

et deux grasses brebis de deux ans * , pour réparer tout le ma!. Un homme sage et sensé , comme vous l'êtes, ne doit pas avoir de rancune contre une pauvre bête qui n'a fait que suivre son instinct. Une chèvre est cousine germaine d'un daim; si c'eût été un agneau, on pourrait y trouver davantage à redire. Dans un endroit où il y a tant de chiens de chasse , vous devriez avoir des brebis plutôt que des chèvres, Elshie ; je vous en enverrai deux.

— Misérable , répondit le Nain , votre cruauté me prive d'une des deux seules créatures qui me fussent attachées!

— Bon Dieu, Elshie, c'est bien contre ma volonté. J'aurais dû penser que vous aviez des chèvres et tenir mon chien en laisse. Mais je vais me marier, voyez-vous, et cela m'ôte toute autre idée de la tête , je crois ! Mes deux frères apportent sur le traîneau le dîner de noces, ou une bonne partie; je veux dire trois fameux chevreuils; jamais on n'en vit courir de plus beaux dans la plaine de Dallom , comme dit la ballade. Ils ont fait un détour pour arriver, à cause des mauvais chemins. Je vous enverrais bien un peu de venaison; mais vous n'en voudriez peut-être pas, parce que c'est Killbuck qui l'a tuée.

Pendant ce long discours, par lequel le bon habitant des frontières cherchait à calmer de son mieux le Nain offensé, celui-ci avait tenu les yeux baissés , comme pour se livrer à de profondes méditations ; enfin il s'écria : — L'instinct! l'instinct! Oui ! c'est bien cela! le fort opprime le faible; le riche dépouille le pauvre; celui qui est heureux, ou pour mieux dire l'imbécile qui croit l'être , insulte à la misère de celui qui souffre. — Retire-toi ; tu as réussi à porter le dernier coup au plus misérable des êtres. Tu m'as privé de ce que je regardais comme une demi-consolation. Retire-toi, répéta-t-il; et il ajouta avec un sourire amer : Va jouir du bonheur qui t'attend chez toi.

— Ah ! dit Hobbie , je veux n'être jamais cru, si je ne désire vous emmener à mes noces. On n'en aura pas vu de pareilles depuis le temps du vieux Martin Elliot de la tour de Preakin. Iî y aura cent Elliots pour courir la brouze 2. Je vous enverrai chercher dans un traîneau avec un bon poney.

— Est-ce bien à moi que vous proposez de prendre part aux plaisirs du commun des hommes?

\. Fat-f/immers

â. Espèce de course à cheval qui fait partie des réjouissances d'une noce.

— Comment, commun! pas si commun. Les Elliots sont une vieille et bonne race.

— Va-t'en. Puisse le mauvais génie qui t'a conduit ici t'accompagner chez toi! Si tu ne m'y vois, tu y verras mes compagnons fidèles, la misère et le désespoir. Ils t'attendent déjà sur le seuil de ta porte.

— Vous avez tort de parler ainsi, Elshie. Personne ne vous croit bon de reste, croyez-moi; et voilà que vous me souhaitez malheur, à moi ou aux miens. Maintenant s'il arrive quelque chose à Grâce , Dieu m'en préserve, ou à moi ou au pauvre chien; si je souffre quelque injure dans ma personne ou dans mes biens, je n'oublierai pas la part que vous y aurez eue.

— Va-t'en, répéta le Nain, va-t'en, et souviens-toi de moi quand tu sentiras le coup qui t'aura frappé.

— Eh bien, eh bien, dit Hobbie en remontant à cheval, je m'en vais ; on ne gagne rien , dit-on , à disputer avec les gens qui sont de travers , on ne les redresse pas * ; mais s'il arrive quelque chose à Grâce Armstrong, je vous promets un petit feu de sorcier, pourvu qu'on trouve un seul tonneau goudronné dans les cinq paroisses du canton.

Il partit; et le Nain , après avoir jeté sur lui un regard de colère et de mépris, prenant une bêche avec un hoyau, se mit à creuser un tombeau pour sa chèvre. Un coup de sifflet, et les mots, — Hist, Elshie , st ! l'interrompirent dans cette triste occupation. Il leva la tête , et aperçut près de lui le bandit de Westburnflat. Semblable au meurtrier de Banquo2, il avait le visage souillé de sang, ses éperons et les flancs de sa monture en étaient couverts.

— Eh bien , misérable , ton infâme projet est-il accompli ?

— Est-ce que vous en doutez, Elshie? Quand je mets le pied dans î'étrier, mes ennemis peuvent sangloter d'avance ! Us ont eu cette nuit, à Heugh-Foot, une belle illumination, et l'on y pousse encore des cris plaintifs sur la mariée.

— La mariée !

— Oui. Charly Cheat-the-Woody3, comme nous l'appelons, c'està-dire Chariot Foster'de Tinning-Beck , l'emmène dans le Cumberland, Elle m'a reconnu dans la bagarre, parce que mon masque

4. C'esi le préjugé contre l'humeur de ceux qu'on appelle les gens marqués au B. 8. Allusion à Macbeth. — 3. Chariot Nargue-la-Potence.

s'était détaché. Vous sentez que si elle reparaissait dans le pays, je n'y serais pas en sûreté; la bande des Elîiots est nombreuse. Maintenant, ce que j'ai à vous demander c'est le moyen de la mettre en sûreté.

— Veux-tJ donc l'assassiner?

— Non, non, si je puis m'en dispenser. On dit qu'on envoie des gens aux plantations , qu'on les fait embarquer pour cela tout doucement dans les ports , et qu'on sait gré surtout à ceux qui amènent une jolie fille. Par delà les mers on a besoin de ce bétail femelle, qui n'est pas rare ici ; mais je veux faire mieux pour la nôtre. Il est une belle dame qui , à moins qu'elle ne devienne enfant docile, fera dans peu, bon gré mal gré, le voyage des grandes Indes. J'ai envie de faire partir Grâce avec elle. C'est une bonne fille , après tout. Quel crève-cœur pour Hobbie, quand ce matin à son retour il ne trouvera ni maison ni fiancée !

— Et tu n'as aucune pitié de lui?

— Aurail-il pitié de moi, s'il me voyait gravir la colline du château à Jeddart1? C'est la pauvre fille que je plains. Pour lui, il en prendra une autre. — Eh bien, Eishie, que dites-vous de cet exploit, vous qui aimez à entendre raconter?

— L'air, l'océan , le feu, dit le Nain en se parlant à lui-même, les tremblements de terre, les tempêtes, les volcans, ne sont rien auprès de la rage de l'homme ; et qu'est-ce que ce bandit , si ce n'est un homme plus habile qu'un autre à remplir le but de son existence? — Écoute-moi, misérable, tu vas aller où je t'ai envoyé une fois.

— Chez l'intendant?

— Oui ; tu lui diras qu'Elshender le Reclus lui ordonne de te donner de l'or. Mais rends la liberté à cette fille , renvoie-la dans sa famille ; qu'elle n'ait à se plaindre d'aucune insulte ; fais-lui seulement jurer de ne pas découvrir ton crime.

— Jurer ! Et si elle ne tient pas son serment? les femmes n'ont pas une trop bonne réputation sur cet article. Un homme comme vous doit savoir cela. Aucune insulte, dites-vous? Qui sait ce qui peut lui arriver, si elle reste longtemps avec Tinning-Beck ! Charly Cheat-the- Woody est un brave luron. Mais si vingt pièces d'or m'étaient comp-

1. Le lieu des exécutions à Jeddart, et où plusieurs confrères de Westnnrnflat ont joué le dernière scène de leur rôle tragique.

tées, je crois pouvoir promettre quelle serait rendue à sa famille dans les vingt-quatre heures.

Le Nain tira de sa poche un petit portefeuille, écrivit une ou deux lignes, déchira te feuillet et le remit au brigand : - Tiens, lui dit-il en le regardant d'un air de menace , mais ne songe pas a me tromper! si tu n'exécutes pas ponctuellement mes ordres, ta vie m'en

répondra. ,. &■>,..» -i

- Je sais que vous avez du pouvoir, Elshie, n'importe don il vienne, dit le bandit en baissant les yeux ; vous avez une prévoyance et un savoir de médecin qui vous servent à merveille, et l argent pleut à votre commandement comme les fruits du grand frêne de Castleton dans une gelée d'octobre : je ne vous désobéirai pas.

— Pars donc, et délivre-moi de ton odieuse présence.

Le brigand donna un coup d'éperon à son cheval , et disparut sans

répliquer. .

Cependant Hobbie continuait sa route avec cette sorte d mquietuae vague qu'on appelle un mauvais pressentiment. Avant d'avoir gravi la hauteur d'où il pouvait voir la maison, il aperç.it sa nourrice, personnage qui était alors d'une grande importance en Ecosse, tant dans la haute classe que dans la moyenne, car on regardait la liaison établie entre la nourrice et le nourrisson comme trop intime pour être rompue, et il arrivait très-fréquemment qu'elle finissait par être admise dans la famille, où on la chargeait d'une partie des soins

domestiques. .

- Qu'est-ce donc qui a pu faire venir si loin la vieille nourrice? se demanda Hobbie dès qu'il eut reconnu Annaple. Jamais elle ne s'éloigne de la ferme à plus d'une portée de fusil. Vient-elle m annoncer quelque malheur? Les paroles du vieux sorcier ne peuvent pas me sortir de la tête. Ah ! Killbuck, mon garçon ! prendre une chèvre pour un daim, et justement la chèvre d'Elshie!

Annaple, le désespoir sur la figure, était arrivée près de lui; saisissant son cheval par la bride, elle resta quelques instants sans pouvoir s'exprimer, tandis qu'Hobbie , ne sachant à quoi il devait s'attendre, n'osait l'interroger. - Mon cher enfant, s'écria-t-elle enfin, arrêtez!... n'allez pas plus loin !... c'est un spectacle qui vous

fera mourir.

-Au nom du ciel, Annaple, expliquez-vous! que voulez-vous

dire?

— Hélas î mon enfant, tout est perdu, brûlé, pillé, saccagé ! Votre jeune cœur se briserait, mon enfant, si eous voyiez ce que mes vieux yeux ont vu ce matin.

— Et qui a osé faire cela? — Lâchez ma bride, Annaple, lâchez-la donc! Où est ma mère? où sont mes sœurs? où est Grâce? — Ah! le sorcier! j'entends encore ses paroles tinter à mon oreille.

Il pressa son cheval, et, ayant atteint le sommet de la colline, il découvrit le spectacle de désolation dont Annaple l'avait menacé. Des monceaux de cendres et de débris couvraient la place qu'avait occupée sa ferme. Ses granges, qui regorgeaient de grains et de fourrages, ses étables remplies de nombreux troupeaux, tout ce qui formait la richesse d'un cultivateur à cette époque, rien de cela n'existait plus. Hobbie resta comme anéanti. — Je suis ruiné, s'écria-t-il enfin, ruiné sans ressource ! — encore si ce n'était pas à la veille de mon mariage ! — Mais je ne suis pas un enfant pour rester là à pleurer. Pourvu que je retrouve Grâce, ma mère et mes sœurs bien portantes ! Eh bien, je ferai comme mon grand-père, qui alla avec Buccleugh servir en Flandre. — Allons, je ne perdrai pas courage, ce serait le faire perdre à ces pauvres femmes.

11 s'avança avec fermeté vers le lieu du désastre , dans le dessein de porter à sa famille les consolations dont il avait besoin lui-même. Les habitants du voisinage, ceux surtout qui portaient son nom, s'y étaient déjà rassemblés. Les plus jeunes s'étaient armés, et ne respiraient que vengeance, quoiqu'ils ne sussent sur qui la faire tomber; les plus âgés s'occupaient des moyens de secourir la malheureuse famille, à qui la chaumière d'Annaple, située à deux pas de la ferme, servait de refuge, et où chacun s'était empressé d'apporter ce qui pouvait être nécessaire, car on n'avait pu presque rien arracher à la fureur des flammes.

— Eh bien, disait un grand jeune homme, allons-nous rester toute la journée devant les murailles brûlées de la maison de notre parent? A cheval, et poursuivons les brigands. Qui est-ce qui a un limier capable de nous guider?

«r- Le jeune Earnscliff est déjà parti avec six chevaux pour tâcher de les découvrir, dit un second interlocuteur.

— Eh bien , reprit le premier, suivons-le donc , entrons dans le Cumberland; brûlons, pillons, tuons! tant pis pour les plus voisins.

— Un moment, jeune homme, dit un vieillard; voulez-vous exciter la guerre entre deux pays qui sont en paix?

— Voulez-vous que nous voyions brûler nos maisons sans nous venger ? Est-ce ainsi qu'agissaient nos pères?

— Je ne vous dis pas , Simon , qu'il ne faut pas nous venger, répondit le vieillard plus prudent, mais, de notre temps, il faut avoir la loi pour soi.

— Je doute, remarqua un autre, qu'il existe encore un homme qui sache les formalités à observer quand il faut poursuivre une vengeance légitime au delà des frontières. Tarn de Whitram savait tout cela ; mais il est mort dans le fameux hiver.

— Oui, dit un quatrième, il était de la grande expédition quand on se porta jusqu'à Thirwall, un an après le combat de Philiphaugh1.

— Bah ! s'écria un autre de ces conseillers de discorde , il ne faut pas être bien savant pour connaître ces formalités. Quand on est sur la frontière , on met une botte de paille enflammée au haut d'une pique ou d'une fourche, on sonne trois fois du cor, on proclame le mot guerre, et alors il est légitime d'entrer en Angleterre pour se remettre , de vive force , en possession de ce qui vous a été pris. Si vous n'en pouvez venir à bout , vous avez le droit de prendre à quelque Anglais l'équivalent de ce que vous avez perdu , mais pas davantage. Voilà la loi ancienne du Border, faite à Dundrennan du temps de Douglas-le-Noir : que le diable emporte qui en doute !

— Eh bien, mes amis , s'écria Simon , à cheval ! nous prendrons avec nous le vieux Cuddy ! il sait le compte des troupeaux et du mobilier perdus ; Hobbie en aura ce soir autant qu'il en avait hier. Quant à la maison, nous ne pouvons lui en apporter une ; mais nous en brûlerons une dans le Cumberland, comme on a brûlé Heugh-Foot : c'est ce que, dans tous les pays du monde, on appelle des représailles.

La proposition venait d'être accueillie avec enthousiasme par les plus jeunes de l'assemblée, quand Hobbie arriva. — Voilà Hobbie, répéta-t-on tout bas, le voilà ce pauvre garçon : c'est lui qui nous guidera. — Tous s'empressèrent autour du malheureux fermier pour lui témoigner la part qu'ils prenaient à son malheur, et il ne put exprimer à ses voisins et à ses parents combien il était sen^ble à

\. On trouve dans les arguments et le; not^s des Chants populaires d'Ecosse, comme dans le Lai du dernier Ménestrel , le commentaire de toutes ces alhisions. Ces deux ouvrages sont eu Quelque sarte la poésie da Border (frontières); le Nain noir en es' le *i»w

l'intérêt qu'ils lui marquaient, qu'en leur serrant la main. Quand il pressa celle de Simon d'Hackburn, son anxiété trouva enfin un Jan~ gage. — Et où sont-elles? dit-il, comme s'il eût craint de nommer les objets de son inquiétude. — Simon lui montra du doigt la chaumière d'Annaple, et Hobbie s'y précipita avec l'air désespéré d'un homme qui veut savoir sur-le-champ tout ce qu'il doit craindre.

Dès qu'il fut entré , des acclamations de compassion s'élevèrent de tous les côîés : — Ce pauvre Hobbie ! ce pauvre garçon ! — Il va apprendre ce qu'il y a de pire pour lui ! — Earnscliff ramènera peut-être la pauvre fille ! — Puis le groupe , n'ayant point de chef reconnu, attendit tranquillement le retour d'Hobbie, résolu à se mettre sous sa direction.

L'entrevue d'Hobbie avec sa famille fut aussi triste qu'attendrissante. Ses trois sœurs se jetèrent à son cou en pleurant, et l'étouffèrent presque de caresses, afin de retarder l'instant où il s'apercevrait qu'il manquait là une personne non moins chère à son cœur.

— Que Dieu vous bénisse, mon fils! Il peut nous secourir, lui, alors que le secours du monde n'est qu'un roseau brisé. —Tels furent les premiers mots que la vieille mère adressa à son petit-fils.

Il regarda autour de lui, tenant la main de deux de ses sœurs tandis que la troisième était encore suspendue à son cou. — Laissezmoi donc voir, dit-il, que je vous compte. Voilà ma mère, Annette, Jeanne, Liiy; mais où est... (Il hésita une minute.) — Où est Grâce? continua-t-il comme en faisant un eifort. — Le moment est bien mal choisi pour se cacher ou pour plaisanter.

— 0 mon frère ! notre pauvre Grâce ! — furent les seules réponses qu'il put obtenir, jusqu'à ce que sa mère, se levant et le séparant de ses sœurs éplorées, le conduisit vers un siège, puis lui dit avec cette sérénité touchante qu'une piété sincère peut seule procurer aux plus cruelles douleurs : — Mon fils, quand votre père fut tué à la guerre , et me laissa six orphelins à qui j'avais à peine de quoi donner du pain, j'eus le courage, ou, pour mieux dire, le ciel me donna le courage db prononcer : Que la volonté du Seigneur soit faite ! Eh bien, mon fils, des brigands ont mis le feu cette nuit à la ferme en cinq ou six endroits à la fois; ils sont entrés armés, masqués; ils ont pillé la maison, tué les bestiaux, emmené les chevaux, et, pour comble de malheur, enlevé notre pauvre Grâce! Priez le ciel qu'il vous donne la force de répéter avec moi : — Que sa volonté soit faite!

— Ma mère, ma mère, ne me pressez pas ainsi... C'est impossible... je ne suis qu'un pécheur. . . un pécheur endurci. . . Des hommes armés, masqués! Grâce enlevée!... Donnez-moi le sabre et le havresac de mon père. Je veux me venger, dussé-je aller chercher ma vengeance au fond de l'enfer.

— Oh ! mon fils, soyez soumis à la volonté de Dieu ; qui sait ce que sa bonté nous réserve? Le jeune Earnscliff (que le ciel le protège! ) s'est mis à la poursuite des brigands avec Davie de Stenhouse et quelques autres des premiers accourus. Je criais de laisser brûler la maison et de courir après Grâce : Earnscliff a été le premier à partir. C'est le digne fils de son père ; c'est un loyal ami.

— Oui ! s'écria Hobbie, que le ciel le bénisse ! mais il s'agit à présent de l'imiter. Adieu, ma mère, adieu, mes sœurs 1

— Adieu , mon fils ! puissiez-vous réussir dans votre recherche ! mais que je vous entende donc dire avant votre départ : — Que la volonté de Dieu soit faite !

— Pas à présent , ma mère , pas à présent , cela m'est impossible. Il sortait de la chaumière, quand, en se retournant, il vit le visage

de sa vénérable aïeule se couvrir d'une nouvelle tristesse; aussitôt il revint à elle et se précipita dans ses bras : — Eh bien, oui, ma mère, dit-il -, oui! que sa volonté soit faite, puisque cela vous consolera.

— Que Dieu soit donc avec vous, mon fils, et qu'il vous accorde de pouvoir dire à votre retour : — Que son saint nom soit béni !

— Adieu, ma mère, adieu, mes sœurs, s'écria Elliot; et il partit.

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