‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 61 sur 93 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Mais voyez î — Au milieu des horreurs de la guerre, Quel généreux coursier, de sueur tout couvert. Précipite ses pas dans ce vaste désert? Campbell.

endant faction dont nous venons de donner les détails , Morton, Guddy, Mause et le révérend Gabriel Kettledrummle étaient restés sur le plateau de la montagne , contre la petite butte auprès de laquelle Claverhouse avait tenu conseil avec ses officiers , et ils pouvaient voir parfaitement ce qui se passait presque sous leurs pieds. Ils étaient gardés par le caporal lnglis et quatre cavaliers, et ceux-ci n'étaient pas moins attentifs aux diverses chances du combat qu'aux mouvements de leurs prisonniers.

— Si ces gens savent se battre, dit Guddy à Morton à demi-voix, nous aurons quelque espoir de tirer notre cou du lacet ; mais je n'a" pas une grande confiance en eux -, ils n'ont guère l'expérience àet armes.

— Il ne leur en faudrait qu'un peu, répondit Morton : ils occupent une excellente position, ils ont des armes, leur nombre est quatre fois plus considérable que celui de leurs ennemis. S'ils ne savent pas en ce moment combattre pour leur liberté, ils méritent de la perdrî à jamais.

— 0 ciel ! voilà un beau spectacle en vérité , s'écria Mause. Mon esprit est comme celui du prophète Éliej il brûle au dedans de moî. Mes entrailles sont comme le vin qui fermente. Puisse le Seigneur jeter un regard sur son peuple dans ce jour de jugement et de clémence ! — Qu'avez-vous donc , précieux monsieur Gabriel Kettledrummle? qu'avez-vous donc? vous dis-je. Vous qui êtes un nazaréen plus pur que la neige, plus blanc que le lait, plus vermeil que le soufre (voulant dire saphir1), vous voilà plus noir que le charbon!

r Sulphur, soufre, pou)' surphyr, saphir,

voire beauté s'est évanouie, quand l'heure est venue de parler hautement, et de prier pour ceux qui portent témoignage avec leur sang et celui de leurs ennemis.

Cette apostrophe contenait une espèce de reproche, et M. Kettledrummle, qui tonnait en chaire quand l'ennemi était loin, et qui. comme nous l'avons vu , ne se taisait pas toujours , même quand il était tenu prisonnier, était devenu muet en entendant le feu roulant, les cris et les clameurs des combattants. Trop troublé pour prêcher les terreurs du presbytérianisme , comme la courageuse Mause l'attendait de lui , trop accablé même pour prier, il ne perdit pourtant pas sa présence d'esprit et n'oublia pas le soin de sa réputation de prédicateur pur et éloquent. — Paix ! femme , s'écria-t-ii ; silence ! ne troublez pas mes méditations et la lutte intérieure de l'esprit. Mais, à dire vrai, quelque balle pourrait arriver jusqu'ici, et je vais me retirer derrière cette butte, comme dans une place de sûreté.

— C'est un lâche , après tout ! dit Cuddy qui ne manquait pas luimême de cette espèce de courage qui naît de l'ignorance du danger. - — Ce n'est qu'un lâche. Cette tête-là ne remplira jamais le bonnet de Rumbleberry ! — Diantre î Rumbleberry se battait comme un dragon volant. Quel dommage qu'il n'ait pu esquiver le gibet, le pauvre homme ! Mais on prétend qu'il s'y rendit en chantant gaiement, tout juste comme j'irais à un plat de soupe si j'avais bien faim, et je crois que ça ne tardera pas. — 0 ciel ! c'est un spectacle effrayant , et cependant on ne peut en détourner les yeux !

En effet, la curiosité chez Morton et Cuddy, l'enthousiasme chez la vieille Mause , les retinrent sur l'emplacement le plus favorable pour voir le combat, pendant que Kettledrummle occupait seul son lieu de refuge; mais ils ne pouvaient déterminer positivement quelle en serait l'issue. A l'épaisse fumée qui, sillonnée fréquemment par des éclairs de flamme, enveloppait les deux partis d'un nuage sulfureux, il était facile de juger que les presbytériens se défendaient vaillamment. D'un autre côté , de continuelles décharges , partant des points les plus rapprochés, attestaient la persévérance des troupes royales, qui, bien disciplinées et bien commandées > avaient de grands avantages sur une troupe de paysans. Enfin, des chevaux privés de leurs maîtres, mais qu'à leur harnachement on reconnaissait aisément pour appartenir au régiment des gardes , furent aperçus courant çà ►et là; des soldats démontés se dirigèrent du côté de la montagne j un

grand nombre de fuyards ne tardèrent pas à les suivre , et il n'y eut plus moyen de douter du résultat de la journée. On vit un corps nombreux de dragons sortir des tourbillons de fumée , et venir se rallier en désordre sur le revers de la montagne , tandis que leurs officiers s'efforçaient de les retenir à leurs rangs. Enfin , le corps d'Evandale se montra aussi en pleine retraite , et dès lors la victoire des presbytériens fut évidente. Les prisonniers purent se réjouir da leur prochaine délivrance.

— Ils fuient ! ils fuient ! s'écria Mause avec transport. 0 les sanguinaires tyrans ! ils n'ont jamais galopé si vite ! 0 les perfides Égyptiens, les orgueilleux Assyriens, les Philistins, les Moabites, les Édomites, les Ismaélites ! le Seigneur leur a opposé des glaives tranchants , il en fera la pâture des oiseaux du ciel et des animaux de la terre ! Voyez comme les nuages roulent et comme le feu brille derrière eux, précédant les élus de l'alliance ! Telles étaient les colonnes de fumée et de flamme qui guidèrent le peuple d'Israël dans le désert. Voici le jour de la délivrance pour les justes et le jour de la colère pour les oppresseurs et les impies !

— Merci du Seigneur, ma mère, retenez votre langue ! lui cria Cuddy; allez plutôt rejoindre Kettledrummle , ce brave homme. Ces infernales balles de vvhigs ne connaissent personne, et elles tueraient une vieille femme qui psalmodie tout comme un dragon qui jure.

— Ne craignez rien pour moi, Cuddy, répondit la vieille fanatique; je veux, comme Débora, monter sur cette éminence, et élever la voix contre ces hommes du pays des Gentils, dont les coursiers sont déferrés par leurs propres courbettes.

Elle aurait accompli son dessein, voulant servir, disait-elle, de signal et de bannière à son peuple, si Cuddy, avec plus de tendresse filiale que de respect , ne l'eût retenue aussi bien que purent le lui permettre les liens dont ses mains étaient garrottées.

— Oh! Milnwood, dit-il alors, a-t-on jamais vu mortel se battre comme ce démon de Claverhouse? Trois fois il a été entouré, trois fois il a su se dégager. — Mais je crois que nous ne tarderons pas a Atre libres : Inglis et ses rouges dragons tournent à tout moment la tête, comme s'ils préféraient la route qui est derrière eux à celle qui est devant.

Cuddy ne se trompait pas. Dès qu'Inglis et ses soldats s'aperçurent que Claverhouse remontait à toute bride la montagne, poursuivi pai

Ja cavalerie des insurgés, ils ne jugèrent pas à propos de rester là plus longtemps, et s'enfuirent avec leurs camarades.

Morton et la vieille, dont les mains étaient libres, s'empressèrent de détacher les liens de Guddy et du prédicateur, à qui l'on avait attaché les bras avec une corde derrière le dos ; et comme ils terminaient cette besogne , qui leur offrit quelques difficultés, le reste des dragons arrivait. Le désordre et la confusion, inséparables d'une telle retraite, régnaient dans leurs rangs : ils formaient pourtant encore un peloton d'environ quarante hommes. Claverhouse était à leur tête, le sabre nu à la main, tout couvert de sang et de sueur ; lord Evandale marchait le dernier, les exhortant à tenir ferme , à ne pas se débander.

Us passèrent à peu de distance de l'endroit où se trouvaient les prisonniers. Mause, les yeux rayonnants de joie et d'enthousiasme, ses cheveux gris agités par le vent, et étendant un bras décharné» semblait une vieille bacchante ou une sorcière de Thessalie dans les transports d'une fureur prophétique. Aussitôt qu'elle reconnut Claverhouse , elle s'écria avec une amère ironie : — Arrêtez ! arrêtez î vous qui aimiez tant à assister aux assemblées des saints; — vous qui parcouriez tous les déserts d'Ecosse pour y découvrir un conventicule , vous en avez trouvé un aujourd'hui ; ne voulez-vous plus rien entendre? — Écoutez le prêche du soir. Malheur! continua-t-elle en changeant de ton ; malheur à vous ! Puissiez-vous voir succomber la créature dont la vitesse fait votre confiance ! Fuyez , vous qui avez versé tant de sang et qui maintenant pensez à sauver le vôtre ! fuyez avec la malédiction d'un Séméi, les menaces d'un Doëg. Le glaive e^t tiré , il vous atteindra malgré votre prompte fuite.

Claverhouse avait autre chose à faire que de s'occuper des injures d'une vieille femme ; il gravissait à la hâte le sommet de la montagne, pressé de mettre ses hommes loin de la portée du feu , afin de les rallier autour de son étendard. Mais, au moment où l' arrière-garde arrivait sur le plateau, une balle frappa le cheval de lord E vandale, qui s'abattit sous lui. Deux des cavaliers whigs qui paraissaient les plus ardents à la poursuite doublèrent le pas pour le tuer, car jusquelà ils n'avaient point fait de quartier ; mais Morton, obéissant à sa générosité naturelle et au désir de reconnaître le service qu'il avait reyu de mi le matin même, service si pénible à son cœur, courut pour lui sauver la vie s'il était possible. Evandale était biessé ; à peine

Henry l'avait-il aidé à se relever, que ces cavaliers survinrent , et l'un d'eux s'écriant : — Mort au tyran en habit rouge ! — iui adressa un coup d'épée.

Morton détourna, non sans peine, le bras du whig, qui n'était autre que Burley lui-même. — Faites quartier à ce gentilhomme pour l'amour de moi;... pour l'amour de Henry Morton, qui vous a naguère donné un asile, ajouta-t-il en voyant que Burley ne le reconnaissait pas encore.

— Henry Morton? reprit Burley en essuyant avec une main sanglante le sang qui couvrait son front. N'avais-je pas dit que le fils de Silas Morton sortirait de la terre de servitude, qu'il n'habiterait pas longtemps sous la tente des Amalécites? Tu es un tison arraché au feu. — Mais, quant à cet apôtre botté de Fépiscopat, il doit mourir. Nous devons les frapper tous depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. C'est notre mission de les égorger comme les enfants d'Amalec, de détruire tout ce qu'ils possèdent, de n'épargner ni homme, ni femme , pas même l'enfant à la mamelle ; ainsi , ne retiens pas mon bras, continua-t-il en menaçant de nouveau Evandale ; il ne faut pas qne cette œuvre soit faite avec négligence.

— Non, non, vous ne devez pas le tuer, vous ne le tuerez point, surtout lorsqu'il est hors d'état de résister, s'écria Morton en se mettant entre Evandale et Burley. Il m'a sauvé la vie ce matin, la vie que je ne devais perdre que pour vous avoir donné asile .Verser son sang quand il est sans défense, ce serait non-seulement une cruauté odieuse à Dieu et aux hommes, mais encore un abominable ingratitude envers lui et envers moi.

Burley s'arrêta. — Tu es encore, lui dit-il, dans la cour des Gentils : j'ai pitié de ta faiblesse et de ton aveuglement. Le pain des forts n'est pas fait pour les enfants, ni la puissante et terrible mission qui m'a mis le glaive à la main, pour ceux dont les cœurs habitent encore les demeures d'argile, dont les pas sont embarrassés dans les filets des affections terrestres , et qui se parent d'une justice semblable à des haillons hideux. Il vaut mieux gagner une âme à la vérité que d'en envoyer une à Tophet; je donne la vie à ce jeune homme, si telle est aussi la volonté du grand conseil de l'armée du Dieu qui vient de nous accorder une faveur signalée. Tu es sans armes; attends-moi ici : je t'y rejoindrai après avoir poursuivi les pécheurs et détruit les Amalécites depuis Havilah jusqu'à Sur.

En parlant ainsi, il fit sentir l'éperon à son cheval, et se remit k la poursuite des fuyards.

— Guddy, s'écria Morton, pour l'amour du ciel, arrêtez un de ces chevaux sans maître qui errent çà et là, et amenez-le à lord Evandale! Sa vie ne serait pas en sûreté avec ces hommes sans pitié. — Vous êtes biessé, Milord; serez-vous en état de continuer votre retraite? dit-il ensuite au prisonnier encore étourdi de sa chute.

— Je l'espère, répondit Evandale ; mais, est-il possible? est-ce bien à M. Morton que je dois la vie?

— Envers tout autre j'aurais agi de même, par simple humanité; mais envers vous, Milord, je remplis un devoir sacré de reconnaissance.

Le bon Guddy amenait un cheval. — Montez, Milord, dit-il, montez, et fuyez à l'instant comme un faucon : ces enragés tuent tout ce qu'ils rencontrent, blessés et prisonniers.

Lord Evandale s'apprêta à suivre ce conseil, et Guddy voulut lui tenir l'étrier. — Retire-toi, mon brave garçon, lui dit-il; le service que tu veux me rendre pourrait te coûter la vie. — Monsieur Morton, reprit-il, vous voilà plus que quitte envers moi : croyez bien que jamais je n'oublierai votre générosité. Adieu.

A peine était-il parti qu'ils virent arriver plusieurs insurgés. — • Mort aux traîtres ! crièrent quelques-uns d'eux en montrant Morton et Guddy ; ils ont facilité la fuite d'un Philistin !

— Et que vouliez-vous que nous fissions ? répliqua Guddy ; pou-* vions-nous arrêter un homme qui avait une épée et deux pistolets? Au lieu de nous faire ces reproches, vous auriez mieux fait d'accourir plus vite.

Cette excuse n'aurait pas été admise ; mais Kettledrummle, qui était connu et respecté de la plupart des presbytériens , devint un intercesseur aussi actif qu'utile ; en quoi il fut parfaitement secondé par Mduse, qui possédait aussi bien que lui le langage des persécutés.

— Ne les touchez pas! ne les touchez pas! s'écria le ministre, c'est le fils du fameux Siias Morton, par qui le Seigneur fit jadis de si grandes choses lorsqu'il délivra son peuple de l'épiscopat et renou vêla le Covenant : c'était un champion et un héros de ces jours heu*> reux où il y avait puissance, efficacité, conviction, et conversion des pécheurs, cœurs sincères, fraternité des saints, et abondance des parfums du jardin d'Éden.

— Et voilà mon fils ! disait Mause; c'est Cuddy, le fils de son père Judden Headrigg, honnête et brave homme, et de moi Mause Middlemas, indigne membre du troupeau évangélique, et une des vôtres. N'éteignez pas la famille des Kohathites parmi les lévites. Nombres, iv et vu. Laissez-nous, et allez poursuivre la victoire que vous accorde la Providence, au lieu de perdre ici le temps en paroles.

Cette troupe continua sa route, mais elle fut suivie de plusieurs autres auxquelles il fallut donner la même explication, et l'intervention de Kettledrummle eut encore la même efficacité. S'enhardissant à mesure qu'il sentait que sa protection devenait avantageuse à ses anciens compagnons de captivité, il s'attribua une bonne partie de la victoire, en appelant à Morton et à Cuddy pour leur faire déclarer s'il n'avait pas prié, les mains élevées au ciel, comme Moïse sur la montagne, pour qu'Israël triomphât d'Amalec, leur accordant en même temps la gloire de lui avoir soutenu les bras, comme Aaron et Hur avaient soutenu ceux du prophète. Il attribuait à ses compagnons d'infortune cette part dans le succès, probablement pour les engager à taire l'accès de terreur qui l'avait poussé derrière le monticule : de leur côté ils jugèrent aue la prudence leur faisait une loi de garder le silence à cet égard.

Tout ce qu'avait dit Kettledrummle passa de bouche en bouche avec les variantes, les augmentations que chacun y faisait, comme c'est l'ordinaire ; et bientôt le bruit fut répandu dans tous les rangs que le jeune Morton de Milnwood , fils du colonel Silas Morton, qui avait été un des plus braves soldats du Covenant , le digne prédicateur Gabriel Kettledrummle, et une femme chrétienne d'une lare dévotion , et tout aussi habile que Kettledrummle à prêcher une doctrine ou à commenter un texte, venaient d'arriver du Middle-Ward avec un renfort de cent hommes bien armés pour défendre la bonne cause (m).

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