‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 56 sur 93 · CHAPITRE- XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE- XII

Leur déjeuner était chaud : cet Sera suivi par tout voyageur sage Prior.

e déjeuner de lady Bellenden ne ressemblait pas plus à nos déjeuners modernes que la salle pavée de Tillietudlem aux salles à manger de notre temps : on n'y voyait ni thé, ni café, ni une variété de petits pains, mais des viandes solides et substantielles, le jambon ecclésiastique^ le chevaleresque aloyau, le noble baron du bœuf, le royal pâté de venaison f, tandis que des flacons d'argent, échappés au pillage des covenantaires , circulaient pleins d'ale, d'hydromel, ou de vins généreux de diverses qualités. L'appétit des convives était digne de cette magnificence et de ces mets substantiels. On ne s'amusait pas à la bagatelle ; on ne mangeait pas du bout des lèvres ; les dents travaillaient avec cette persévérance qui n'est connue que de ceux qui, levés avant le jour, ont fait une route pénible. Lady Margaret voyait avec délices ses honorables hôtes faire honneur aux mets préparés pour eux : elle n'avait guère l'occasion de les inviter à manger avec ces instances pressantes auxquelles les dames de cette époque soumettaient leurs convives , comme à la peine forte et dure.

Le colonel seul semblait négliger la bonne chère qui lui était offerte, et , placé près de miss Bellenden , il était plus occupé de lui faire la cour que de satisfaire son appétit. Edith écoutait, sans y répondre, les compliments qu'il lui adressait. Vainement prouvait-il que sa voix, qui dans les combats se faisait entendre comme la trompette guerrière, pouvait aussi moduler les accents d'une conversation intéressante : l'idée qu'elle était à côté de ce chef redoutable de la volonté duquel dépendait le sort de Henry, le souvenir de la terreur qu'inspirait dans tout le comté le nom seul de Claverh-juse > la privèrent quelque temps du courage de lui parler et même de le regarder. Enhardie enfin par le son de sa voix , elle se hasarda à jeter les yeux sur

1. Nous croyons devoir reproduire ici le texte de ces expressions de gastronomie féoaaie Priestly ham, knightly sirloin, noble baron of beef, princely venison pasty.

lui, et ne vit dans sa personne, au premier abord du moins, aucun des attributs de terreur dont ses craintes l'avaient entouré , rien qui Justifiât ses appréhensions.

Grahame de Claverhouse, encore dans la fleur de la jeunesse, était d'une taille moyenne, mais élégante 5 ses discours, ses gestes, ses manières, annonçaient qu'il avait vécu dans le monde des grands et des heureux; ses traits avaient une régularité presque féminine : son visage ovale, un nez bien fait , des yeux presque noirs , un teint assez brun pour bannir l'air efféminé, une lèvre supérieure légèrement relevée comme celle d'une statue grecque, de petites moustaches d'un brun clair- enfin une abondance de longs cheveux bouclés de la même couleur qui tombaient jusque sur ses épaules, formaient un ensemble comme les artistes aiment à en peindre et les dames à en con'empler. Par cet extérieur, qui semblait le rendre plus propre à briller dans un salon que sur un champ de bataille , par l'expression de douceur et de gaieté qui régnait sur son visage, on l'aurait pris, au premier coup d'œil , pour un homme plus amoureux des plaisirs que de la gloire : il n'en était pourtant pas moins connu pour la sévérité de son caractère, et ses ennemis eux-mêmes étaient forcés de rendre justice à sa bravoure. Doué d'un esprit entreprenant , il savait concevoir et exécuter les desseins les plus hardis , et possédait toute la prudence de Machiavel. Profond politique , il était naturellement pénétré de ce mépris des droits individuels qu'inspirent les intrigues de l'ambition. De sang- froid au milieu des plus grands dangers , ardent à suivre un succès , il craignait aussi peu la mort pour lui-même qu'il était impitoyable pour la donner aux autres.

Tels sont les caractères qu'enfantent les discordes civiles. Les plus brillantes qualités, perverties par l'esprit de parti , exaspérées par une opposition journalière, se trouvent souvent combinées a\ ec des vices e* des excès qui leur ôtent tout leur mérite, tout ieur éclat.

Edith montrait tant de trouble en répondant aux compliments que le colonel ne cessait de lui prodiguer, que son aïeule crut devoir venir à son secours. — Dans notre vie retirée, dit-elle à Glaverhouse, miss Edith Bellenden a si peu vu les personnes de son rang, qu'il n'est pas étonnant qu'elle éprouve quelque embarras pour répondre en termes convenables. Nous avons rarement, colonel, l'avantage de recevoir ici quelque officier , et le jeune lord Evandale est le seul que nous ayons le plaisir de voir assez souvent. Et, puisque j'ai nommé cet

excellent gentilhomme, puis-je demander si je ne devais pas avoir l'honneur de le voir ce matin ?

— Lord Evandale était en marche avec nous , Milady ; mais j'ai été obligé de le détacher avec sa compagnie pour dissiper un conventicule de ces importuns garnements qui ont eu l'impudence de s'assembler à cinq milles de mon quartier général.

— En vérité, je n'aurais jamais cru à tant de présomption chez ces rebelles. Dans quels temps vivons-nous, colonel ! Il y a en Ecosse un mauvais esprit qui souffle aux vassaux des personnes de rang l'insubordination et la révolte. Croiriez-vous qu'un des miens a refusé d'aller au wappen-schaw?N'y a-t-il pas, colonel Grahame, des lois qui punissent cette obstination?

— Je crois que j'en pourrais trouver une. Comment se nomme le coupable et où demeure-t-il?

— Son nom est Cuthbert Headrigg. Quant à son domicile, je ne puis vous en instruire, car vous devez bien croire, colonel , que, d'après une telle conduite , il n'a pas fait un long séjour à Tillietudlem ; je l'en ai chassé à l'instant , et j'ignore ce qu'il est devenu. Je ne lui souhaite pas de mal; mais un emprisonnement de plusieurs jours, ou même quelques coups de baguette, produiraient un bon exemple dans le voisinage. Il a obéi , je crois, à l'influence de sa mère ; comme c'était une ancienne domestique de la famille , ce qui me porte un peu à la commisération , quoique..., continu a-t-elle en regardant les portraits de son époux et de ses fils avec un profond soupir, — quoique j'aie peu de motifs personnels pour avoir pitié de cette race obstinée de rebelles : ce sont eux qui m'ont privée de mon époux et de mes enfants, et sans la protection de notre auguste monarque et de ses braves soldats, ils me dépouilleraient de même de mes terres et de mes biens. Croiriez-vous que sept de nos fermiers ont osé refuser le paiement de leurs rentes; qu'ils ont dit à mon intendant qu'ils ne reconnaissent plus pour roi et pour seigneur que ceux qui ont juré le Covenant?

— J'irai régler ce compte avec eux , si vous me le permettez , Milady : il est de mon devoir de soutenir l'autorité, surtout quand elle repose dans des mains aussi respectables que celles de lady Bellenden. Mais il n'est que trop vrai que les mauvais principes se propagent de plus en plus dans ce canton , et je vais être forcé de prendre contre les rebelles des mesures de sévérité qui s'accordent mieux avec mon devoir qu'avec mon caractère. Cela me rappelle, Milady, que j'ai des

remerciements à vous faire pour l'hospitalité que vous avez daigné accorder à un détachement de mes dragons qui m'amène un prisonnier accusé d'avoir donné retraite au lâche assassin Balfour de Burley.

— Le château de Tillietudlem , colonel, a toujours été ouvert aux serviteurs de Sa Majesté, et quand il cessera de l'être, c'est qu'il n'y restera plus pierre sur pierre. Mais me permettrez-vous de vous faire observer, colonel Grahame, que le gentilhomme qui commande ce détachement ne me semble pas au rang qui lui conviendrait, si nous considérons quel sang coule dans ses veines? Si j'osais me flatter de voir accueillir ma requête en sa faveur, je vous supplierais de lui accorder de l'avancement à la première occasion. •

— Vous voulez parler du brigadier Francis Stuart , que nous nommons Bothwell , répondit Claverhouse en souriant : il a l'écorce un peu rude, et parfois il ne se plie que difficilement aux règles de la discipline ; mais le moindre désir de lady Bellenden doit être une loi pour moi. (Bothwell entrait sur ces entrefaites.) — Bothwell, lui dit le colonel, allez baiser la main de lady Marguerite, et remerciez-la. Grâce à l'intérêt qu'elle prend à votre avancement, la première commission vacante dans le régiment sera pour vous.

Bothwell accomplit d'un air de hauteur cet acte d'humilité , et dit ensuite tout haut : — A coup sûr, personne ne peut se trouver déshonoré de baiser la main d'une dame ; mais quand il s'agirait d'obtenir le grade de général , je ne baiserais pas la main d'un homme, à moins que ce ne fût celle du roi.

— Vous l'entendez , dit Claverhouse en souriant ; voilà le grand écueil pour lui. — Il ne peut oublier sa généalogie.

— Mon noble colonel , je sais que vous n'oublierez pas la promesse que vous venez de me faire. Peut-être alors permettrez-vous au cornette Stuart de se souvenir de son grand-père que le brigadier doit oublier.

— Cela suffit, Monsieur, dit Claverhouse du ton impérieux qui lui était habituel; dites-moi ce que vous veniez m' apprendre.

— Lord Evandale, mon colonel , vient de faire halte sur la route, en face du château, avec sa troupe; il ramène quelques prisonniers.

— Lord Evandale ! dit lady Marguerite ; j'espère, colonel , que vous lui penne! irez d'entrer et de venir déjeuner. Vous savez que Sa Majesté elle-même n'a point passé devant mon château sans y prendre quelques rafraîchissements.

C'était la troisième fois , depuis son arrivée , que Claverhouse entendait mentionner ce mémorable événement. Se hâtant d'interrompre à temps le récit : — Oh! dit-il en souriant et en jetant les yeux sur Edith, je sais que je mettrais lord Evandale en pénitence si je le tenais en vue de ce château sans lui permettre d'y entrer. — Bothwell , faites dire à lord Evandale que lady Marguerite le prie de venir déjeuner, et que je l'attends.

— Qu'on dise à Harrison d'avoir soin des cavaliers et des chevaux, s'écria lady Bellenden.

Pendant ce dialogue, le cœur d'Edith battait vivement, Elle espéra que l'influence qu'elle savait avoir sur lord Evandale lui fournirait le moyen de sauver Morton , si l'intercession de son oncîe auprès de Claverhouse se trouvait infructueuse. En toute autre circonstance, elle n'aurait pas voulu s'adresser à lui pour en obtenir une grâce , parce que, malgré son inexpérience, sa délicatesse naturelle lui faisait sentir qu'une jeune femme qui contracte une obligation envers un jeune homme lui donne sur elle un avantage dont il est souvent porté à abuser. Mais une raison qui l'en aurait détournée bien plus encore , c'était qu'elle n'ignorait pas que toutes les commères des environs parlaient de son mariage avec lui comme d'une chose décidée. Depuis un an, lord Evandale lui rendait des soins très-assidus ; elle ne pouvait se dissimuler qu'elle lui avait plu; elle savait que s'il faisait une déclaration formelle de ses sentiments, ses prétentions seraient fortement appuyées par lady Marguerite et par tous ses amis. Elle n'avait donc d'autre motif à alléguer pour lui refuser sa main que la préférence secrète qu'elle accordait à un autre , et elle savait que l'aveu en serait aussi inutile que dangereux. Ainsi, elle résolut d'attendre le résultat de l'intercession de son oncle, car la figure du vieillard plein de franchise lui apprendrait bientôt si elle était insuffisante , et en ce cas elle se déterminerait , comme par un dernier effort, à essayer de son propre crédit sur lord Evandale.

Son incertitude dura peu. Le major avait fait les honneurs de la table, riant et causant avec les militaires qui étaient assis près le lui; quand le repas fut terminé, il put quitter son siège, et s'appnjchant de sa nièce, il la pria de le présenter à Claverhouse d'une manière particulière. Celui-ci connaissait le caractère et la réputation du major, et il l'accueillit avec les plus grands égards. Ils ne tardèrent pas à se retirer à l'écart, et miss Bellenden, dont le cœur battait avec

une nouvelle violence , ne les perdit pas de vue un seul instant, cherchant à deviner, d'après leurs gestes et l'expression de leurs traits , le résultat de l'entretien.

Elle vit d'abord en Claverhouse cet air ouvert et poli qui semble disposé à accorder une faveur, mais accompagné de la réserve d'un homme qui ne veut s'engager à rien avant de bien savoir ce qu'on a à lui demander. A mesure que la conversation avançait , le front du colonel se rembrunissait, ses sourcils se rapprochaient; un air d'impatience, quoique toujours mêlé de politesse, se peignait dans tous ses traits, et Edith crut y lire la condamnation de Henry. Le langage du major paraissait calme quoique pressant, et il semblait appuyer sa demande de tout le crédit que devaient lui donner son âge et sa réputation. Enfin le colonel, pour se débarrasser d'une sollicitation qu'il regardait comme importune, fit un mouvement pour rejoindre la compagnie : alors il se trouva si près d'Edith, qu'elle l'entendit prononcer ces paroles : — Impossible! major, impossible! L'indulgence , en pareil cas , excède mes pouvoirs. Pour toute autre chose je serais enchanté de vous être agréable. — Mais voici Evandale qui nous apporte des nouvelles. — Eh bien, Evandale, qu'avezvous à nous apprendre?

— Des nouvelles désagréables, mon colonel, répondit le capitaine, dont les bottes étaient couvertes de boue et l'uniforme dans le désordre qui annonce un militaire qui vient de combattre : — un corps considérable de whigs est en armes dans les montagnes, et en pleine révolte. Ils ont brûlé publiquement l'acte de suprématie, celui de Pépiscopat, et l'ordonnance qui prescrit une fête expiatoire pour le meurtre de Charles Ier, déclarant que leur intention est de soutenir la réformation et le Covenant jusqu'à la mort.

Ce récit inattendu frappa d'une pénible surprise tous ceux qui l'entendirent, Claverhouse excepté. — Et vous appelez cela une nouvelle désagréable ! dit celui-ci, c'est la meilleure que j'aie apprise depuis six mois. Maintenant que ces misérables sont rassemblés, nous en aurons bientôt fini avec eux. Quand la couleuvre relève la tête, ajoutat-il en appuyant sa botte par terre comme s'il écrasait un reptile , il est facile de la mettre à mort; elle n'est dangereuse que lorsqu'elle se cache sous l'herbe de son marécage. — Où sont ces misérables?

— A dix milles d'ici , dans un lieu nommé Loudon-Hill, au milieu des montagnes. J'ai dispersé le conventîeule contre lequel vous

m'aviez envoyé. J'ai arrêté une vieille trompette de sédition qui prêchait ouvertement la révolte, avec un ou deux de ses audileurs, et j'ai appris de quelques hommes de la campagne et de nos espions les détails que je viens de vous donner.

— Savoz-vous quel est leur nombre?

— Mille à douze cents peut-être. Les rapports varient sur ce point.

— Il est donc temps de les joindre. — Bothwell , faites sonner le boute-selle.

Bothwell, qui, semblable au coursier de l'Écriture, aspirait de loin l'odeur des combats, se hâta de transmettre cet ordre à six nègres parés d'un uniforme blanc richement galonné, avec des hausse-cols en argent massif et des brassards de même métal. Bientôt, grâce à ces noirs musiciens, les murs du château retentirent du son des trompettes.

— Vous partez donc! s'écria lady Marguerite à qui ce signal rappela ses malheurs passés ; hélas ! parmi les braves serviteurs du roi rassemblés à cette heure dans mon château , combien en est-il que je n'aurai pas le bonheur de revoir ! Ne feriez-vous pas mieux de vous assurer de la force des rebelles ?

— Leur nombre ne peut pas encore être bien considérable, répondit Claverhouse , mais je ne dois pas perdre un instant. Ils deviendraient bientôt dix fois plus nombreux, si je donnais aux malveillants de ce canton le temps de les rejoindre.

— Il en est déjà qui sont en marche, dit lord Evandale, et l'on m'a assuré qu'ils attendent un renfort de presbytériens soi-disant soumis aux lois, et qui sont commandés par le jeune Milnwood, fils du fameux colonel des têtes-rondes Silas Morton.

Ce discours ne produisit pas la même impression sur tous les assistants. Edith tomba sur une chaise, accablée de terreur et de désespoir; Claverhouse jeta sur le major un regard de triomphe qui semblait dire : — Eh bien, vous voyez quels sont les principes du jeune homme pour qui vous vous intéressez !

L'œil en feu , le major s'écria vivement : — C'est un mensonge , une infâme calomnie inventée par ces misérables rebelles pour se procurer des partisans. Je répondrais de Henry Morton comme de mon propre fils. Il a d'aussi bons principes qu'aucun officier des gardes. Edith Beilenden pourrait l'attester comme moi; je l'ai souvent vu lire dans le même livre de prières qu'elle, et ils savaient par

cœur les leçons aussi bien que le ministre. Mais faites-le venir ; qu'il s'explique lui-même , écoutez sa justification.

— Innocent ou coupable , dit le colonel, je n'y vois nui inconvénient. — Major Allan, prenez un guide, et conduisez le régiment vers Loudon-Hill. Marchez au pas, afin de ne pas fatiguer les chevaux. Lord Evandale et moi, nous vous rejoindrons dans un quart d'heure. — Que Bothwell, avec une escorte, nous amène le prisonnier.

Allan sortit aussitôt, ainsi que tous les offficiers, excepté lord Evandale et le colonel ; et le son de la musique militaire , se joignant au bruit des pas des chevaux , annonça que le régiment se mettait en marche.

Tandis que Claverhouse cherchait à calmer les terreurs de lady Marguerite et à ramener le major Beîlenden à son opinion sur le jeune Morton, Evandale, surmontant cette défiance de soi-même qui rend toujours un jeune amant timide auprès de l'objet de sa tendresse, s'approcha de miss Edith, et lui dit d'un ton aussi tendre que respectueux : — Nous allons vous quitter, et pour remplir un devoir qui doit peut-être nous exposer à quelques dangers. — Adieu, ehère miss Beîlenden, ajouta-t-il en lui prenant la main qu'il serra avec une vive émotion; — adieu, et permettez-moi de dire chère Edith pour la première et peut-être pour la dernière fois. La circonstance qui accompagne cette séparation doit me faire excuser si je dis un adieu si solennel à celle que je connais depuis si longtemps, et pour qui j'éprouve un si profond respect.

Le son de sa voix annonçait en lui un sentiment bien plus vif que celui dont il pariait; il était impossible qu'Edith s'y trompât, et qu'elle restât entièrement insensible à l'expression d'une tendresse aussi modeste que profondément sentie. Quoique accablée par le danger que courait l'amant préféré par son cœur, elle ne put s'empêcher d'être émue de compassion pour un brave jeune homme qui prenait congé d'elle pour s'exposer à tous les périls de la guerre.

— J'espère , je me flatte, dit-elle, que vous ne courez aucun danger; que la crainte, plutôt que la force des armes, dispersera les insurgés , et que vous reviendrez bientôt recevoir les félicitations et les témoignages d'amitié de tous les habitants de ce château.

— De tous! répéta-t-il en appuyant sur C3 mot d'un ton de doute et de mélancolie; que ne puis-je le croire! Mais je ne compte pas sur un succès si prompt ; notre corps est trop peu nombreux pour

intimider les rebelles et étouffer la révolte sans effusion de sang. Ces hommes sont enthousiastes et déterminés : ils ont des chefs non dépourvus de toutes connaissances militaires. Je ne puis m'empêcher de croire que l'impétuosité de notre colonel nous fait marcher trop précipitamment contre eux 5 mais mon devoir est d'obéir, et il en est bien peu parmi nous qui aient moins de raisons que moi de craindre la mort.

L'occasion de parler en faveur de Henry se présentait d'elle-même; c'était la seule voie qui parût encore ouverte pour le sauver. Cependant miss Bellenden hésita, retenue qu'elle était par la crainte d'abuser de la tendre confiance d'un amant qui venait de déclarer indirectement que son cœur était à elle. Pouvait-elle, sans manquer à l'honneur, engager Evandale à intercéder pour un rival? Pouvait-elle avec prudence lui avoir une obligation sans lui donner des espérances qu'elle ne devait jamais réaliser? Mais le danger était trop urgent pour qu'elle restât dans l'indécision ou pour qu'elle eût le temps d'amener adroitement sa demande.

— Nous expédierons ce jeune homme de l'autre côté du château, dit Claverhouse. — Allons, lord Evandale, je suis fâché de vous interrompre, mais il faut monter à cheval. — Bothweil, pourquoi n'amenez-vous pas le prisonnier? Faites charger les carabines de votre détachement.

Edith crut entendre l'arrêt de mort de Henry; surmontant sa répugnance :

— Milord, dit-elle à lord Evandale, ce jeune homme est un ami intime de mon oncle. Vous devez avoir du crédit sur votre colonel. Ne puis-je réclamer votre intercession? Mon oncle vous en aurait une éternelle reconnaissance.

— Vous évaluez mon crédit beaucoup trop haut, miss Bellenden ; j'ai été bien souvent malheureux dans de pareilles demandes, que l'humanité seule m'avait inspirées.

— Essayez encore une fois, pour l'amour de mon oncle !

— Et pourquoi pas pour l'amour de vous? Ne voulez- tous pas me permettre de croire que je vous obligerais personnellement? Avezvous assez peu de confiance en un ancien ami, pour ne pas lui laisser la satisfaction de penser qu'il fait une chose qui pourra vous être agréable?...

— Sûrement... bien certainement, vous m'obligerez infiniment. Je

268 LiiS PURITAINS D'ECOSSE.

m'intéresse beaucoup à M. Morton... à cause de mon oncle. Au nom du ciel, Milord, ne perdez pas un instant !

Le bruit des pas des soldats qui entraient avec leur prisonnier avait rendu Edith plus hardie et plus pressante dans ses sollicitations.

— J'atteste le ciel qu'il ne mourra pas, dit lord Evandale, dussé-je mourir en sa place ! Mais, ajouta-t-il en lui prenant une main qu'elle n'eut pas le courage de retirer, ne m'accorderez-vous pas aussi une grâce ?

— Tout ce qu'il est possible à la tendresse d'une sœur d'accorder. — Voilà donc tout ce que vous pouvez accorder à mon attachement

pendant ma vie, à mon souvenir après ma mort !

— Ne parlez pas ainsi, Milord, vous me désespérez, et vous ne vous rendez pas justice : il n'est personne pour qui j'aie plus d'estime, et à qui j'accorderais plus volontiers une marque de considération, excepté...

Un soupir qu'elle entendit lui fit tourner la tête pendant qu'elle cherchait quelque manière d'expliquer les réticences de sa phrase : c'était Morton, chargé de fers, et que des soldats conduisaient devant Claverhouse. Les mots qu'elle venait de prononcer avaient frappé ses oreilles, et un coup d'œil de reproche qu'il lui jeta en passant, la convainquit qu'il les avait mal interprétés. ïl ne manquait plus rien pour compliquer la confusion et la détresse d'Edith : les couleurs dont son visage était animé l'abandonnèrent subitement et firent place à une pâleur mortelle. Evandale remarqua ce changement : sa pénétration lui faisant aussitôt soupçonner la nature de l'intérêt que l'objet de son attachement prenait au prisonnier, il porta ses regards alternative ment sur Edith et sur Henry, et ses doutes furent confirmés.

— Je crois, dit-il après un moment de silence, que c'est ce jeune homme qui a été le meilleur tireur au perroquet.

— Je... ne sais pas trop, répondit Edith en balbutiant. Je... ne crois pas...

— C'est lui : j'en suis certain. Il n'est pas étonnant qu'un vain queur intéresse vivement une belle.

Evandale quitta Edith en prononçant ces mets avec un peu de hauteur, et s'avança vers Claverhouse qui s'était assis devant une table, il se plaça a quelque distance du colonel, appuyé sur la garde de son épée, spectateur silencieux mais non désintéressé de ce qui allait se passer.

Craignez surtout, seigneur, la jalousie.

Shakspeare. Othello.

j our expliquer l'effet qu'avaient produit sur le malheureux J prisonnier le peu de mots cm'il avait entendus, il est in- ^^Itx^ dispensable que nous rendions compte de la situation e%^^ \ÉÉ c^'esPrit ou ^ se Pouvait, et que nous disions un mot de ilS£feH! l'origine de sa connaissance avec miss Bellenden.

Henry Morton était un de ces caractères heureusement doués par la nature, qui possèdent plus de talents qu'ils ne s'en attribuent euxmêmes. Il tenait de son père un courage à toute épreuve, et une haine insurmontable contre toute espèce d'oppression, en religion comme en politique. Son enthousiasme n'avait rien de commun avec le fanatisme et le mécontentement farouche de l'esprit puritain : il le devait à la rectitude naturelle de son jugement, autant qu'aux fréquentes visites qu'il faisait au major Bellenden, chez qui il avait l'occasion de rencontrer des personnes éclairées, dont la conversation lui apprit que le mérite et la vertu ne sont pas le partage exclusif d'une seule secte religieuse. Quoique l'avarice sordide de son oncle eût retardé son éducation par plus d'un obstacle, il avait si bien profité des occasions de s'instruire, que ses amis étaient surpris de ses progrès; mais son âme restait abattue par le sentiment de sa pauvreté, de sa dépendance, et surtout de son instruction incomplète. Il en résultait une défiance de lui-même et un air de réserve qui faisaient que ses talents naturels et sa force de caractère n'étaient connus que de quelques amis particuliers. Les circonstances avaient multiplié les préventions dont il était souvent l'objet : ne s'étant attaché à aucun des partis qui divisaient alors l'Ecosse, il passait pour indécis, pour indifférent., pour un homme que ni la religion ni le patriotisme ne pouvaient émouvoir. Cette appréciation était pourtant bien injuste, car la neutralité qu'il avait adoptée avait pris naissance dans des motifs bien différents et bien dignes d'éloges. Il avait formé peu de liaisons avec les presbytériens, objets de la persécution, parce qu'il était dégoûté par leur étroit esprit de secte ? leur sombre fanatisme, leur

aversion pour toute instruction mondaine ou toute récréation innocente- et surtout par leur implacable ressentiment politique; cependant son âme était plus révoltée encore par les mesures oppressives et tyrannrques du gouvernement, la licence et la brutalité du soldat, les échafauds et les massacres, les garni saires et les exactions militaires, qui réduisaient un peuple libre à l'existence des esclaves d'Asie» Condamnant donc chaque parti tour à tour, chaque fois que leurs excès frappaient immédiatement sa vue, dégoûté par tant de maux qu'il ne pouvait adoucir, n'entendant que des plaintes ou des cris de triomphe qui ne pouvaient exciter sa sympathie, il aurait quitté l'Ecosse depuis longtemps, si ce n'eût été son amour pour miss Edith Bellenden.

Le major Bellenden avait été l'ami intime du colonel Silas Morton. Henry était le bienvenu à Charnwood : c'était là qu'il avait vu Edith; et le major, aussi éloigné en pareil cas de concevoir un soupçon que mon oncle Tobie ' lui-même, n'avait pas la moindre idée des conséquences que pouvaient amener les fréquentes occasions que ces jeunes gens avaient de se voir. L'amour, comme c'est assez l'usage, emprunta le nom de l'amitié, se servit de son langage, en réclama les privilèges. Lorsque miss Bellenden revenait à Tillietudlem , on aurait pu s'étonner que le goût de la promenade la conduisît si souvent dans une prairie située à deux milles du château , où le hasard voulait que Henry ne manquât jamais de se trouver. Ces rencontres, quelque fréquentes qu'elles fussent, ne semblaient pourtant surprenantes ni à l'un ni à l'autre, et elles finirent par devenir une espèce de rendez-vous. On s'envoya des livres, des dessins, des lettres, et chaque envoi donnait lieu à une nouvelle correspondance. Le mot a amour » n'avait pas été prononcé ; mais chacun d'eux connaissait parfaitement la situation de son cœur, et devinait les sentiments de l'autre. Enfin ce commerce si plein de charmes, mais qui ne les laissait pas sans inquiétude pour l'avenir, avait continué sans explication jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés.

D'après cet état de choses et sa défiance naturelle de lui-même, Morton ne se dissimulait pas le peu d'espoir qu'il avait d'obtenir jamais la main dEdith, que sa fortune, sa naissance, sa beauté, ses talents, devaient nécessairement faire rechercher par des jeunes gens

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