‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 33 sur 93 · CHAPITRE XViL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XViL

Cela ne ressemble guère à une noce.

Shakspeare. Beaucoup de bruit vour rien.

e château d'Ellieslaw était fort ancien, mais la chapelle où devait se célébrer la cérémonie fatale remontait à une antiquité beaucoup plus reculée. En effet, avant que les guerres entre l'Ecosse et l'Angleterre fussent devenues si fréquentes que presque tous les manoirs situés sur les frontières des deux pays se convertirent en forteresses , il y avait à Ellieslaw un petit couvent de moines qui dépendait , à ce que prétendent les antiquaires, de la riche abbaye de Jedburgh. Les ravages de la guerre et les révolutions politiques avaient changé la face de ce domaine : un château fortifié s'était élevé sur les ruines du cloître, mais la chapelle avait été conservée.

Cet édifice avait un aspect sombre et lugubre ; la forme demi-circulaire de ses arceaux, la simplicité de ses piliers massifs, en faisaient remonter la construction aux temps de ce qu'on appelle l'architecture saxonne : il avait servi de sépulture aux moines et aux barons qui en étaient devenus successivement propriétaires. Quelques torches qu'on avait allumées près de l'autel écartaient l'obscurité plutôt qu'elles ne répandaient la lumière, et l'œil ne pouvait mesurer l'étendue de cette enceinte. Des ornements assez mal choisis pour la circonstance ajoutaient encore à son aspect lugubre ; et de vieux lambeaux de tapisserie, arrachés aux murailles de divers appartements, puis disposés à la hâte autour de celles de la chapelle, ne cachaient qu'à demi les écussons et les emblèmes funéraires dont elle était enrichie. Ûe chaque côté de l'autel s'élevait un tombeau dont la forme prêtait à un contraste non moins étrange. Sur l'un était la figure en

pierre d'un vieux ermite ou moine, mort en odeur de sainteté. On Lavait représenté incliné, dans une attitude pieuse, avec son fror. et son scapulaire, et à ses mains jointes pendait un chapelet. L'autre, construit dans le goût italien, du plus beau marbre statuaire, et regardé par tous les connaisseurs comme un véritable chef-d'œuvre , avait été élevé à la mémoire de la mère d'Isabelle : elle y était figurée à son moment suprême, et un chérubin affligé éteignait une lampe en détournant les yeux , symbole d'une mort prématurée. Bien des gens étaient surpris qu'Ellieslaw, dont la conduite envers son épouse n'avait été rien moins qu'exemplaire, lui eût fait ériger un monument si dispendieux ; mais quelques personnes éloignaient de lui tout soupçon d'hypocrisie, et disaient tout bas que ce tombeau avait été élevé par les ordres et aux dépens de M, Ratcliffe.

C'est en ce lieu que se rassemblèrent, quelques minutes avant minuit, les personnes dont la présence était indispensable pour la cérémonie qui allait être célébrée. M. Vere, désirant ne pas avoir d'autres témoins que les témoins strictement nécessaires, avait laissé dans la salle du festin ceux de ses hôtes qui n'avaient pas encore quitté le château, et il était monté dans l'appartement de sa fille pour l'amener à l'autel. Sir Frédéric Langley et Mareschal, suivis de quelques domestiques, l'avaient précédé et l'attendaient dans la chapelle. Sir Frédéric était sérieux et pensif; l'étonrderie et la gaieté imperturbable de Mareschal semblaient taire ressortir encore le sombre nuage qui couvrait la figure du baronnet.

— La mariée n'arrive pas , dit tout bas Mareschal à sir Frédéric : j'espère que ma jolie cousine n'aura pas été enlevée deux fois en deux jours, quoique je ne connaisse personne qui mérite mieux cet honneur.

Sir Frédéric ne répondit rien, fredonna quelques notes, et jeta les yeux d'un autre côté.

— Ce délai n'arrange pas le docteur Hobbler, continua Mareschal; mon cousin est venu l'interrompre dans le moment où il débouchait sa troisième bouteille , et il voudrait bien que la cérémonie fût terminée pdur aller la retrouver. J'espère que... Ah ! j'aperçois Ellieslaw

et ma jolie cousine plus jolie que jamais, sur ma foi!... Mais

comme elle est pâle! elle peut à peine se soutenir! Sir Frédéric,

songez bien que si elle ne dit pas un oui bien ferme , bien prononcé, il n'y a point de mariage.

— Point de mariage , Monsieur ! répéta sir Frédéric d'un ton qui annonçait qu'il avait peine à contenir sa colère.

— Non, point de mariage ! j'en jure sur mon honneur.

— Mareschal, lui dit à voix basse sir Frédéric en lui serrant la main fortement, vous me rendrez raison de ce propos.

— Très-volontiers : ma bouche n'a jamais prononcé un mot que mon bras ne fût prêt à le soutenir... Puis, élevant la voix : — Ma belle cousine, ajouta-t-il, parlez-moi librement , franchement: est-ce bien volontairement que vous venez accepter sir Frédéric pour époux? Si vous avez la centième partie d'un scrupule, n'allez pas plus loin : il est encore temps de reculer, et fiez-vous à moi pour le reste.

— Êtes-vous fou, monsieur Mareschal? lui dit Ellieslaw, qui ayant été son tuteur prenait quelquefois avec lui un ton d'autorité ; croyezvous que j'amènerais ma fille à l'autel contre son gré?

— Allons donc, regardez-la; ses yeux sont rouges, ses joues plus blanches que sa robe! Au nom de l'humanité, j'insiste pour que la cérémonie soit remise à demain. D'ici là , uous verrons ! continua-til entre ses dents.

— Il faut donc, jeune écervelé, que vous vous mêliez toujours de ce qui ne vous concerne en rien? dit Ellieslaw en colère. Au surplus , elle va nous dire elle-même qu'elle désire que la cérémonie ait lieu sur-le-champ. — Parlez, ma chère enfant, le voulez-vous ainsi?

— OC/7, dit Isabelle ayant à peine la force de parler, puisque je ne puis attendre de secours ni de Dieu ni des hommes.

Elle ne prononça distinctement que le premier mot , et personne ne put entendre les autres. Mareschal leva les épaules, et se détourna d'un autre côté en maudissant les caprices des femmes. Ellieslaw conduisit sa fille devant l'autel ; sir Frédéric vint se placer auprès d'elle. Alors le docteur ouvrit son livre, et regarda Ellieslaw comme pour lui dire qu'il attendait ses ordres.

— Commencez , dit Ellieslaw.

fout à coup une voix aigre et forte, qui semblait sortir du tombeau de la mère d'Isabelle, et qui retentit sous les voûtes de la chapelle, s'écria : Arrêtez.— Chacun resta muet, immobile, et au même instant un bruit éloigné, semblable à un cliquetis d'armes , se fit entendre dans les appartements du château. Il ne dura qu'une minute ou deux.

— Que signifie tout ceci? dit sir Frédéric en regardant Mareschal et Ellieslaw d'un air qui annonçait la méfiance et le soupçon,

— Quelque dispute parmi nos convives, répondit Ellieslaw affectant une tranquillité qu'il était loin d'avoir : nous le saurons après la cérémonie. Continuez, docteur.

Mais avant que le docteur pût lui obéir, la même voix prononça une seconde fois, et plus fortement encore, le mot : Arrêtez ! et le Nain , sortant de derrière le monument, se plaça en face de M. Ellieslaw. Cette apparition subite effraya tous les spectateurs, mais elle parut anéantir le père d'Isabelle : il laissa échapper la main de sa fille, et, s'appuyant contre un pilier, y reposa sa tête sur ses mains, comme pour s'empêcher de tomber.

— Que veut cet homme? dit sir Frédéric; qui est-il?

— Quelqu'un qui vient vous annoncer, repartit le Nain avec le ton d'aigreur qui lui était ordinaire, qu'en épousant miss Isabelle Vere vous n'épousez pas l'héritière des biens de sa mère , parce que j'en suis seul propriétaire. Elle ne les obtiendra qu'en se mariant avec mon consentement ; et ce consentement , jamais il ne sera donné pour vous. A genoux, misérable, à genoux; remercie le ciel, remercie-moi, moi qui viens te préserver du malheur d'épouser la jeunesse, la beauté, la vertu sans fortune. — Et toi, vil ingrat, dit-il à Ellieslaw, quelle excuse me donneras-tu? Tu voulais vendre ta fille pour te sauver d'un danger, comme tu aurais dévoré ses membres, dans un temps de famine, pour assouvir ta faim. Oui, cache-toi, tu dois rougir de regarder un homme dont la main s'est souillée d'un meurtre pour toi , que tu as chargé de chaînes en récompense de ses bienfaits, et que tu as condamné au malheur pour toute sa vie. La vertu de celle qui t'appelle son père peut seule obtenir ton pardon. Retire-toi, et puissent les bienfaits que je t'accorderai encore se convertir en charbons ardents sur ta tête ! Puisses-tu, à la lettre, te sentir dévoré par leur feu comme je le suis moi-même !

Ellieslaw sortit de la chapelle en faisant un geste de désespoir.

— Je n'entends rien à tout cela, dit sir Frédéric Langley. Nous sommes ici un corps de gentilshommes qui avons pris les armes au nom et sous l'autorité du roi Jacques; ainsi, Monsieur, que vous soyez réellemsnt ce sir Edouard Mauley qu'on a cru mort depuis si longtemps, ou peut-être un imposteur qui veut s'emparer de son nom et de ses biens , nous prendrons la liberté de vous retenir en prison jusqu'à ce que vous ayez donné des preuves bien claires de ce que vous pouvez être. — Saisissez-le , mes amis.

Sir Frédéric , voyant qu'il n'était pas obéi, car les domestiques reculaient d'un air de doute et d'inquiétude , s'avança vers le Nain pour le saisir lui-même ; mais il n'eut pas fait trois pas qu'il fut arrêté par le canon d'une pertuisane qui brilla sur sa poitrine. C'était le robuste Hobbie Elliot qui la lui présentait.

— Un instant , dit celui-ci; avant que vous le touchiez , je verrai le jour à travers votre corps. Personne ne mettra la main sur Elshie , tant que je vivrai : il faut secourir ceux qui nous ont secourus. Ce n'est pas qu'il en ait besoin ; s'il vous serrait le bras , il vous ferait sortir le sang par les ongles. C'est un rude jouteur, j'en sais quelque chose : son poing vaut les meilleures tenailles.

— Et par quel hasard vous trouvez-vous ici , Hobbie? lui demanda Mareschal.

— En conscience, Mareschal Wells, j'y suis venu avec une trentaine de bons compagnons du roi, ou de la reine, comme on l'appelle, pour maintenir la paix, pour secourir Elshie au besoin, et pour payer mes dettes à M. Ellieslaw. On m'a donné un fameux déjeuner il y a quelques jours, et je sais qu'il y était pour quelque chose : eh bien, je suis venu lui servir à souper. — Ne portez pas ainsi la main sur vos épées, Messieurs : le château est à nous à bon marché. Les portes étaient ouvertes; vos gens avaient bu du punch ; nous leur avons enlevé les armes des mains aussi aisément que nous aurions écossé des pois.

Mareschal sortit précipitamment de la chapelle, et y rentra presque aussitôt. — De par le ciel, sir Frédéric, cela n'est que trop vrai! dit-il , le château est rempli de gens armés ; nos ivrognes sont tous désarmés; nous n'avons d'autre ressource que de nous faire jour l'épée à la main.

— Là , là , dit Hobbie , pas de violence ! Écoutez-moi un peu : nous ne voulons de mal à personne. Vous êtes en armes pour le roi Jacques, dites-vous? Eh bien, quoique nous les portions pour la reine Anne, si vous voulez vous retirer paisiblement , nous ne vous arracherons pas un cheveu de la tête. C'est ce que vous pouvez faire de mieux ; car je veux bien vous dire qu'il est arrivé des nouvelles de Londres. L'amiral Bang... Bing... je ne sais comment on l'appelle... a empêché la descente des Français : ils ont remmené leur jeune roi , et vous ferez bien de vous contenter de notre vieille Anne , à défaut d'une meilleure.

Ratcliffe , qui entrait dans la chapelle , confirma cette nouvelle si peu favorable aux jacobites , et sir Frédéric s'esquiva sans prendre congé de personne.

— Quelles sont vos intentions maintenant, monsieur Marescbal? dit Ratcliffe.

— Ma foi ! répondit-il en souriant, je n'en sais rien. J'ai le cœur trop fier et la fortune trop basse pour suivre notre brave fiancé : ce n'est pas mon caractère : je ne me donnerai pas la peine d'y penser.

— Croyez-moi , dispersez promptement vos gens , calmez l'esprit des mécontents , restez tranquillement chez vous , et , comme il n'y a pas eu d'acte public de rébellion , vous ne serez pas inquiétés.

M. Mareschal suivit son avis , et n'eut pas lieu de s'en repentir.

— Eh oui ! reprit Hobbie : — que ce qui est passé soit passé , et soyons tous amis. Le diable m'emporte si j'en veux à personne qu'à Westburnflat ; mais il vient de l'échapper belle. Je n'avais échangé avec lui que deux ou trois coups de claymore , qu'il a sauté dans le fossé du château par une fenêtre , et s'est échappé en nageant comme un canard. C'est un fier gaillard, vraiment! enlever une jeune fiiie le matin et une autre le soir , cela lui suffit à peine ; mais s'il ne s'absente du pays , je lui en ferai voir de cruelles ; notre rendez-vous de Castleton est manqué , ses amis ne l'y accompagneront pas.

Pendant cette scène de confusion, Isabelle s'était jetée aux pieds de son parent, sir Edouard Mauley ( car c'est ainsi que nous appellerons désormais le solitaire), afin de lui témoigner sa reconnaissance et d'implorer le pardon de son père. A genoux devant la tombe de sa mère, avec les traits de laquelle les siens avaient beaucoup de ressemblance , elle tenait la main de sir Edouard , la baisait , la baignait de larmes. Celui-ci , debout et immobile , portait alternativement ses yeux sur Isabelle et sur la statue. Enfin de grosses larmes qui sortaient de ses yeux l'obligèrent à retirer sa main pour les essuyer.

— Je croyais , dit-il , ne pouvoir plus connaître les larmes ; mais nous en versons à l'heure de notre naissance , et il paraît que la source ne s'en tarit que dans la tombe. Cet attendrissement n'ébranlera pourtant pas ma résolution. Je fais mes derniers adieux aux objets dont le souvenir (il jetait un coup d'œil sur le monument) , et dont la présence ( ajouta-t-il en serrant la main d'Isabelle ) me sont encore bien chers. — Ne me parlez pas ! n'essayez pas de changer ma détermination ! elle est invariable. Cette figure hideuse ne se pré-

sentera plus à vos yeux. Je veux être mort pour vous, comme si j'étais étendu dans la tombe , et je veux que vous ne pensiez à moi que comme à un ami débarrassé du fardeau de l'existence et du spectacle des crimes qui l'accompagnent.

Sir Edouard embrassa Isabelle sur le front, en fit autant à la statue de sa mère , aux pieds de laquelle elle était agenouillée , puis il sortit de la chapelle , suivi de Ratcliffe.

Épuisée par les émotions qu'elle avait éprouvées dans le cours de cette journée si fertile en événements , miss Vere se retira dans son appartement , appuyée sur le bras d'une femme de chambre , pour essayer de prendre un peu de repos»

Quelques-uns des hôtes qu'avait rassemblés Ellieslaw se trouvaient encore dans le château : mais ils se retirèrent après avoir exprimé à qui voulut les entendre combien ils étaient éloignés de vouloir prendre part à aucune conspiration contre le gouvernement.

Hobbie Elliot prit le commandement du château pour la nuit , et y établit une garde régulière. Il se fit gloire de la promptitude avec laquelle il s'était rendu , ainsi que ses amis , à l'avis qu'Elshie lui avait fait donner par le fidèle Ratcliffe. Le hasard y avait contribué pour beaucoup ; car ayant appris que Westburnflat n'avait pas dessein de se trouver au rendez-vous assigné, il avait réuni ses amis, ce soir-là même , à Heugh-Foot , dans le dessein d'aller faire une visite à la tour du bandit. Ils s'étaient donc trouvés prêts à partir, aussitôt que M. Ratcliffe fut arrivé auprès d'eux.

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