‹ Œuvres diversChapitre 97 sur 128 · MINISTRE PROTESTANT · texte numérisé non relu

MINISTRE PROTESTANT

(Inédite.)

Paris, fëTrier I830.

Monsieur et très-ancien ami,

Je vous remercie de votre lettre, d'abord parce qu'elle est un souvenir précieux de votre part ; et de plus parce que m'étant adressée pir un homme judicieux et instruit je n'ai que du profit k en tirer. Vous |)ouvez donc m'en croire quand je vous dirai que je Tai lue avec une Irès-sérieusc attention. Ce n'est pas la première fois que j'ai reçu des observations du mémo genre, dictées comme les vôtres par une bienveillance qui mérite ma gratitude, mais qui me prouvent que leurs auteurs nont pas vu mon sujet du même point de vue que moi.

Si quelque chose caractérise mes travaux sur leconomie politique.

AVEC M. THKOPHILK ABATZIT. 573

c'est, non pas d'avciir recueilli une série de prérepie». mais une série i'oàa^rvaiwn*^ d'où il est permis à chacun de tirer des règles de cofi- Juile. Je n*ai pas dit : Faii^'x cet'i ou ur faites pas reta^ mais : Si vtms agistez ainsi^ apprenez tr yvr udri^ndra. INHir reiulre raison de lenchalne- ■KnI d«« causes avei* leurs ell'ets. je me suis fondé sur la nature di*s dMMes découverte par l'analyse et conlirmée par l'expérience; s'il m'est ifuelquefois arrivé d'y mêler des conseils sur la conduite à tenir dans et qui louche aux intérêts temporels de la société, clmt une nberralion su plutM une efànd^nrendanct de ma part« car je ne m'étais engagé qu'a Jire comment les choxes sumt et comment hxfailx se pasxenl. J'ai queli|uHbia senti qu'une méthode purement scientitique avait trop de si*r, et qu'il fallait en certain cas mettn* sur la voie des applicat des lecteurs que je supimse peu habitués encore i prendre pour les sciences morales et politiques.

J*attrais pu pousser c«*s applications lieaucoup plus loin; j'aurais pu BQBtrer comment on |ieut en déduire des règles pour se conduire en pdilique aussi bien i|uVii i'*coiHimie, et dans nos rapports privés aussi bien que dans nos rapports publics ; mais alors je serais entn* dans des liétails immenses, que je n'aurais pu justiiier qu'efi exposant, «uivant la même métliode, ce que l'analyse peut nous apprendre sur la nature des choses et lu succession des faits. Il aurait fallu faire une encyclopédie, et je n'en suis pas capable. J'aurais dû. par exem- |4e, exposer l'sigronnmie et les n*sultals que coiilirme l'agricultun* pratique ; la iiolitique, c'est-à-dire Ih nature des choses [Hilitiques, et œ qui en pmvieiit; la nature des clHises morales, et quelles actions humaines en résultent, etc.. etc., et une page entière d'etc.

VcMis voudriez, miiii digne ami, que ji* tisse entrer les motifs religieux au noml>n* de i*en\ qui inilueiil sut les actions humaiii«*s; et sans doute ils exercent uni* très-graiitie inttuence, quoique lieaucoup mcNiis gramle qu'on ne If |ieiis<* i^oniniunénient. il me st*mlile que les nulNles les |»lus i»rilinain*s des actions humaines sont les usages, les liabitudes du pays et les intérêts qui en rémittent. îja plu|Hirt des Hemmeii tiennent une coniliiile régulière et digne de nos res|iects, par la eimai«léralioii des maux temiMin'Is i|u'attireniil sur elli*s une conduiti* opposée, plus souvent i|ue pat des considérai ion !« prises dans leur vlut étern«*l : i|iioii|iie oertAiiii*nient ces dernières considi*nilioiis agis- ^•iil ^ui un i-erlaiii iionilin* irentn* i*lles. Je i*oiivieiis l'iiciin- qii on trouve beaucoup di* consolations dans des sentiments rriigicnix » mais

(in y trouve aussi de grandes inquiétudes. Sans parler des soucis fw l'on conçoit sans raison pour son salut étemel, croyez-vousqu*!! y lit un tourment plus cruel et plus constant que la pbrsuÉsîoii que aooçsil une femme ou une fille, que son époux ou son père, qeî leur cowm» !ies affections et sa vie, sera éternellement damné; ce qui est bieo coaimunément le cas pour les femmes catholiques de tonne foi ? Beaueou)» d'actions utiles et tie vertueux dévouements ont été his|Hré8 par toi sentiments religieux, j'en demeure d'accord ; mais ils ont îùspiré auai beaucoup d'actions déplorables, témoins les bûchers des vesves de rindoustan et les martyrs de l'idole de Jagrenat. Rt si Ton ne voit dans ces horribles extravagances que de tristes exceptions; si Ton noos sip pose guéris des guerres et des persérutions religieuses^ Mtùù Msa apprécié l'influence cachée des opinions dans les jiigeaieiite que mm portons des autres? J'ai vu des comités de charité priver de pam «flê famille indigente et vertueuse parce que le père et la mère li'alliieot pas à confesse. J'ai vu des gens .dépouillés de leur état, traînés en prison, parce qu'ils avaient imprimé l'Ëvangile moins les miracles; et d'autres, parce qu'ils avaient n*gardé comme un événement possible que Ws nations renonçassent à de certaines croyances. Ijes erreurs sont du domaine des opinions; et qui peut nomlnrer leurs vicissilodei depuis celles des sectateurs de Pythagore jusqu'à celles des méthodistes de nos jours? Sont-ce \k des fondements bien solides de nos actions?

La volonté de Dieu ne saurait nous tromper, j'en conviens; mais qui nous la fera connaître? Des hommes. Je crois bien plutôt qu'elle se révèle à nous par les lois générales de la nature, les seules susceplibifs d't^tre constatées. <:es lois attestent partout la sagesse de leur autear, car d'elles dépend la conservation do l'univers. Si le ineurenient des corps célestes s'arrcMait un seul instant, ils se briseraient tous tes om contre les autres en vertu de Taltraction. I^i suspension d'une loi générale qui entraînerait le bouleversement du monde, ne serait pas od acte de puissance : ce serait un acte de démence. On ne peut pas le supposer de la part de la sagesse divine. Or, si l'éternel géomètre n'agit pas arbitrairement et par caprices, la connaissance des lois qu'il a établies est donc ce qui nous importe le plus; c'est en les étudiant que nous l'honorons et que nous apprenons à connaître ses véritables volontés.

Je pense comme vous que les bonnes habitudes peuvent ^tre cou-

AVFX M. THÉOPHILE ABAUZIT. S7ft

tractées de bonne heure; et je concourrai toujours avec vous pour recommander les pratiques les plus propres à faire contracter de bonnes habitudes. Mais par suite de la persuasion où je suis que tout enseignement doit ^tre tonde sur la vérité, j'ai lieu de redouter les habitudes qui n'ont pour fondement que les systèmes et les vues des hommes. Ce sont les habitudes aussi, qui font qu'un Espagnol et un Portugais iMÎsent la soutane d*un moine, et psalmodient autour d'un bûcher. La anlsère et le vice dont le genre humain est infesté viennent des prati- (|tteti, des habitudes, des opinions données d'autorité, enracinées dès Teolaiiee; tandis que des opinions fondées sur l'expérience, comme sur des expériences de physique, répétées, constatées, suivant les méthodes modernes employées pour découvrir la vérité, n'ont point ces tristes conséquences.

Voua me parlez du Catéchisme de Freame ; je n'ai pas l'avantage de le oonaaitre;je présume qu'il contient de très-bonnes exhortations, puisque vous en faites cas; mais il est permis de compter peu sur le fruit des exhortations, quand on voit des populations presque entières qui ne manquent ni de catéchismes, ni de prédicateurs, ni de confesseurs, se conduire si mai dans leurs relations publiques et privées. Je croirais plus volontiers k redicacité de l'instruction; mais je vous avoue que je n'appelle de ce nom, que renseignement de ce gui est. Au lieu de dire aux hommes : Je vous exhorte à mettre votre chapeofu quand vous allei à la pluie ou ou Mleily il vaudrait mieux, je crois, qu'on leur mootràt à quoi l'on s'expose quand on sort la tête découverte au soleil ou à la pluie, et qu'on leur en expliquât les raisons (quand on les sait}. Mais hélas! que nous savons peu de choses! Nous voulons expliquer même ce qui excède notre porté^^ ; nous ne savons pas ignorer ce que nous ne pouvons pas savoir !

Adieu, mon vieil ami; j'ai dû, par respect et par amitié pour vous, vous faire part des motifs qui ont guidé ma plume. Je ne suis confus que des éloges eixflgérés que vous a dictés votre dneientie amitié, à laquelle je mets le plus grand prix. Daignez recevoir les vœux que je fais pour votre bonheur et l'assurance de mon dévouement sincère.

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