CHAPITRE X
Si je te proposais de voguer avec toi Sur le cristal uni d'une mer sans orage, Pour laisser là l'esquif et gagner le rivage Quand le souffle des vents inspirerait l'effroi? Prior.
andis que lady Margaret tenait avec le noble sous-officier de dragons la conférence que nous avons rapportée dans le chapitre précédent , sa petite-fille , qui ne partageait qu'à un très-faible degré son enthousiasme pour tout ce qui se rattachait au sang royal , n'avait honoré Bothwell que d'un simple coup d'œil , et n'avait vu en lui qu'un homme robuste, dont les traits brunis par les intempéries de l'air exprimaient à la fois la hardiesse de la débauche , le mécontentement de l'orgueil et la gaieté insouciante d'un désespéré. Les autres soldats attirèrent encore moins son attention ; mais quant au prisonnier, qui , enveloppé dans son manteau , prenait un soin particulier de cacher sa figure , elle pouvait à peine en détacher ses regards, et cependant elle se reprochait une curiosité qui semblait évidemment mortifier celui qui en était l'objet.
— Je voudrais savoir qui est ce pauvre prisonnier, dit-elle à Jenny Dennison, suivante qui était spécialement à sou service.
— Je pensais la même chose , miss Edith ; mais ce ne peut être Cuddy Headrigg, il est plus grand et plus robuste.
— Cependant, continua miss Bellenden, c'est peut-être un voisin auquel nous pourrions avoir quelque motif de nous intéresser.
— Une fois les soldats installés, je saurai bientôt qui il est ; car j'en connais un parfaitement, le plus jeune et le mieux fait.
— Je crois que vous connaissez tous les fainéants du canton.
— Non, miss Edith, je ne suis pas si prompte à faire des connaissances. Certes, on ne peut pas s'empêcher de connaître de vue ceux qui ne cessent de vous regarder à l'église ou au marché ; mais je parle à un très-petit nombre de jeunes gens, à moins qu'ils ne soient de la maison, ou les trois Steinsons, et Tom Rand, et le jeune meunier, et les cinq Howison, et le long Tom Gilly, et...
— Je vous en prie, fermez cette liste de vos exceptions, qui menace d'être longue, et dites-moi comment vous avez connu ce jeune soldat.
— Mon Dieu , miss Edith, c'est Tom Holliday, le dragon qui fut blessé à deux pas d'ici par les gens du conventicule d'Outerside- Moor, et qui a passé plus d'un mois au château. Ah! je peux lui demander tout ce que je voudrai, je suis bien sûre que Tom ne me refusera pas.
— Tâchez donc de trouver l'occasion de lui demander le nom du prisonnier, puis venez me joindre dans ma chambre.
Jenny s'acquitta de sa commission, et elle ne tarda pas à rentrer avec un visage sur lequel on lisait la surprise, la consternation, et un vif intérêt pour le prisonnier.
— Eh bien, Jenny, pourquoi cet air effaré? Serait-ce véritablement ce pauvre Cuddy?
— Cuddy! répondit la fidèle femme de chambre qui n'ignorait pas combien elle allait causer de chagrin à sa maîtresse; non, non., miss Edith, ce n'est pas Cuddy; mais, qui l'aurait jamais cru? c'est le jeune Milnwood lui-même.
— Le 'eune Milnwood! s'écria miss Bellenden en pâlissant à son tour, cela est impossible ! absolument impossible! Son oncle suit le culte toléré par la loi, et le jeune Milnwood n'a jamais pris part à ces malheureuses dissensions. Il est innocent, bien certainement, à moin^ qu'il n'ait osé protester contre quelque injustice.
— Ce n'est pas dans un temps comme celui-ci , miss Edith , qu'on s'inquiète de ce qui est juste ou injuste. Fût-il plus innocent que l'en-
fant nouveau-né, on saurait le faire paraître coupable. Mais Tom Holliday m'a dit qu'il y va même de sa vie, car il a recelé un des hommes du comté de Fife qui ont tué le vieil archevêque.
— Il y va de sa vie ! s'écria miss Bellenden respirant à peine : il faut que je le voie, que je lui parle... On ne lui fera, on ne peut vouloir lui faire perdre la vie !
— Ah ! ma chère miss, pensez à votre grand'mère, au danger, à la difficulté. Il est gardé à vue jusqu'à l'arrivée de Claverhouse; et, s'il ne peut donner satisfaction au colonel, Tom Holliday assure que son affaire sera bientôt faite. — A genoux ! — en joue ! — feu ! — Tout juste comme on fit à ce pauvre vieux sourd John Macbriar, qui périt parce qu'il ne put répondre à des questions qu'il n'entendait pas.
— S'il faut qu'il meure, Jenny, je mourrai avec lui. Ne me parlez ni de dangers ni de difficultés. Faites-moi voir Holliday, conduisezmoi vers lui; je me jetterai à ses pieds, je le prierai, je le supplierai, je lui dirai que pour le salut de son âme...
— Ah ! merci de nous ! notre jeune lady aux genoux d'Holliday, et lui parlant de son âme, tandis qu'il sait à peine, le pauvre garçon, s'il en a une ! Mauvais projet , ma chère maîtresse , et qui ne peut réussir. Si vous voulez absolument voir le jeune Milnwood, laissezmoi conduire cette affaire, quoique je ne voie pas trop où elle aboutira. Je sais comment je dois m'y prendre avec Holliday : c'est lui qui est de garde à la tour dans laquelle le jeune Milnwood est enfermé.
— Allez vite me chercher un plaid, Jenny 5 ne perdez pas un instant. Il faut que je le voie. Je trouverai quelque moyen de le sauver. Dépêchez-vous , si vous tenez à obtenir jamais quelque chose de moi.
Jenny s'élança, et bientôt elle revint avec un plaid dans lequel Edith s'enveloppa de manière à se cacher le visage et à déguiser en partie le reste de sa personne. Il existait, pour arranger les plaids, une manière particulière aux dames de ce temps-là et du siècle suivant1 ; et comme, selon les vénérables anciens de l'église, elle était propre à faciliter les intrigues, ils dirigèrent plus d'un pieux décret de l'assemblée contre cette façon de porter le manteau ] Mais, alors
i. On se cachait alors fréquemment le visage, soit qu'on fût dans les lieux publics ou dans ues sociétés mélangées. En Angleterre, où l'on ne portait pas de plaids, les dames se servaient de masques dans la même intention, et les galants jetaient les pans de leurs manteaux par-dessus leur épaule droite, pour cacher une partie de leur visage. On rencontre de fréquentes allusions à cot «sage dans le journal de Pepys.
comme toujours, la mode prévalut contre l'autorité, et tant qu'on porta des plaids , les femmes de tous les rangs les employèrent souvent comme une espèce de masque et de voile.
Ainsi déguisée, miss Bellenden s'avança d'un pas tremblant vers le lieu où Bothwell avait fait enfermer Morton. C'était une espèce de cabinet d'étude, et la porte donnait sur une galerie dans laquelle Holliday se promenait en long et en large ; car le brigadier, fidèle à sa promesse, et touché peut-être de la jeunesse et de la noble conduite de son prisonnier , n'avait pas voulu placer de sentinelle en dedans. La carabine sur l'épaule, le dragon se consolait de sa solitude en s'humectant de temps en temps le gosier à l'aide d'une bouteille de rin placée sur une table , et qui avait succédé à un pot de bière déjà mis à sec. En arrivant à la porte de la galerie , elles l'entendirent fredonner l'air joyeux de cette ballade écossaise qui commence par
Entre Dundee et Saint-Johnstone Avec moi vous viendrez, ma bonne.
— Surtout laissez-moi faire, dit Jenny à sa maîtresse ; je sais comment il faut m'y prendre avec lui. Ne proférez pas un seul mot.
Elle ouvrit la porte de la galerie au moment où la sentinelle tournait le dos, et, prenant un ton de coquetterie villageoise, se mit à chanter sur le même air :
Je suivrais un soldat! qui, moi?
0 mon Dieu ! que dirait ma mère?
C'est un lord qu'il me faut, ma foi!
Cherche donc une autre bergère.
— Une vraie provocation, de par Jupiter ! dit Holliday en faisant demi-tour, et deux contre un, encore ! Mais il n'est pas aisé de battre le soldat avec ses propres armes , dit le proverbe. — Et il reprit la chanson où la demoiselle l'avait laissée :
Tu me suivras, te dis-je, un jour, Pour partager mon lit, ma table; Pour danser au son du tambour, Tu me suivras, bergère aimable.
— A présent payez-moi ma chanson, ma jolie garde-malade, dit-il quand il eut terminé le couplet.
— Je n'aurais jamais pensé à cela, monsieur Holliday, répliqua Jenny en le repoussant avec un air de fâcherie parfaitement joué; et que penserait mon amie, si je vous laissais faire? je vous assure que vous ne me verrez plus, si vous n'êtes pas plus poli. Ne devriezvous pas rougir de honte? Croyez-vous que ce soit pour ces folies que je suis venue ici avec mon amie , monsieur Holliday?
— Et pour quelles folies y êtes-vous venue, miss Jenny ?
— Ma cousine a besoin de parler à M. Morton, votre prisonnier, et je suis venue pour l'accompagner.
— Vraiment ? Diable ! Et comment vous proposez-vous d'entrer dans cette chambre? Vous et votre cousine, vous ne me paraissez pas assez minces pour passer par le trou de la serrure ; et quant à ouvrir la porte , il ne faut pas en parler.
— Il ne faut pas en parler, mais il faut le faire.
— Très-joli projet , ma jolie Jenny. — Et le dragon reprit sa marche en fredonnant.
Approche-loi du puits, et vois,
Ma chère Jeannette ; Approche-toi du puits, et vois,
Ma chère Jeannette,
Ton joli minois.
— Vous ne voulez donc pas nous laisser entrer, monsieur Holliday ! Eh bien, tant pis pour vous. Voici la dernière fois que vous me verrez, et je garderai pour moi ce que je vous destinais.
En parlant ainsi , la suivante faisait jouer dans sa main un dollar d'argent.
— Donnez-lui de l'or ! lui dit tout bas miss Edith.
— Non, non, répondit-elle de même; l'argent est assez bon pour les gens qui, comme lui, ne se soucient pas des coups d'œil d'une jolie fille ; d'ailleurs il pourrait soupçonner que vous êtes plus qu'il ne convient que vous paraissiez. L'argent n'est pas si commun. — « Élevant ensuite la voix : — Eh bien , monsieur Holliday , ma cousine n'a pas le temps de rester ici. Voyez donc si vous voulez nous laisser entrer, ou bien nous nous en allons.
— Un moment ! un moment ! Parlementons, Jenny : si je laisse entrer votre cousine, me tiendrez-vous compagnie jusqu'à ce qu'elle revienne ? C'est le moyen que nous soyons tous contents.
— Oui-da ! Croyez-vous donc que ma cousine et moi nous soyons fi lies à compromettre notre réputation en restant tête à tête avec un homme comme vous ou comme votre prisonnier ! Non , non , monsieur Holliday, rayez cela de vos tablettes. Ah! mon Dieu! quelle différence entre ce que certaines gens promettent et ce qu'ils tiennent ! Combien de fois ne m'avez-vous pas dit de vous demander tout ce que je voudrais! et pour la première fois que j'use de la permission, vous me refusez ! Ce n'est pas ainsi qu'agissait ce pauvre Cuddy que vous méprisez tant. Il se serait fait pendre plutôt que d'hésiter à faire ce que j'exigeais de lui.
■-«■ Au diable soit Cuddy ! j'espère bien qu'il sera pendu tout de bon un de ces quatre matins. Je l'ai vu aujourd'hui à Milnwood avec sa vieille mère puritaine, et si j'avais su que vous me le jetteriez à la tête, je l'aurais emmené pieds et poings liés et attaché à la queue de mon cheval. Ah ! nous avions un bon prétexte pour l'arrêter.
— Fort bien ! fort bien ! Si vous forcez Cuddy à s'enfuir dans les bois et dans les montagnes , prenez garde qu'il ne vous lâche un bon coup de fusil. Il est bon tireur, il a été le troisième au Perroquet. Il est aussi fidèle à sa promesse qu'adroit de l'œil et de la main, quoiqu'il ne fasse pas tant de phrases que certaines gens de votre connaissance; mais cela m'est égal. — Allons, ma cousine, retirons-nous.
— Attendez , Jenny ! Diable ! craignez-vous donc que je ne fasse long feu quand j'ai dit quelque chose ? — Où est mon brigadier?
— A table , aver l'intendant et Gudyil , buvant et mangeant.
— Il est en sûreté , certes. Et que font mes camarades ?
— Ils font circuler la tasse avec le fauconnier et les autres domestiques.
— Ont-ils de la bière en abondance?
— Six gallons , et de la meilleure.
— Alors , ma petite Jenny , ils ne viendront que pour me relever de faction , et peut-être plus tard. Mais me promettez-vous de venir me voir seule une autre fois ?
— Peut-être oui, peut-être non. En attendant, voilà un dollar dont vous aimerez la compagnie autant que la mienne.
— Dieu me damne si cela est vrai ! dit le dragon en prenant l'argent; mais c'est pour m'indemniser du risque que je cours; car si le colonel savait ce que je fais pour vous, il me ferait enfourcher un cheval de bois aussi haut que la tour de Tillietudlem. Mais chacun dans le
LES PURITAINS D'ÉGOSSE. 2i5
régiment prend tout ce qu'il peut attraper. Bothwell, avec son sang royal, nous donne un bon exemple. Si je ne comptais que sur vous, ma petite diablesse, je perdrais ma peine et ma poudre , tandis que ce camarade (en regardant le dollar) sera bon tant qu'il durera. Allons, voilà la porte ouverte, entrez ; mais ne vous amusez pas à jaser trop longtemps avec le jeune whig, et dès que je vous appellerai, en route , comme si vous entendiez sonner le boute-selle.
Dès qu'elles furent entrées, Holliday ferma la porte sur elles, reprit sa carabine, et continua sa marche mesurée dans la galerie, en sifflant comme une sentinelle qui ne pense qu'à tuer le temps.
Morton était assis, les coudes sur une table, la tête appuyée sur ses mains , et il semblait livré à de sérieuses réflexions. Il leva les yeux en entendant ouvrir la porte, et, voyant entrer deux femmes, il fit un mouvement de surprise. Edith n'avait ni la force d'avancer ni celle de parler : sa modestie faisait disparaître le courage et l'espérance que le désespoir lui avait inspirés. Un chaos pénible d'idées accablait son esprit , et elle concevait même la crainte de s'être dégradée aux yeux de son amant en se permettant une démarche peu conforme à la retenue de son sexe, quoique les circonstances parussent l'excuser. Elle restait sans mouvement et presque sans connaissance, appuyée sur le bras de sa suivante, qui s'efforçait en vain de la raffermir en lui disant tout bas : — Eh bien , miss Edith , nous voilà entrées : profitons du moment ! Le sergent peut venir faire sa ronde, et il ne faut pas exposer le pauvre Holliday à être puni pour nous avoir obligées.
Le prisonnier commençait à soupçonner la vérité ; il s'avança timidement. Quelle autre qu'Edith , dans le château de lady Bellenden , pouvait prendre intérêt à lui ? Cependant , comme le costume dont elle était revêtue et le plaid qui la couvrait l'empêchaient de la reconnaître , il craignait de commettre une méprise offensante pour l'objet de sa tendresse. Enfin Jenny, que son caractère résolu et sa hardiesse d'esprit rendaient propre au rôle qu'elle jouait alors , prit sur elle de rompre la glace. — Monsieur Morton, dit-elle, miss Edith est bien chagrine de votre situation, et elle vient...
Elle n'eut pas besoin d'en dire davantage ; Henry était auprès d'Edith et pvesque à ses pieds j il s'était emparé d'une de ses mains, et l'accablait de remerciements que son émotion rendait presque inintelligibles , et que nous ne pourrions interpréter que par une des-
cripiion exacte des gestes et des mouvements passionnés qui indiquaient le trouble de son âme.
Edith resta d'abord aussi immobile que la statue d'une sainte à qui un adorateur vient porter un religieux hommage ; mais , au bout de quelques minutes , revenant à elle , elle dégagea sa main de celles de Henry. — Me pardonnerez-vous , lui dit-elle d'une voix faiblement articulée , une démarche que j'ai peine à excuser moi-même? Mais l'amitié que j'ai conçue pour vous depuis longtemps est trop forte pour que je puisse vous abandonner quand il semble que tout le monde voks abandonne. Pourquoi vous a-t-on arrêté? qu'est-il possible de faire pour vous ? Mon oncle, qui vous estime , M. Milnwood lui-même, ne peuvent-ils vous être utiles ? Que faudrait-il faire pour vous sauver? qu'avez-vous à craindre?
— Je ne crains plus rien ! s'écria Henry en saisissant de nouveau une main qu'Edith ne chercha plus à retirer. Quoi qu'il puisse m' arriver, ce moment est le plus heureux de ma vie. C'est à vous, chère Edith, — j'aurais dû dire miss Bellenden, mais l'infortune donne quelques droits; — c'est à vous que je dois le seul instant de bonheur qui ait embelli mon existence ; et s'il faut perdre la vie , ce souvenir fera la consolation de mes derniers moments.
— Mais est-il possible , monsieur Morton , que vous , qui n'aviez jusqu'ici pris aucune part à nos dissensions civiles, vous vous y trouviez tellement impliqué tout à coup, que, pour expier cette faute, il ne faille rien moins que...
Elle s'arrêta, ne sachant comment exprimer sa pensée.
— Rien moins que ma vie , voulez- vous dire ? répondit Morton avec calme. Je crois qu'elle dépend entièrement de la volonté de mes juges. Mes gardes me disent pourtant qu'il peut se faire qu'on me permette de prendre du service dans un régiment écossais au service étranger. Je croyais, il y a quelques instants, pouvoir embrasser cette alternative avec plaisir, mais depuis que je vous ai revue , miss Bellenden, je sens que pour moi l'exil serait plus cruel que la mort.
— Il est donc vrai que vous avez été assez imprudent pour avoir des liaisons avec quelqu'un des misérables qui ont assassiné le primat?
<— Quand j'ai donné asile, pour une nuit, à un de ces insensés, qui avait été l'ami et le camarade de mon père, j'ignorais même que le crime eût été commis. Mais cette excuse ne sera point admise. Excepté vous, miss Bellenden, qui voudra me croire? Je vous avoue-
rai même que, cette circonstance m'eût-elle été connue , je n'aurais pu me décider à refuser un asile momentané au fugitif.
— Et par qui , au nom de quelle autorité votre conduite sera-t-elle examinée et jugée?
— Au nom de quelle autorité ? au nom de celle du colonel Grahame de ClaTerhouse, m'a-t-on dit. Il est un des membres de la commission militaire à laquelle notre roi , notre conseil privé et notre parlement, jadis plus soigneux de nos droits, ont confié le soin de prononcer sur nos biens et sur notre vie.
— Claverhouse ! vous êtes donc condamné avant d'avoir été entendu! Il a écrit à ma grand' mère qu'il sera ici demain matin. Il va attaquer une troupe de rebelles qui se sont réunis dans la partie haute de ce comté , et qui sont excités par deux ou trois des meurtriers du primat. Les expressions de sa lettre et les menaces qu'elle contient m'ont fait frissonner, lors même que j'étais éloignée de penser que... qu'un ami...
— Ne concevez pas d'inquiétudes exagérées, ma chère Edith: quelque sévère que puisse être Claverhouse, il est, dit-on, brave, noble et homme d'honneur. Je suis fils d'un soldat, et je plaiderai ma cause en soldat. Peut-être écoutera-t-il une défense franche et sincère plus favorablement que ne le ferait un juge civil, esclave tremblant des volontés du pouvoir. Au surplus, à une époque où tous les ressorts de la justice sont brisés, je crois que je préférerais perdre la vie par suite du despotisme militaire , plutôt que par la sentence prétendue légale d'un juge corrompu, qui n'emploie la connaissance qu'il a des lois destinées à nous protéger que pour en faire des instruments de tyrannie et de destruction.
— Vous êtes perdu! vous êtes perdu si votre sort dépend de Claverhouse ! Le malheureux primat était son ami intime et avait été son premier protecteur. Dans sa lettre à ma mère , le colonel dit qu'il n'y a nulle grâce à espérer pour aucun de ceux qui auront donné asile ou secours à quelqu'un des meurtriers; que ni excuse ni subterfuge ne pourront les sauver ; qu'il vengera la mort du prélat en faisant tomber autant de têtes que le prélat avait de cheveux blancs sur la sienne.
Jenny Dennison, voyant que les deux amants ne trouvaient aucun remède aux malheurs qui les menaçaient, hasarda enfin un conseil. — Je vous demande pardon, miss Edith, mais nous n'avons pas de temps
à perdre. Que M. Morton mette ma robe et mon plaid; il sortira avec vous sans qu'Holliday le reconnaisse : il n'y voit plus clair, grâce à l'aie et au vin qu'il a bus. Vous lui montrerez le chemin pour sortir du château, et vous rentrerez dans votre appartement ; moi, je m'envelopperai dans le manteau gris de M. Morton, je jouerai le rôle du prisonnier, et dans une demi-heure j'appellerai Holliday, et lui dirai de me laisser sortir.
— De vous laisser sortir! s'écria Morton : savez-vous bien que votre vie répondrait de mon évasion?
— Ne craignez rien : pour son propre intérêt, il ne voudra pas avouer qu'il avait permis à quelqu'un d'entrer, et il cherchera quelque autre excuse pour rendre compte de votre fuite.
— Oui , par Dieu ! dit le dragon en ouvrant la porte; mais m je suis aveugle, je ne suis pas sourd; et pour faire réussir votre plan il ne fallait pas parler si haut. Allons, allons, miss Jenny, et vous aussi, madame la cousine : je ne veux pas savoir votre véritable nom, quoique vous fussiez sur le point de me jouer un méchant tour. En avant, marche; il faut battre en retraite, ou j'appelle la garde.
— J'espère, mon cher ami, lui dit Morton d'un ton d'inquiétude, que vous ne parlerez pas de ce projet, et je vous donne ma parole d'honneur que, de mon côté, je garderai le secret sur la complaisance que vous avez eue de permettre à ces dames d'entrer ici. Si vous nous avez entendus, vous avez dû remarquer que je n'ai pas accepté la proposition de cette bonne fille.
— Oui, diablement bonne, sans doute! Je n'aime pas plus qu'un autre à bavarder ni à faire des rapports ; mais cette petite diablesse de Jenny mériterait bien quelque correction pour avoir voulu mettre dans la nasse un pauvre diable qui n'a rien à se reprocher que d'avoir fait trop d'attention à son minois.
Jenny eut recours à la défense ordinaire de son sexe ; mettant son mouchoir sur ses yeux , elle pleura ou feignit de pleurer, et cette ruse de guerre produisit son effet accoutumé. — Allons, dit Holliday d'un ton radouci, si vous avez quelque chose à vous dire, que ce soit fait en deux minutes. L'ivrogne de Bothwell n'aurait qu'à se mettre en tête de faire sa ronde une demi-heure plus tôt que de coutume , nous aurions une vilaine affaire sur les bras.
— Edith , dit Morton en affectant une fermeté qui était bien loin ■de son cœur, ne restez pas plus longtemps ; abandonnez-moi à ma
destinée. Je puis tout endurer, puisque j'ai eu le bonheur de vous voir, et que vous prenez quelque intérêt à moi. Adieu ; ne courez pas le risque d'être découverte.
En parlant ainsi, il la conduisit vers îa porte, et elle sortit appuyée sur sa fidèle Jenny, sans avoir la force de répondre.
*— Chacun son goût, dit Holliday en tournant la clef: le diable m'emporte si je voudrais affliger une si jolie fille pour tous les drôles qui ont ^uré le covenant.
Lorsqu'elle lut rentrée dans son appartement, miss Bellenden s'abandonna à toute sa douleur, et Jenny chercha à lui inspirer quelques motifs d'espérance et de consolation. — Ne vous affligez pas ainsi, miss Edith ; qui sait ce qui peut arriver? Le jeune Morton est un brave gentilhomme, d'une bonne naissance ; on ne le traitera pas comme ces pauvres whigs qu'on arrête dans les marais pour les pendre sans cérémonie. Son oncle est riche, et avec de l'argent il peut le tirer d'affaire ; votre oncle pourrait aussi parler pour lui, car il connaît les Habits-Rouges,
— Vous avez raison, Jenny, lui répondit sa maîtresse sortant de l'accablement où elle était plongée ; c'est le moment d'agir, et non de se livrer au désespoir. Il faut que vous trouviez quelqu'un qui porte ce soir même une lettre à mon oncle.
— A Charnwood, Milady ! à l'heure qu'il est! Songez-vous qu'il y a plus de six milles d'ici? Je ne sais si un homme pourrait entreprendre d'y aller, surtout depuis qu'on a mis une sentinelle à la porte. Pauvre Cuddy ! s'il était ici ! Je n'avais qu'un mot à lui dire, et il partait sans demander ni pour qui ni pourquoi. — Je n'ai pas encore eu le temps de faire connaissance avec celui qui l'a remplacé. D'ailleurs, on dit qu'il va épouser Meg Murdieson , la laide créature.
— Il faut, Jenny, que vous trouviez quelqu'un; il y va de la mort ou de la vie.
— J'irais volontiers moi-même, Milady, car je me glisserais par la fenêtre de la cuisine, et puis le long du vieux if. Je l'ai fait plus d'une fois. Mais la route est dangereuse ; il y a tant d'Habits-Rouges qui rôdent çà et là, sans parler des whigs qui ne valent guère mieux ( les jeunes gens du moins) , s'ils rencontrent une fille dans les marais. Ce n'est pas la longueur du chemin qui m'effraie ; je ferais dix milles au clair de lune.
— Ne sauriez-vous trouver quelqu'un qui par charité ou pour de
l'argent me rendrait ce service ? dit miss Bellenden avec la plus cruelle anxiété.
— Je ne sais trop à qui m'adresser, répondit la suivante après avoir réfléchi un moment; je crois bien que Gibby se chargera de cette commission; mais il ne connaît peut-être pas assez le chemin, quoiqu'il ne soit pas très-difficile s'il suit le sentier par lequel passent les gens à cheval , s'il fait attention de tourner à gauche près de Cappercleugh, s'il ne se noie pas dans la mare de Whomlekirn, etc., etc., ou bien encore s'il n'est emmené aux montagnes par les whigs, ou conduit en prison par les Habits-Rouges.
— Il faut en courir la chance si vous ne trouvez pas un plus sûr messager. Allez donc le trouver sur-le-champ; qu'il se prépare à partir secrètement. S'il rencontre en route quelqu'un qui l'arrête , qu'il dise qu'il porte une lettre au major Bellenden à Gharnwood, mais sans ajouter de quelle part.
— J'entends. Le petit drôle s'en trouvera bien. Tibbie, la fille de basse-cour, aura soin des oies, je n'ai qu'un mot à lui dire, et je promettrai à Gibby que vous ferez sa paix avec lady Margaret; puis, à son retour, nous lui donnerons un dollar.
— Dites-lui qu'il en aura deux s'il s'acquitte convenablement de sa commission.
Pendant que Jenny allait éveiller Gibby, qui se couchait ordinairement avec le soleil et à la même heure que les oies confiées à sa garde, Edith écrivit au major la lettre suivante :
Au major Bellenden de Charnwood, mon très-honoré oncle.
« Mon cher oncle, je désire avoir des nouvelles de votre santé : je crains que votre goutte ne vous tourmente, et nous avons été fort inquiètes, ma mère et moi, de ne pas vous voir au wappen-schaw. Si elle vous permet de sortir, nous serons bien charmées de vous voir demain matin : le colonel Grahame de Claverhouse devant venir déjeuner à notre humble manoir, la société d'un militaire comme vous lui sera sans doute plus agréable que celle de deux femmes. Je vous prie de dire à mistress Carefor't, votre femme de charge, de m' envoyer une robe de soie garnie de dentelles, que j'ai laissée dans le troisième tiroir de la commode de la chambre verte que vous voulez bien appeler la mienne. Envoyez-moi aussi le second volume du
Grand Cyrus, car j'en suis restée à l'emprisonnement de Philipdaspes, page "733; et surtout n'oubliez pas d'être ici demain à huit heures du matin ; votre bidet à l'amble est si bon que vuus n'aurez pas besoin pour cela de vous lever de meilleure heure que de coutume. Je prie le ciel qu'il vous conserve en bonne santé, et je reste, mon cher oncle, votre nièce affectionnée et soumise,
Edith Bellenden.
« P. S. Un parti de soldats a amené hier soir ici votre jeune ami, M. Henry Morton de Milnwood. Vous serez sans doute fâché d'apprendre son arrestation. Je vous en informe dans le cas où vous jugeriez convenable de parler en sa faveur au colonel Grahame. Je n'en ai rien dit à ma mère : vous savez qu'elle a des préventions contre la famille de ce jeune homme. »
Cette lettre cachetée fut remise à Jenny, et la fidèle confidente se hâta de la porter à Gibby, qu'elle trouva prêt à partir. Elle lui donna ses instructions sur la route qu'il devait suivre, craignant toujours qu'il ne se trompât, ce qui était fort possible, car il n'avait fait le chemin que cinq ou six fois, et sa mémoire ne valait guère mieux que son jugement. L'ayant fait sortir secrètement du château par la fenêtre près de laquelle était le grand if, grâce aux branches duquel il descendit jusqu'à terre sans accident, elle retourna vers sa maîtresse, qu'elle engagea à se mettre au lit, et s'efforça de lui donner l'espérance que Gibby réussirait dans son message, regrettant néanmoins de n'avoir pu y employer le fidèle Cuddy, e*i qui elle aurait eu bien plus de confiance.
Servi par le hasard plutôt que par son intelligence, Gibby fut beaucoup plus heureux comme messager qu'il ne l'avait été à titre d'homme d'armes : il ne s'égara que neuf fois, et arriva à Charnwood comme l'aurore commençait à paraître , après avoir mis près de huit heures pour faire un trajet de dix milles ; car on en comptait ordinairement six et un petit bout de chemin : or, ce petit bout équivaut généralement à plus d'un tiers de la route.