‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 46 sur 93 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Vous lisez sur son front, — c'est la première page Du tragique récit que contient tout l'ouvrage. Shakspeare.

ébarrassé de la digne femme de charge, Morton se pré* § para à porter à son hôte ce qu'il avait réservé des provi* sions qu'elle lui avait servies. Il ne Crut pas nécessaire de prendre une lumière , étant parfaitement au fait du chemin, et ce fut un bonheur, car à peine mettait- il le pied sur le seuil de la porte , qu'un bruit de chevaux lui annonça que les cavaliers dont il avait déjà entendu les tambours 2 allaient passer près de la hauteur sur laquelle était située la maison de Milnwood. L'officier prononça distinctement le mot halte! Un silence profond suivit , interrompu seulement par la voix hennissante ou le piétinement d'impatience d'un coursier.

— A qui cette maison appartient-elle? demanda une voix impérieuse.

— A David Milnwood, s'il plaît à Votre Honneur, fut-il répondu.

— Le propriétaire est-il bien pensant?

— Il suit un ministre toléré parle gouvernement, et il ne s'est jamais montré réfractaire aux lois.

— Oh! oui, j'entends, toléré! Cette tolérance est un masque de

i. Un domestique de cette espèce ayant commis une offense grave envers son maître, r«çut de ce dernier l'ordre de quitter sur-le-cbamp son service. « En vérité, cela ne sera pas, revendit ce homme : si Votre Honneur ne s'aperçoit pas qu'il a un bon domestique, je sais que j'ai un bon maître, et je ne partirai pas. » Dans une autre occasion à peu près semblable, le mailre dit : « John, vous et moi, nous ne reposerons pas plus longtemps sous le même toit. » John répondit, avec une grande naïveté : a Et où diable Votre Honneur veut-il donc aller? »

2. La musique des régiments ne joue jamais la nuit. Mais qui peut nous assurer que ce n'était pas l'babitude du temps de Charles II? Jusqu'à ce que j'en sois bien informé, les tambours battront, car cela ajoute à l'effet pittoresque de cette marche nocturne.

trahison, très-iropolitiquement accordé à ceux qui sont trop lâches pour montrer leurs sentiments au grand jour. J'ai envie de faire visiter la maison : qui sait si quelqu'un des complices de ce meurtre infernal n'y est pas caché ?

— Je vous assure que ce serait peine inutile et temps perdu, dit une troisième voix, avant que Morton eût le temps de se remettre de l'alarme qu'il éprouvait. Milnwood est un vieil avare hypocondre et infirme qui ne se mêle nullement de politique, et qui tient à son argent plus qu'à toute autre chose au monde. Son neveu était ce matin au wappen-schaw ; il a même été capitaine du Perroquet, ce qui ne sent pas le fanatisme. Je vous réponds que tout le monde dort depuis longtemps dans cette maison, et vous tueriez le pauvre vieillard en lui donnant l'alarme à une pareille heure.

— Cela étant ainsi , ne perdons pas un temps que nous pouvons employer mieux. — Régiment des gardes, en avant : marche !

Une fanfare et le son prolongé des timbales, qui retentissaient à intervalles égaux pour marquer la mesure, annoncèrent , avec le cliquetis des armes et le bruit du pas des chevaux, que la troupe s'éloignait. La lune se montra à travers un nuage au moment où la tête de la colonne atteignait le point culminant de la colline autour de laquelle la route serpentait : l'acier des casques jeta quelques reflets , grâce auxquels il aurait été facile de compter un à un les cavaliers et les chevaux qui bientôt la couvrirent tout entière , car le détachement était nombreux. Lorsque le dernier dragon eut disparu, Morton songea à aller rejoindre Balfour. En entrant dans son asile, il le trouva assis sur son humble couche , tenant à la main une Bible de poche qu'il semblait étudier avec la plus profonde attention. Son épée, que dès la première alarme il avait tirée du fourreau , était en travers sur ses genoux, et une faible lumière, placée sur un vieux coffre qui servait de table, éclairait à demi ses traits durs et farouches, dont la férocité empruntait une expression plus noble et plus solennelle à l'enthousiasme qu'on y remarquait. Son visage était celui d'un homme dominé par un principe supérieur qui étouffe toutes les autres passions , de même qu'une haute marée fait disparaître les récifs qui frappaient naguère la vue et dont l'existence n'est plus révélée que par le bouillonnement des vagues écumantes.

Burley leva la tête quand Morton l'eut contemplé pendant une minute. — Je vois , lui dit celui-ci en jetant un coup d'œil sur l'épéer

que vous avez entendu le bruit de la cavalerie. C'est ce bruit qui m'a empêché de venir plus tôt.

— J'y ai fait peu d'attention , répondit Burley : mon heure n'est pas encore sonnée. Je sais bien qu'un jour j'irai rejoindre les saints quiis ont massacrés. Plût à Dieu que mon heure fût venue ! elle me réjouirait comme l'heure de l'hymen réjouit la jeune fiancée; mais si mon maître me rappelle à l'ouvrage , je dois lui obéir sans murmurer.

— Mangez et réparez vos forces; votre sûreté vous fait une loi de partir demain, dès que le jour vous permettra de distinguer à travers la plaine le sentier qui conduit aux montagnes.

— Yous êtes déjà las de moi, jeune homme? Vous le seriez davantage si vous connaissiez l'œuvre que je viens d'accomplir. — Mais je n'en suis pas surpris ; il y a des moments où je suis las de moimême. Pensez-vous qu'il ne soit pas pénible de se sentir appelé à exécuter les justes jugements du ciel , de renoncer à ce sentiment involontaire qui fait frissonner l'homme quand il trempe ses mains dans le sang ? Croyez-vous que celui qui vient de frapper un tyran puissant ne porte pas sur lui-même un œil d'effroi en le voyant tomber? qu'il ne mette pas quelquefois en question s'il a été véritablement inspiré et appelé à punir? croyez-vous qu'il ne doute pas quelquefois si dans ses prières il n'a pas confondu les réponses de la Vérité avec les illusions trompeuses de l'Ennemi?

— Monsieur Balfour, je ne suis pas en état de discuter sur de pareils sujets : mais je ne croirai jamais que le ciel puisse inspirer des actions contraires aux sentiments naturels dont il a fait la loi générale de notre conduite.

Burley parut un peu troublé ; mais il se remit bientôt, et repondit froidement : — Il est naturel que vous pensiez ainsi : vous êtes encore dans une obscurité plus profonde que celle qui régnait dans le cachot où fut plongé Jérémie ; que le cachot de Malcania , le fils d'Amelmelech , qui n'était rempli que d'une eau bourbeuse. Et cependant le sceau du Covenant est sur votre front. Le fils du juste qui résista aux lois de sang lorsque la bannière flotta sur les montagnes ne restera pas enseveli dans d'éternelles ténèbres. Dans ces temps d'amertume et de malheur, croyez-vous que tout ce qui est exigé de nous soit de maintenir le règne de la loi morale autant que le permet noire charnelle fragilité? Croyez- vous qu'il ne s'agisse que de dompter

nos affections corrompues et nos passions? Non, quand nous avons ceint nos reins nous sommes appelés à parcourir notre carrière avee courage, et quand nous avons tiré l'épée nous devons frapper l'impie, fût-il notre voisin ; frapper l'homme puissant et cruel , fût-il notre parent et l'ami de notre cœur.

— Tels sont les sentiments que vos ennemis vous attribuent, et qui excuseraient jusqu'à un certain point les mesures cruelles que le conseil a adoptées contre vous. On affirme que vous prétendez avoir une lumière intérieure, et que vous secouez le joug des magistrats, de la loi nationale , de l'humanité même, quand il se trouve en contradiction avec ce que vous appelez l'esprit qui s'élève en vous.

— Ceux qui le disent nous calomnient. Ce sont eux, les parjures, qui ont rejeté toute loi divine et humaine , et qui nous persécutent maintenant parce que nous restons fidèles à l'alliance solennelle et au Covenant entre Dieu et le royaume d'Ecosse, alliance jurée par eux tous, excepté quelques papistes maudits; alliance dont le contrat est aujourd'hui foulé aux pieds avec dérision, ou brûlé dans les places publiques... Quand Charles Stuart est revenu dans ses royaumes, sont-ce les impies qui l'ont ramené? Ils l'avaient tenté , mais tenté en vain. James Grahame de Montrose et ses bandits montagnards purent-ils le rétablir sur le trône de ses pères? Longtemps leurs têtes exposées sur la porte d'Edimbourg attestèrent leur défaite. Ce furent les ouvriers de l'œuvre sainte , les réformateurs du tabernacle , qui replacèrent Charles dans le rang d'où son père était tombé : et quelle a été notre récompense ? Suivant les paroles du prophète , nous cherchions la paix, nous n'en trouvâmes aucune; nous demandions la santé, nous fûmes couverts de plaies. Le hennissement des coursiers a retenti depuis Dan, et le royaume a tremblé à l'approche des forts; — ils sont venus, ils ont dévoré le royaume et tout ce qu'il contenait.

— Monsieur Balfour, je vous répète que je ne veux entrer en controverse avec vous sur rien de ce qui regarde le gouvernement. J'ai voulu payer la dette de mon père en vous donnant un asile; mais je n'ai dessein ni de servir votre cause ni de m'engager dans vos discussions. Je vous quitte donc, et j'éprouve un véritable regret de ne pouvoir vous rendre d'autres services.

— Mais j'espère que je vous reverrai demain avant mon départ ? Quand j'ai mis la main à l'œuvre , j'ai dit adieu à toute affection terrestre , et cependant je sens que le fils de mon ancien compagnon

m'est bien cher. Je ne puis le regarder sans éprouver une ferme conviction que je le verrai un jour tirer l'épée en faveur de la sainte cause pouï laquelle son père a combattu.

Morton lui promit de venir l'avertir au point du jour, et se retira*

Henry g ^ûta à peine quelques heures de repos. Son imagination , troublée par les événements de la journée, lui présenta les rêves les plus bizarres et les plus incohérents : — tantôt il voyait se dérouler devant lui des scènes d'horreur, et Burley en était l'auteur principal j — tantôt Edith Bellenden s'offrait à lui, pâle, les yeux en pleurs, les cheveux épars : elle implorait son secours , et il ne pouvait répondre à sa voix. Il s'éveilla avec un mouvement de fièvre, le cœur rempli de sinistres pressentiments. Déjà la cime des monts lointains se couronnait des premières lueurs de l'aurore qui précèdent le soleil dans une fraîche matinée de printemps. — J'ai dormi trop longtemps i s'écria-t-il, allons favoriser le départ du malheureux fugitif.

Il s'habilla à la hâte , ouvrit doucement la perte de la maison , et courut au lieu où était caché le covenantaire. Il y entra sur la pointe du pied , car l'air résolu aussi bien que l'étrange langage de cet homme singulier lui avaient inspiré un sentiment semblable à du respect. Balfour dormait encore. Un rayon du soleil levant tombais sur son visage, dont l'agitation annonçait un trouble intérieur. Étendu tout habillé sur sa couche nue, sa main droite faisait un geste menaçant, symptôme des rêves de sang et de violence; l'autre s'étendait parfois avec le mouvement qu'on fait pour repousser quelqu'un*. La sueur couvrait son front — comme les bulles d'eau qui surnagent à la surface naguère troublée d'un fleuve ; — des paroles entrecoupées s'échappaient de sa bouche à de courts intervalles. — Tu es pris, Judas, tu es pris !... n'embrasse pas mes genoux... Immolez-le... Un prêtre!... oui , un prêtre de Baalj qu'il soit lié et égorgé près du ruisseau de Kishon!... Les armes à feu seront impuissantes contre lui... frappez avec le fer... Terminez son agonie... terminez son agonie, ne fût-ce que par égard pour ses cheveux blancs!

Alarmé de ces expressions sinistres, qui au milieu du sommeil revêtaient toute l'énergie qu'elles auraient eue au moment même de l'accomplissement d'un acte de violence, Morton réveilla son hôte eia lui frappant sur l'épaule. Les premiers mots que prononça Burley furent ceux-ci : — Menez-moi où vous voudrez, j'avouerai tout.

Quand il fut complètement réveillé , il reprit son aspect sombre et

farouche. Avant de rien dire à Morton, il se jeta à genoux, implorant le ciel pour l'église d'Ecosse, le suppliant de regarder comme précieux le sang de ses saints martyrs , et d'étendre son bouclier sur les restes dispersés du troupeau qui s'était réfugié dans le désert pour l'amour de son saint nom. Sa dernière prière appelait la vengeance sur les oppresseurs ; — prière rendue plus terrible encore par l'emphase de son langage empreint du style oriental de l'Écriture. Son invocation au Très-Haut terminée, il se releva , prit Morton par le bra^ , et ils descendirent du grenier à foin dans l'écurie , où l'homme errant ( pour donner à Burley un nom qui a servi souvent à désigner sa secte) se mit à préparer son cheval. Quand il l'eut sellé et bridé, il pria Morton de l'accompagner jusqu'à une portée de fusil dans le bois, et de le mettre sur le sentier qui conduisait aux marais. Morton y consentit volontiers.

Ils firent environ un mille à l'ombre de grands arbres qui bordaient un sentier conduisant aux montagnes. Tout à coup Burley, rompant le silence qu'ils avaient gardé jusque-là, se tourna vers son guide et lui dit : — Eh bien , mes paroles d'hier ont-elles porté fruit dans votre esprit ?

— Je suis toujours dans la même opinion, répondit Morton : mon désir est d^Iïicr, aussi longtemps que je le pourrai, les devoirs de chrétien à ceux de paisible sujet.

— C'est-à-dire , en d'autres termes , reprit Burley avec un sourire amer, que vous voulez servir en même temps Dieu et Mammon , que vos lèvres professeront un jour la vérité, et que le lendemain votre bras versera le sang de ceux qui ont juré de la défendre. Croyez- vous pouvoir toucher de la poix sans vous noircir les mains? croyez-vous vivre parmi les méchants , les papistes , les prélatistes , et partager leurs plaisirs, qui sont comme les mets offerts aux idoles ; communiquer peut-être avec leurs filles , comme les enfants de Dieu avec les filles des hommes avant le déluge , et rester exempt de toute souillure? Je vous dis que toute communication avec les ennemis de l'église est maudite de Dieu. Ne touchez à rien, ne goûtez à rien, ne vous affligez de rien, jeune homme, comme si vous étiez le seul appelé à dompter vos affections charnelles et à renoncer aux pièges du plaisir. Je vous dis que le fils de David a condamné à cette épreuve toute la génération des hommes.

Burley monta à cheval , puis se tournant vers Morton , il cita ce

passage de l'Écriture : — Un joug pesant est imposé aux fils d'Adam depuis le jour qu'ils sortent du sein de leur mère jusqu'à celui où ils retournent à la terre , qui est la mère de toutes choses : l'homme qui est vêtu de soie et qui porte une couronne n'en est pa^ plus exempt que celui qui est vêtu d'un simple lin,.. Ils sont tous livrés h la haine, à l'envie, à l'inquiétude, aux combats, aux dangers, et à ïa peur de la mort. — En parlant ainsi , il partit au galoj, et disparut dans la forêt.

— Adieu, sauvage enthousiaste! s'écria Morton en le regardant s'éloigner. Comme la société d'un pareil homme serait dangereuse pour moi en certains moments ! L'exagération de ses principes religieux et les conséquences atroces qu'il en tire ne me permettront jamais de penser comme lui; mais est-il possible qu'un homme, qu'un Écossais voie de sang-froid le système de persécution adopté dans ce malheureux pays? N'est-ce pas par là qu'on a mis les armes à la main à des gens qui n'auraient jamais conçu l'idée de se révolter? N'est-ce pas pour la cause de la liberté civile et religieuse que mon père a combattu? — Et moi, dois -je rester dans l'inaction? dois-je prendre parti pour les persécuteurs , ou pour les victimes de l'oppression? — Qui sait si ceux-là même qui aujourd'hui appellent à grands cris la liberté ne deviendraient pas, à l'heure de la victoire, les plus cruels et les plus intolérants des oppresseurs? Quelle modération peut-on attendre de ce Balfour et de ceux dont il est un des principaux champions? On dirait que sa main fume encore du sang qu'il vient de verser, et que son cœur est torturé par l'aiguillon d'un remords que son enthousiasme ne saurait émousser. — Je suis fatigué de ne voir autour de moi que fureur et violence qui prennent le masque , ici de l'autorité civile, là d'un zèle religieux. Je suis fatigué de mon pays, de moi-même, de ces bois, de cette rivière, de cette maison, de tout, excepté d'Edith, qui ne m'appartiendra jamais : l'orgueil de sa grand'mère , les opinions différentes de nos familles , mon état d'esclavage , car je n'ai pas même les gages d'un serviteur, tout contrarie mon espoir. Pourquoi prolonger une illusion si pénible? — Mais je ne suis pas esclave, reprit-il tout haut et en se redressant avec -fierté ; non , d'un côté du moins je suis libre : je puis changer de demeure, i'épée de mon père m'appartient; l'Europe est ouverte devant moi comme elle le fut à tant de mes compatriotes qui l'ont remplie du bruit de leurs exploits. — Si un heureux hasard ne peut

m'élever au rang de nos Ruthwen , de nos Lesley, de nos Monroe , ces capitaines si chers au fameux champion du protestantisme Gus tave-Adolphe, du moins me restera-t-il l'existence d'un soldat... ou îe tombeau d'un soldat.

Au moment où il prenait cette détermination, Heni^ se trouva devant la porte de la maison, et résolut de ne pas perdre de temps pour la communiquer à son oncle. — Un coup d'œil d'Edith , pensait-il , un seul mot d'elle ferait évanouir toutes mes résolutions. H faut que je fasse un pas qui ne me permette plus de reculer, il faut que je ne la revoie que pour lui faire mes adieux.

Il entra avec cette intention dans le salon lambrissé où M. Milnwood prenait ses repas, et il l'y trouva assis dans un grand fauteuil, ayant devant lui une jatte de gruau, son déjeuner ordinaire. La femme de charge favorite était appuyée sur le dossier du fauteuil, dans une attitude moitié familière, moitié respectueuse. Le vieillard avait été d'une très-grande taille; mais les années lui avaient totalement fait perdre cet avantage , et son dos courbé offrait une véritable surface curviligne; tellement qu'un jour, où au milieu d'une assemblée tenue dans la paroisse voisine on discuta sur la courbure à donner à un pont qu'il s'agissait de jeter sur une petite rivière , un plaisant proposa d'acheter le dos de Milnwood, parce qu'il ne possédait rien qu'il ne fût prêt à donner pour de l'argent. Des pieds d'une grandeur démesurée ; des mains aussi sèches que longues , garnies d'ongles que l'acier touchait rarement; des joues creuses; un visage ridé, d'une longueur correspondante à celle de sa personne ; de petits yeux gris qui ne brillaient que lorsqu'il était occupé ( d'une affaire qui devait lui rapporter quelque profit : tel était l'extérieur de M. Morton de Milnwood. La nature se serait montrée peu judicieuse si elle avait placé dans une telle enveloppe un esprit libéral et bienfaisant : aussi ne commit- elle pas cette erreur, et l'on trouvait en lui un parfait modèle d'avarice et d'égoïsme.

Lorsque cet aimable personnage aperçut son neveu, il se hâta, avant de lui adresser la parole, de porter à sa bouche sa première cuillerée de gruau. Elle était brûlante ; et comme il l'avait avalée san& précaution., la douleur qu'il ressentît augmenta l'envie de gronder qu'il éprouvait déjà. — Au diable soit celui qui a préparé ce gruau! s'écria-t-il avec colère, en apostrophant son déjeuner.

— Il est pourtant bon, répondit mistress Wilson, c'est moi qui l'ai

fait. Mais pourquoi vous pressez-vous tant? voilà ce que c?est que de n'avoir pas de patience.

— Paix ! Alison : c'est à mon neveu que je veux parler. — Eh bien, Monsieur, vous menez une belle vie! vous n'êtes rentré hier qu'à minuit.

— A peu près , Monsieur.

— A peu près, Monsieur! voilà une belle réponse! Et pourquoi n'êtes-vous pas rentré aussitôt après la revue ?

— Je présume que vous en savez la raison, Monsieur; j'ai eu l'avantage d'être le meilleur tireur, et j'ai été obligé de rester pour offrir quelques rafraîchissements aux jeunes gens.

— Des rafraîchissements ? Diable ! et vous venez me dire cela en face! Vous vous mêlez de régaler les autres, vous qui n'auriez pas à dîner si je ne vous gardais chez moi par charité , tandis que j'ai à peine ce qu'il me faut pour vivre ! Mais si vous m'occasionnez des dépenses, il est temps que vous m'en dédommagiez par votre travail. Je ne vois pas pourquoi vous ne conduiriez pas ma charrue : justement le laboureur vient de nous quitter; cela vaudrait mieux que de porter ces habits verts , et de dépenser votre argent en poudre et en plomb ; vous auriez un honnête métier, et vous gagneriez votre pain sans être à charge à personne.

— Je suis très-ambitieux d'avoir un honnête métier, mais je ne sais pas conduire la charrue.

— Et pourquoi ne le sauriez-vous pas? C'est un métier plus facile que votre tir au fusil ou à l'arc, que vous aimez tant. Le vieux Davie laboure maintenant, et vous pourriez aiguillonner les bœufs pendant deux ou trois jours, en prenant bien garde de ne pas trop les pousser; après cela vous seriez en état de mener vous-même la charrue. — Vous ne deviendrez pas plus jeune pour apprendre , rapportez-vousen à moi. —Notre terre d'Haggis-Holm est dure, et Davie se fait trop vieux.

— Pardonnez-moi si je vous interromps, mon oncle, mais je venais précisément vous faire part d'un projet que j'ai formé, et qui voup délivrera de la charge que je vous occasionne.

— Un projet que vous avez formé ! cela doit être curieux. Et quel est ce beau projet , jeune homme?

-— Je vais vous le dire en deux mots , Monsieur. J'ai dessein de quitter ce pays, et de prendre du service dans un royaume étranger,

comme mon père l'a fait avant les troubles qui continuent de désoler l'Ecosse. Son nom n'est peut-être pas encore oublié dans le pays où il a servi , et ce nom procurera à son fils l'avantage d'être connu , ne fùi«ce qu'en qualité de soldat.

— Que le ciel nous protège ! s'écria la femme de charge : M. Henry s'en aller! Mais non , non, cela n'est pas possible.

Milnwood n'avait pas la moindre envie de laisser partir son neveu, qui lui était utile en bien des occasions , et il fut comme frappé de la foudre en entendant un jeune homme qu'il avait toujours trouvé soumis à ses moindres volontés, aspirer tout à coup à un état d'indépendance. — Et qui vous donnera les moyens d'exécuter ce projet extravagant, Monsieur? lui demanda-t-il. Ce ne sera pas moi, certainement. Vous comptez faire comme votre père , vous marier, vous faire tuer, pour me laisser sur les bras une nichée d'enfants qui feront du tapage dans ma maison pendant mes vieux jours, puis s'envoleront, comme vous, quand ils se sentiront des ailes.

— Je n'ai aucune idée de mariage.

— Là , écoutez-le ! dit la femme de charge. C'est une pitié d'entendre les jeunes gens parler ainsi. Ne sait-on pas bien qu'il faut qu'ils se marient, ou qu'ils fassent pis encore?

— Paix, Alison, s'écria son maître. Quant à vous, Henry, ôtez-vous cette folie de la tête. C'est la soldatesque que vous avez vue hier qui l'y a fourrée. Il faut de l'argent pour cela, et vous n'en avez point.

— Mes besoins sont très-bornés , Monsieur, et si vous vouliez me remettre la chaîne d'or que le margrave donna à mon père après la bataille de Lutzen...

— La chaîne d'or! s'écria le vieillard.

— La chaîne d'or ! répéta mistress Wilson ; miséricorde ! Et tous deux restèrent muets d'étonnement.

— ... J'en garderai quelques anneaux, comme souvenir de la bravoure qui lui a mérité ce présent, et le surplus me fournira le moyen de suivre la carrière où il a acquis tant de gloire.

— Mon Dieu ! monsieur Henry, ne savez-vous donc pas que mon maî*?e la porte tous les dimanches? lui fit observer Alison.

— Les d'hanches et les samedis, toutes les fois que je m^ts mon habit de velours noir, ajouta M. Milnwood. Au surplus, j'ai entendu dire à Wyhe Mac-Tri ckit que ce genre de propriété ne se transmet pas par la ligne directe dans l'ordre de succession , qu'elle revient

de droit au chef de la famille. — Savez -vous qu'elle a trois mille anneaux? J'en suis sûr, je les ai comptés mille fois. Elle vaut trois cents livres sterling.

— C'est plus qu'il ne me faut , Monsieur. Si vous voulez me donner îe tiers de cette somme, et cinq anneaux de la chaîne, le surplus sera un faible dédommagement de la dépense que je vous ai occasionnée.

— Ce jeune homme a le cerveau tout à fait dérangé ! Grand Dieu! que deviendra la maison de Milnwood quand je n'existerai plus? ce jeune prodigue vendrait la couronne d'Ecosse s'il la tenait.

— Écoutez , Monsieur, dit à demi-voix la vieille femme de charge à son maître, c'est un peu votre faute. Vous voulez le tenir de trop court. Sa dépense chez Niel , par exemple, eh bien , il faut la payer.

— Si elle excède deux dollars , je ne veux pas en entendre parler.

— Je réglerai cela avec M. Niel la première fois que j'irai à la ville : j'en aurai meilleur marché que vous ou que M. Henry. — Ne le contrariez pas davantage, dit-elle ensuite tout bas à Morton , mais soyez tranquille. Je paierai tout avec l'argent du beurre que je vendrai. — Mais aussi, ajouta-t-elle à haute voix, ne parlez pas à M. Henry de conduire la charrue. Il ne manque pas dans le pays de pauvres malheureux qui s'en chargeront pour une bouchée de pain. Cela leur convient mieux qu'à un jeune homme comme lui.

— Et puis alors nous aurons les dragons en gamisaires pour avoir nourri et entretenu des rebelles. Jolie affaire où vous nous aurez jetés! Mais allons, déjeunez, Henry 5 ôtez votre habit vert, et mettez votre raploch 4 gris. C'est un costume plus décent et plus agréable à la vue que tout cet attirail de clinquant et de rubans.

Après avoir déjeuné, Morton se retira dans sa chambre, bien convaincu qu'il n'avait aucun espoir de réussir dans ses projets. Peut-être ne fut-il pas intérieurement très-fâché des obstacles qui s'opposaient à ce qu'il quittât le voisinage de Tillietudlem.

La ménagère le suivit, et, lui frappant doucement sur l'épaule, lui recommanda d'être un brave garçon, de bien ménager son habit aeiif. — Je vais l'emporter avec votre chapeau pour les brosser, ditelle, mais ne vous avisez plus de parler de vous en aller ou de vendre la chaîne d'or. Votre oncle aime à vous voir, presque autant qu'il aime à compter les anneaux de la chaîne, et vous savez que les vieilles

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