‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 37 sur 93 · PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

PRELIMINAIRES

Pourquoi d'un pas infatigable Poursuit-n des tomLeaux les sentiers ténébreux? — Pour sauver de l'oubli le nom de ses aïeux.

Lanchorke.

y, l n'est peut-être aucun de nos lecteurs ( dit le manuscrit ifi|! de M. Pattieson) qui, un beau soir d'été, n'ait pris plaisir à être témoin de la sortie joyeuse d'une école de village. La turbulence naturelle du jeune âge, si difficilement contenue pendant les heures ennuyeuses de la discipline, éclate en cris, en chansons et en gambades, lorsque les marmots, se réunissant en groupes sur le théâtre ordinaire de leurs récréations, y préparent leurs jeux pour la soirée. Il est un individu qui prend aussi ca part du plaisir qu'apporte cette heure si désirée, mais dont les sentiments sont moins évidents pour le spectateur, peut-être parce que celui-ci ne sympathise pas si volontiers avec lui : je veux dire le magister, qui, assourdi par le bourdonnement continuel, suf-

foqué par l'air épais de son école, a passé tout le jour ( seul contre toute une armée) à contenir la pétulance, à aiguillonner la paresse , à éclairer la stupidité, à multiplier ses efforts pour réduirp l'obstination. Le retour cent fois répété d'une même leçon que varient seulement les bévues des écoliers, a porté la confusion dans son intelligence ; les fleurs même du génie classique, qui charmaient le plus sa pensée rêveuse, ont été flétries pour elle, à force d'être associées aux larmes et aux punitions ; si bien que les églogues de Virgile et les odes d'Horace ne lui rappellent plus que la figure boudeuse et la déclamation monotone de quelque enfant à la voix criarde. Si à toutes ces causes morales viennent se joindre celles qui résultent d'un tempérament délicat ; si le pédagogue a une âme ambitieuse de quelque fonction plus distinguée que celle de tyran de l'enfance, le lecteur concevra sans peine quel soulagement une promenade solitaire, par une fraîche soirée d'automne, procure à celui dont la tête a souffert, dont les nerfs ont été tendus pendant tout un jour par les pénibles soins de l'enseignement public.

Pour moi, ces promenades du soir ont été les heures les plus douces d'une vie malheureuse ; et si quelque lecteur indulgent veut bien par la suite trouver quelque plaisir à parcourir ces pages, fruit de mes veilles, je ne suis pas fâché qu'il sache que le plan en a été presque toujours tracé dans ces moments où, enfin livré à moi-même, le calme dont je jouissais en parcourant le paysage paisible d'alentour disposait mon esprit au travail de la composition.

Dans ces heures d'un agréable loisir, je me plais surtout à visiter an endroit situé sur le bord d'un petit ruisseau qui, serpentant à travers une vallée couverte de vertes fougères, va passer devant l'école de Gandercleugh. Dans le premier quart de mille, je peux bien être distrait de mes méditations par la révérence ou le coup de chapeau de ceux d'entre mes élèves qui viennent jusque-là pêcher la truite et les fretins ou recueillir sur les deux rives, soit les joncs, soit les fruits dô l'arbousier ; mais passé le coucher du soleil, les jeunes pêcheurs n'étendent pas volontiers leurs excursions au delà de cptte limite. La cause en est qu'au bout de la petite vallée, et dans uk lieu écarté, se trouve un cimetière abandonné, dont les petits tapageurs n'osent approcher à 1 heure du crépuscule, tandis que pour moi cette enceinte a un charme inexprimable. Ce fut longtemps le but favori de mes promenades; et si mon généreux patron n'oublie pas sa promesse, ce

sera probablement bientôt mon lieu de repos après mon pèlerinage *»n ce monde ! .

Cet asiie a toute la solennité des cimetières, sans exciter les sentiments pénibles que ces lieux nous font éprouver. Depuis plusieurs années il est tellement abandonné, que ses tertres épars çà et là sont couverts de la même verdure qui forme le tapis de la plaine entière. Les monuments S'unèbres, et il n'y en a que sept ou huit, sont à demi enfoncés en terre et cachés sous la mousse ; aucune tombe récente n'y trouble la sérénité des réflexions en retraçant à la pensée l'image d'une calamité de la veille ; aucune touffe de gazon ne force de songer que son abondance est due à la fermentation souterraine des dépouilles corrompues d'un de nos semblables. La marguerite qui émaille le sol, la campanule qui est suspendue en guirlandes, reçoivent leur sève de la pure rosée du ciel, et leur aspect ne fait naître aucune idée repoussante ou pénible. La mort a été ici, ses traces sont devant les yeux ; mais elles sont adoucies, elles n'ont plus rien de repoussant, grâce à l'époque éloignée déjà où elles furent imprimées dans ce lieu pour la première fois. Ceux qui dorment sous nos pieds ne tiennent à nous que par la réflexion que nous faisons qu'ils furent jadis ce que nous sommes aujourd'hui, et que, de même que leurs restes sont identifiés avec la terre, notre mère commune, les nôtres seront soumis un jour à la même transformation.

Quoique depuis quatre générations la mousse recouvre les plus modernes de ces humbles tombeaux, la mémoire de ceux qu'ils renfermèrent est cependant encore l'objet d'un culte respectueux. Il est vrai que sur le plus considérable, et le plus intéressant pour un antiquaire, sur celui qui porte l'effigie d'un valeureux chevalier revêtu de sa cotte de mailles, avec son bouclier au bras gauche, les armoiries sont effacées par le temps, et quelques lettres nous laissent incertains s'il faut lire On. Johan... deliamel... ou Johan... de Lamel... 11 est vrai encore, quant à l'autre, où sont richement sculptées une mitre, une croix et une crosse, que la tradition peut tout au plus nous apprendre qu'un prélat obscur y fut inhumé. Mais sur deux autres pierres à peu de distance, on lit, en prose grossière et en vers non

I . Noie de M. Jedediuh Cleishbotham. Dans cette circonstance mélancolique, j'ai tenu ma parou> envers mon regretté et défunt ami, comme le prouve une belle pierre funéraire érigée à mes dépens, et nomnt le nom , la profession de Peter Pattieson , la date de sa naissance et celle de sa mort, ainsi qu'un témoignage de ses vertus rendu par moi en ma qualité de son supérieur s* de son patron. — J. C.

moins grossiers, l'histoire de ceux qui reposent dessous. L'épitaphe nous assure qu'ils appartinrent à la classe de ces presbytériens persécutés qui figurèrent si malheureusement sous le règne de Charles II et de son successeur * .

En revenant du combat des collines de Pentland, une troupe d'insurgés avait été attaquée dans ce vallon par un détachement des soldats du roi, et trois ou quatre d'entre eux furent tués dans l'escarmouche, ou fusillés comme rebelles pris les armes à la main. Le villageois continue à rendre aux tombeaux de ces victimes du presbytérianisme un honneur qu'il n'accorde guère à de plus riches mausolées : lorsqu'il les montre à ses fils et leur raconte les persécutions de ces temps d'épreuves, il conclut ordinairement par l'exhortation d'être prêts, si les circonstances l'exigeaient, à braver la mort, comme leurs braves ancêtres, pour la cause de la liberté civile et religieuse.

Je suis fort éloigné de respecter les principes de ceux qui se disent les héritiers de ces hommes qui n'avaient pas moins d'intolérance et de bigoterie que de vraie piété -, pourtant, je ne voudrais point outrager la mémoire de ces infortunés. Plusieurs réunissaient les sentiments indépendants d'un Hampden à la résignation d'un Hooper ou d'un Latimer. D'une autre part, il serait injuste d'oublier que quand vint leur tour de souffrir pour leurs opinions politiques et religieuses, plusieurs de ceux qui avaient été les plus actifs à étouffer ce qu'ils appelaient l'esprit séditieux de ces chrétiens errants, montrèrent la même audace, le même dévouement, accompagnés chez eux de la loyauté chevaleresque comme ils l'avaient été chez les autres de l'enthousiasme républicain.

On a souvent remarqué que la fermeté du caractère écossais se montre avec avantage dans l'adversité, semblable alors au sycomore de nos montagnes qui dédaigne de plier ses jeunes rameaux sous le vent contraire, mais qui, les déployant dans toutes les directions avec une égale vigueur, ne cède jamais à l'orage, et se laisse briser plutôt que de fléchir : je parle ici de mes concitoyens tels que je les ai observés 5 on m'a dit que dans les pays étrangers ils sont plus dociles.

Mais il est temps de mettre fin à cette digression.

Un soir d'été, dans une de mes promenades habituelles, je m'approchais de cet asile des morts, aujourd'hui abandonné, lorsque je

î. Jacques Vïl, roi d'Ecosse de ce nom, et Jacques II seulement dans l'énumération dôbrois d'Angleterre. — J. C.

fus un peu surpris d'entendre un bruit différent des sons qui en charment ordinairement la solitude, c'est-à-dire le murmure du ruisseau et les soupirs de la brise dans les branches de ces frênes gigantesques, limite du cimetière. Cette fois, je distinguai le bruit d'un marteau, et je craignis de voir réaliser le projet de deux propriétaires qui, ayant leurs terres divisées par mon ruisseau favori, voulaient depuis longtemps faire creuser un fossé pour substituer une fade régularité aux gracieux détours de l'onde * .

En avançant, je fus agréablement surpris : un vieillard, assis sur le monument des anciens presbytériens , était activement occupé à raviver, à l'aide du ciseau, les caractères de l'inscription, qui annonçait en style biblique les bénédictions célestes réservées aux victimes, et prononçait anathème contre leurs assassins. Une toque bleue, d'une dimension peu commune , couvrait les cheveux gris du pieux ouvrier. Son costume était un habit antique du gros drap appelé hoddingrey, que portent les vieillards à la campagne , a\ec la veste et les culottes de même. L'ensemble de son costume, quoique décent encore, attestait un long service. De gros souliers ferrés et des gramoches ou guêtres en drap noir complétaient son équipement. A quelques pas de lui paissait , parmi les tombeaux , un poney, son compagnon de voyage , dont le poil, d'une blancheur sans mélange, les os saillants et les yeux creux, indiquaient l'âge avancé. Il était enharnaché de la manière la plus simple, avec un licol de crin et un sunk ou coussin de paille, au lieu de bride et de selle. Une poche en canevas, destinée sans doute à renfermer les outils et le bagage de son maître, pendait au cou de l'animal. Quoique je n'eusse jamais vu ce vieillard, son occupation et son singulier équipage me firent aisément reconnaître en lui un presbytérien errant dont j'avais souvent entendu parler, et connu dans diverses contrées de l'Ecosse sous le nom de Old Mortality2. Où était né cet homme? quel était

\. Il me semble convenable d'apprendre au lecteur que dans l'origine cette limite entre les propriétés contiguës de Son Honneur le laird de Gandercleugh, et celles de Son Honneur le laird de Gusedub, devait être un agger ou plutôt murus de granit brut , appelé par le vulgaire un mur de 'lierres, surmonté cespite viridi, c'est-à-dire d'un gazon. Leurs Honneurs tombèrent en discord .tour une terre marécageuse près de la crique appelée Bedral's Beild ; et cette affaire ayant été portée de la juvee locale (où elle était restée longtemps) jusque dans la grande cité de Londres, devant l'assembler des nobles, est, comme je puis le dire, adhuc in pendente. — J. C.

2. Littéralement la Vieille Mortalité, ou le vieillard de la mort, le vieillard des tombeaux. L'éditeur a cru cependant devoir conserver à cet ouvrage le titre des Puritains d'Ecosse , sous icqcicl il a obtenu en France une telle popularité, qu'une traduction rivale, n'ayant pu s'en emparer, n'a trouvé que peu de lecieurs. Il en est de même de la Prison d'Edimbourg, etc.

son véritable nom? C'est ce que je n'ai pu savoir; et je ne connais qu'imparfaitement les motifs qui lui avaient fait abandonner sa maison pour adopter cette vie nomade.

Suivant l'opinion commune, il était natif du comté de Dumfries ou de Galloway, et descendait en ligne directe de quelqu'un de ces défenseurs du Covenant dont les exploits et les malheurs étaient son entretien de prédilection. On dit aussi qu'il avait naguère tenu une petite ferme ; mais , soit après des pertes pécuniaires , soit après des malheurs domestiques, il renonça à la profession de fermier et à toute autre. Pour me servir du langage de l'Écriture, il quitta sa maison, sa famille, ses amis, et mena une vie errante jusqu'au jour de sa mort, c'est-à-dire pendant une trentaine d'années, dit-on4. Pendant son pèlerinage , ce pieux enthousiaste réglait ses courses de manière à visiter annuellement les sépultures des malheureux presbytériens qui avaient souffert par le glaive ou par la main du bourreau sous le règne des deux derniers Stuarts. Ces sépultures sont en grand nombre dans la partie occidentale des comtés d'Ayr, de Galloway et de Dumfries , mais on en trouve encore dans toutes les autres parties de l'Ecosse où les fugitifs avaient combattu , succombé ou souffert en martyrs. Souvent elles sont écartées de toute habitation humaine; mais partout où elles existaient, Old Mortality ne manquait jamais 4e les visiter, quand elles se trouvaient sur son passage, dans sa tournée annuelle.

Au fond des retraites les plus solitaires des montagnes, le chasseur a souvent été surpris de le voir occupé à dépouiller les pierres funéraires de la mousse qui les couvrait, pour rétablir avec son ciseau les inscriptions à demi effacées et les emblèmes de deuil dont sont ornés les plus simples monuments. Une piété sincère, quoique bizarre, était le seul motif qui portât le vieillard à consacrer tant d'années de sa vie à honorer de cette manière la mémoire des défenseurs de l'église : il croyait remplir un devoir sacré en conservant pour îa postérité les emblèmes du zèle et des souffrances de nos ancêtres, et en entretenant, pour ainsi dire, la flamme du phare qui devait exciter les générations futures à défendre leur religion au prix de leur sang.

i. On a vu par l'Introduction de la nouvelle édition que ce personnage a réellement existé. Sir Waller Scott en avait précédemment rappelé l'existence dans une note annexée aux Mémoires du capitaine Chreiclon , publiés par J. Swift.

Dans le cours de ses pèlerinages, le vieillard semblait n'avoir jamais besoin d'assistance pécuniaire et n'en acceptait jamais. Il est vrai qu'il ne manquait de rien, car partout il trouvait une franche hospitalité sous le toit de quelque caméronien de sa secte, ou de quelque autre personne religieuse. Il reconnaissait l'accueil qu'on lui faisait , en réparant les tombeaux, s'il en existait quelqu'un, de la famille ou des ancêtres de ses hôtes ; et comme on le rencontrait le plus ordinairement livré à cette tâche pieuse dans quelque cimetière de village, ou penché sur une tombe isolée dans les landes, troublant le pluvier et le merle par le bruit de son ciseau et de son marteau, pendant que son vieux poney paissait à côté de lui, cette habitude de vivre parmi les tombeaux lui avait fait donner le nom populaire de Old Mortality ou le Vieillard de la mort.

Le caractère d'un tel homme ne pouvait guère avoir d'affinité , même avec une gaieté innocente ; cependant il passe parmi ceux de sa secte pour avoir été d'une humeur riante. Les descendants des persécuteurs, ceux qu'il soupçonnait de partager leurs principes, et les railleurs en religion, qui lui cherchaient quelquefois querelle, étaient traités par lui de race de vipères; dans ses entretiens avec les gens raisonnables, il se montrait grave, sentencieux et même un peu sévère; mais on ne le vit jamais se livrer à une colère violente, excepté un jour qu'un méchant écolier brisa avec une pierre le nez d'un chérubin que retouchait le vieillard. Je suis, moi, généralement très-sobre de la verge , malgré la maxime de Salomon qui ne doit pas mettre ce grand roi en bonne renommée dans les écoles ; cette fois pourtant je jugeai à propos de prouver que je ne haïssais pas l'enfant1.

Je reviens aux circonstances de ma première entrevue avec cet intéressant enthousiaste.

Pour l'aborder, je n'oubliai pas de rendre hommage à son âge et à ses principes , commençant par m'excuser avec respect d'oser interrompre ses travaux. Le vieillard fit une pause, ôta ses lunettes, les essuya , et les remettant sur son nez, répondit à ma politesse avec cordialité. Encouragé par son ton affable, je hasardai quelques questions sur ceux dont il réparait alors le monument. Parler des exploits des presbytériens était son plaisir, comme la conservation de leurs

I. Allusion au proverbe qui Une amal Hnè castigat (qui aime bien châtie biea).

monuments formait son occupation : il devenait prodigue de paroles quand il s'agissait de communiquer les détails qu'il avait recueillis sur eux, sur leurs guerres et les persécutions qu'ils endurèrent» On aurait pu croire qu'il avait été leur contemporain , et qu'il avait vu lui-même tout ce qu'il racontait, tant il identifiait ses sentiments et ses opinions avec les leurs. — Il y avait dans ses récits tous les détails circonstanciés d'un témoin oculaire.

— C'est nous, disait-il d'un ton inspiré, c'est nous qui sommes les seuls véritables whigs. Des hommes charnels ont usurpé ce litre glorieux, en suivant celui dont le royaume est de ce monde. Quels sont ceux d'entre eux qui voudraient s'asseoir pendant une demi-journée sur un coteau pour entendre un pieux sermon? Au bout de la première heure ils seraient fatigués. Ils ne valent guère mieux que ceux qui n'ont pas honte de prendre le nom de tories, ces persécuteurs altérés de sang. Ce sont tous des hommes cupides, affamés de pouvoir, de richesses, ivres d'ambition terrestre s et oubliant tout ce qu'ont fait les illustres chrétiens qui bravèrent les méchants au jour de la colère céleste. Faut-il s'étonner s'ils craignent l'accomplissement de ce que prédit le digne M. Peden , ce pieux serviteur du Très-Haut, dont aucune parole n'est tombée par terre? faut-il s'étonner s'ils craignent de voir les monzies ' français se montrer dans les vallons d'Ayr et sur les coteaux de Galloway, en aussi grand nombre que nos montagnards en 1677. Et ils sont déjà armés de la lance et de l'arc, alors qu'ils devraient gémir sur un royaume de pécheurs et sur la violation du Covenant.

Je calmai le vieillard en ayant soin de ne pas contrarier ses opinions; et, désireux de prolonger mon entretien avec un personnage si original , je lui persuadai d'accepter l'hospitalité que M. Cleishbotham est toujours empressé d'offrir à ceux qui en ont besoin. En cheminant vers l'école, nous entrâmes à l'auberge de Wallace, où j'étais sûr de trouver mon patron. Après un échange mutuel de civilités, le vieillard se laissa entraîner, mais difficilement, à prendre avec son hôte un verre de liqueur, et cela à condition qu'il porterait lui-même une santé qu'il fit précéder d'une prière de cinq minutes ; puis, ôtant son bonnet et levant les yeux au ciel, il but à la mémoire de ces héros de l'église qui avaient les premiers arboré sa bannière sur les mon-

\. Probablpvneat, messieurs. Il semblerait que ceci fut dit dans le temps où l'on éprouvait des îrainles sur une invasion de la part de la France. {Note des Éditeurs.)

tagnes. Comme aucune instance ne put l'engager à prendre un second verre, mon patron le conduisit chez lui , et le logea dans la chambre du prophète, comme il appelle ce cabinet qui contient un lit de réserve occupé souvent par le pauvre voyageur1.

Le jour suivant, je pris congé du Vieillard de la mort, qui parut touché de l'attention inaccoutumée avec laquelle j'avais cultivé sa connaissance et écouté sa conversation. Quand il eut, non sans peine, enfourché son vieux poney blanc, il me prit la main et me dit : — La bénédiction de notre maître soit avec vous> jeune homme ! mes heures sont comme les épis mûrs, et vos jours sont encore dans leur printemps. Cependant vous pouvez être porté dans les greniers de la mort avant moi , car sa faux moissonne aussi souvent l'épi vert que l'épi jauni ; et il est sur vos joues une couleur qui, comme le vermillon de la rose , ne sert souvent qu'à cacher le ver de la tombe. Travaillez donc comme un ouvrier qui ignore quand son maître viendra ; et si Dieu permet que je revienne dans ce village lorsque déjà vous serez dans le lieu de repos, ces mains ridées sculpteront pour votre sépulture une pierre qui empêchera votre nom de périr.

Je remerciai le vieillard de ses généreuses intentions, et je poussai un soupir , moins de regret que de résignation , en pensant à la possibilité d'avoir bientôt besoin de ses bons offices. Mais quoique, selon toutes les probabilités humaines , il ne se soit pas trompé en supposant que le fil de ma vie pût être tranché avant le temps , il avait espéré pour lui une trop longue continuation de son pèlerinage sur la terre. Il y a plusieurs années qu'il n'a reparu dans les lieux qu'il fréquentait , et de jour en jour la mousse et le lichen couvrent d'une couche plus épaisse ces pierres qu'il passait sa vie à protéger contre la dégradation. Le commencement de ce siècle vit le terme de ses travaux, et il fut trouvé sur la route de Lockerby, dans le comté de Dumfries, épuisé et expirant; le vieux poney, compagnon de ses courses , se tenait immobile près de son maître , sur leaue! on trouva une somme suffisante pour l'enterrer décemment; preuve que sa mort ne fut hâtée ni par la violence ni par le besoin. Le nas peuple con-

i , M. Pattieson aurait pu ajouter, et pour le riche anssi, puisque, grâce à mon étoile, les grands de la terre ont quelquefois trouvé un abri dans ma pauvre demeure. Lorsque j'avais à mon service Dorothée, servante fraîche et enjouée, Son Honneur le laird de Smackawa, dans ses voyages à la métropole, avait l'habitude de préférer ma chambre du prophète, même à la chambre sablée du dais de l'auberge de Wallace, et de sacrifier une pinte, comme il le disait en badinant, pour obtenir son entrée dans la maison, mais en réalité pour jouir de ma compagnie pendant la soirée. — J. C.

serve avec respect sa mémoire, et plusieurs croient que les pierres qu'il répara n'auront plus besoin du secours du ciseau. On va même jusqu'à assurer que, depuis la mort du Vieillard des tombeaux, les noms des martyrs sont restés lisibles sur les pierres où tea? meurtre est constaté, tandis que ceux des persécuteurs, également gravés sur leurs monuments funèbres , sont entièrement effacés. Il n'est guère besoin de dire que ceci n'est qu'une fable, et que depuis la mort du vieux pèlerin les pierres qui étaient l'objet de ses soins tombent progressivement en ruine, comme tous les autres monuments terrestres.

Mes lecteurs comprendront qu'en voulant composer un tout des anecdotes que j'eus l'avantage de recueillir de la bouche du vieillard, je me suis bien gardé d'adopter son style, ses opinions, et même ses récits des faits, quand ils m'ont paru dénaturés par ses préjugés. J'ai tout employé pour les vérifier, en remontant à la source des traditions authentiques que m'ont fournies l'un et l'autre parti. *

Du côté des presbytériens, j'ai consulté les fermiers de l'ouest, qui , par la munificence de leurs propriétaires ou autrement , ont pu , malgré le bouleversement des domaines, conserver la jouissance des pâturages dans lesquels leurs pères conduisaient leurs troupeaux -, pourtant je dois avouer que plus nous avançons, plus cette source d'informations m'a paru limitée. J'ai donc eu recours , pour y suppléer , à ces modestes voyageurs que la civilité scrupuleuse de nos ancêtres appelait marchands ambulants , et que depuis , nous qui copions en tant d'autres choses les sentiments et les idées de nos voisins plus riches , nous avons nommés porte-balles ou colporteurs. Je dois reconnaître mes obligations envers ces tisserands de campagne qui voyagent pour débiter leur travail d'hiver, mais surtout envers les tailleurs, qui, grâce à leur profession sédentaire et à la nécessité où ils sont de l'exercer en résidant pour un temps dans les maisons de leurs pratiques, peuvent être considérés comme possédant un registre complet de traditions rurales. Je leur suis redevable de plusieurs éclaircissements sur les récits du Vieillard de la mort.

J'ai eu plus de peine à me procurer des matériaux pour corriger la partialité de ces astres de la science des traditions, — je me proposais d'offrir un tableau fidèle des mœurs de cette époque malheureuse, et de rendre égale justice aux deux partis; — mais, j'ai été à même de modifier les récits du vieillard et de ses amis caméroniens, par les rapports de plus d'un descendant de ces anciennes et hono-

râbles familles, aujourd'hui déchues dans la vallée de la vie, et qui gardent encore un orgueilleux souvenir du temps où leurs ancêtres combattirent et succombèrent pour la race exilée des Stuarts. Je puis même me vanter d'avoir pour appui de ce côté plusieurs mtorités respectables , car plus d'un évêque non conformiste , dont les revenus et le pouvoir étaient réduits d'après une échelle aussi apostolique que pourrait le désirer le plus grand ennemi de l'épiscopat, ont daigné , en passant par l'auberge de Wallace, me fournir leurs informations comme correctifs des faits que d'autres m'avaient transmis. Il se rencontre aussi par-ci par-là un laird ou deux qui , tout en haussant les épaules , ne sont guère honteux d'avouer que leurs pères ont servi dans les escadrons persécuteurs d'Earlshall et de Claverhouse : j'ai encore consulté avec fruit leurs gardes champêtres, cette charge étant une de celles qui deviennent le plus facilement héréditaires.

Après tout, en retraçant de nos jours les résultats que des principes opposés eurent sur les bons et sur les méchants de chaque parti , je ne dois pas craindre d'être soupçonné de vouloir me rendre coupable d'outrage et d'injustice envers l'un ou envers l'autre. Chez l'un le souvenir d'anciennes injures . le mépris et la haine de ses adversaires, firent naître, il est vrai, la rigueur et la tyrannie ; mais on ne saurait nier que si le zèle de la maison du Seigneur ne dévora pas les partisans du Covenant , il dévora du moins , suivant l'expression de Dryden , beaucoup de leur loyauté , de leur bon sens et de leurs bons principes. Nous pouvons espérer que les âmes de tous ceux qui étaient de bonne foi et vraiment braves dans les deux camps ont depuis longtemps jeté d'en haut un regard de surprise et de pitié sur les motifs mal appréciés qui causèrent leur haine mutuelle et leur état d'hostilité dans cette vallée de ténèbres, de sang et de larmes. Paix à leur mémoire ! Pensons d'eux ce que l'héroïne de notre seule tragédie écossaise prie son époux de penser de son père défunt * :

Ah ! ne blasphémez point la cendre de mon père ! Son crime fut alors l'implacable colère, Crime expié depuis par de cruels malheurs 2 !

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