DE RECEPTION A L^ACADÉMIE
M. de Lamartine ayant été élu par l'Académie françaiae I la place vacante par la mort de M. le comte Dara » j est venu prendre léanoe le premier •▼ril 1890, et a prononcé le discours suivant :
HissiBims,
Appelé par Totre indulgence bien plii9 que par mes faibles titres à Thonneur dont je Tiens jouir aujourd^bui, à Toir un nom qui tous emprunte tout et qui vous rend si peu , inscrit parmi les noms du siècle dont tous êtes
l'ornement et Félite, j^ai tardé long-temps à Tenir prendre acte de cette part d^illustration que vousm^ayez décernée, à TOUS apporter le tribut de ma reconnaissance et de mon bonheur! Mon bonheur! j^en aurais alors! La distinction dont -vos suffrages m^honoraient , cette gloire des lettres dont votre choix est la récompense ou le présage, cet éclat d^estime et de bien-veillance que répand sur une famille , sur une patrie toute entière , Télection d'un de ses enfans ; toutes ces joies de Tesprit , de la famille , de la patrie, étaient doublées pour moi! Elles se réfléchissaient dans un autre cœur. Ce temps nVst plus ! Aucon des jours d^une longue vie ne peut rendre à l'homme ce que lui enlève ce jour fatal où, dans les yeux de ses amis, il lit ce qu'aucune bouche n'oserait lui prononcer : Tu n'as plus de mère ! Toutes les délicieuses mémoires du passé , toutes les tendres espérances de l'avenir s'évanouissent à ce mot ; iL^tend sur sa vie une ombre de mort , un voile de deuil que la gloire elle-même ne pourrait plus soulever! Ces joies , ces succès , ces couronnes , qu'en fera-t-il ? Il ne peut plus les rapporter qu'à un tombeau !
Ainsi la Providence, qui se voile sous nos joies comme sous nos douleurs, nous attend avec un arrêt de mort , à l'heure de nos vains triomphes ! Et mieux que ces insultes jalouses , que les anciens mêlaient à leurs honneurs pour en tempérer l'ivresse , au moment où notre cœur s'élève,
où notre fâicité déborde , elle nous atteint avec un mot qui corrompt tout , qui détruit tout , et nous dit plus haut : Tu n^es rien ! Tu n^es qu^un homme ! le jouet de la mort! le fils de ce qui n^est déjà plus!
Tandis que je me préparais à apporter ici à la mémoire d^un homme qui m^était inconnu le tribut de vos funèbres hommages et de ceux de la France ! tandis que je cherchais dans vos cœurs , dans les souvenirs de son inconsolable famille , des regrets et des éloges , une source intarissable de larmes s^ouvrait dans mon propre cœur, et cette douleur que j^avais à peindre , c^ était à moi de la sentir et de Tétouffer !
Pardonnez-moi donc , messieurs , si je réponds si faiblement à ce que vous aviez le droit d^attendre du successeur de M. le comte Daru! A ce que demandait de moi la mémoire de cet homme , que de son vivant même on appela Thomme probe ! Je parle , dans ce temple de la parole, une langue qui n^cst pas la mienne ^ je parle d'une douleur publique , abimé dans ma propre douleur ; mais je parle d^un homme dont le nom seul est une illustration pour sa mémoire, et dont la vie se loue elle-même dans la conscience des hommes de bien!
Poète, philosophe, orateur, historien, administrateur, homme d^étot , tant de titres vous étonnent d^abord ! Tant de titres m'ont étonné mol- même ! Vous cherchez le secret
de cette universalité dans rhomme même ? U est dans son temps : l'histoire de notre talent est presque toujours celle de notre vie !
n naquit , il fut jeté sur la scène du monde à une de ces rares époques où la société dissoute n^est plus rien , où rhomme est tout : époques funestes au monde , glorieuses pour Tindividu! temps d^ orage qui fortifient le caractère quand il n^en est pas brisé ; tempêtes civiles qui élèvent Thomme quand elles ne Tengloutissent pas ! Dans les jours d'ordre et de règle, la scène pour chacun est étroite , le sentier tracé , la vie écrite pour ainsi dire d'avance. Nous naissons dans la classe pour laquelle la fortune nous a marqués ! la société presse ses rangs à droite et à gauche y il faut suivre ceux qui nousprécèdenty poussés par ceux qui nous suivent dans un lit social déjà creusé devant nous ; nous y marchons d'un pas plus ou moins ferme , avec la seule distinction de nos forces ou de nos faiblesses individuelles ; nous arrivons au terme ; si nous en valons la peine , on nous nomme , on nous caractérise en deux mots ! et voilà la page de notre vie dans un siècle! changez le nom, et cette même page sera l'histoire de cent autres hommes ! Mais dans ces drames désordonnés et sanglans qui se remuent à la chute ou à la régénération des empires, quand l'ordre ancien s'est écroulé, et que l'ordre nouveau n'est pas encore enfanté; dans ces sublimes et affreux interrègnes de la raison et
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du droit que la pensée n^ose contempler , et sur lesquels l'histoire même jette un Toile , de peur que Thumanité n'ait à rougir 2^ son réveil, tout change ; la scène est en- ▼abie , les hommes ne sont plus des acteurs , ils sont des hommes ; ils s'abordent, ils se mesurent corps à corps, ils ne se parlent plus la langue conTenue de leurs rôles , ils se parlent la langue Téhémente et spontanée de leurs intérêts , de leurs nécessités , de leurs passions , de leurs fureurs! héroîsmes , bassesses, talens, génie, stupidité même^ tout sert ; toute arme est bonne ! tout a son règne, son influence, son jour; Tun tombe parce qu'il ))orte l'autre; nul n'est à sa place, ou du moins nul n'y demeure; le même homme , soulevé par l'instabilité du flot populaire, aborde tour à tour les situations les plus diverses, les emplois les plus opposés; la fortune se joue des talens comme des caractères I il faut des hacangues pour la place publique, des plans pour le conseil, des hymnes pour les triomphes , des lumières pour la législation, des mains habiles pour amasser l'or! des mains probes pour le toucher. On cherche un homme ! son mérite le désigne : point d'excuses! point de refus! le péril n'en accepte pas ! on lui impose au hasard les fardeaux les plus disproportionnés à ses forces , les plus répugnans à ses goûts ; et si , parmi ces victimes de la faveur populaire , il se rencontre un homme doué d'autant 4e vertus que de courage, d'autant d'activité que de forces, ton-
jours propre aa rôle qu^on loi assigne , si. ce rôle n'a rien que d'honorable ; toujours supérieur au fardeau quW lui impose , s'il consent à l'accepter , toujours prêt au détouement , si la conscience le commande ; l'esprit de cet homme s'élargit , ses talens s'élèvent , ses facultés se multiplient, chaque fardeau lui crée une force , chaque emploi un mérite , chaque dévouement une vertu ; il devient supérieur par circonstance ; universel par nécessité; et à l'heure où le pouvoir qui peut seul succéder à l'anarchie, le despotisme, fort aussi de sa nécessité,- se présente , et cherche des appuis dans ce que la révolution a laissé d^intact et de pur, il voit cet homme, il s'en empare , il l'élève , il se dit : Ce n'est plus l'homme de la foule , c'est l'homme de l'ordre , l'homme du pouvoir , l'homme de la réparation. Il est à moi ! cet homme est M. Daru. Le secret de son universalité se trouve écrit dans sa destinée ; le secret de ses forces et de son génie vous sera révélé dans ses fonctions et dans ses ouvrages. Né à Montpellier , en 1767 , d'une famille honorable et distinguée , M. Daru reçut une éducation analogue à sa naissance, et fut destiné à l'état militaire! La révolution le surprit jeune encore ; elle apparaissait comme l'aurore d'une régénération morale et politique : on ignorait alors que les peuples ne se régénèrent point par des théories , mais par la vertu ou par la mort , et la hache sanglante des révolutions n'avait point été pesée dans les calculs de
respérsnce. M. Daru passa sous les drapeaux le temps où la France s*y réfugiait toute entière ; employé au ministère de la guerre , il en sortit Tolontairement au 18 fructidor , Youlant bien servir son pays dans ses périls ; dans ses passions ou dans ses crimes, jamais! dix mois de pri' son lui firent payer à son prix ce jour de courage et de vertu'. Ordonnateur en chef des armées, secrétaire-général du ministère de la guerre , commissaire pour Texéoution de la convention de Marengo , déjà son nom Brunissait au récit de nos victoires ; déjà il portait Tordre , la lumière et la probité dans cette administration des armées , jusque là confuse comme le pillage , imp^voyante comme le hasard; déjà lliomme dont le coup d^œil était un jugement Tavait distingué dans la foule, et avait reconnu en lui cette patience et cette énergie , qu'avec sa brutalité de génie il comparait au bœuf et au lion. Bientôt nous le retrouvons tribun : ce mot sonne naal avec le nom de M. Daru! Il n'avait du tribun que le nom. Sorti de l'école de l'anarchie , homme d'un esprit ferme et d'un cœur droit , il comprenait mieux à cette époque le pouvoir que la liberté; le pouvoir était la nécessité du moment; et c'est , n'en doutons pas , dans cette horreur de la licence qu'il faut chercher le principe de son dévouement à un homme qui fut le pouvoir incamé, parce qu'il fut la volonté inflexible. Entre la dictature et l'anarchie, H. Daru , comme la France , n'avait pas à choisir ; pour
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remonter de la licence à la liberté , les peuples n'ont
d^autre chemin que la tyrannie.
Intendant-général de la grande armée et des pays conquis , secrétaire d^état en 1811 , ministre de l'administration de la guerre en 1813, il déploya partout ce courage d'esprit , cette fertilité de ressources , cette inflexibilité de deToirs qui le firent toujours idmirer, sou- Tent bénir , et , disons-le , quelquefois redouter des pro- Tinces où il organisait la conquête. Ministère terrible pour un cœur généreux , que celui de seryir d'organe à la victoire, de demander aux peuples vaincus ou le salaire de leur liberté , ou la rançon de leur défaite ! Le caractère de M. Daru passa par cette rude épreuve comme par celle du feu, sans en être atteint, et, dans des fonctions où Rome employait ses plus inexorables proconsuls , où les nations tremblantes ne s'attendent qu'à rencontrer des Verres , elles reconnurent avec estime , quoique avec douleur , des mains probes , un esprit élevé et un cœur d'honnête homme.
Parmi tant de fonctions diverses où la pensée a peine à trouver une lacune, comment l'administrateur trouvat-il le temps de la philosophie, de l'histoire, de la poésie? dans des momens toujours employés; dans des heures dérobées par minutes , non à ses devoirs , mais au plaisir, à la nuit , au sommeil j dans une ame toujours active , pour qui le travail était le repos du travail.
La traduction d^Horace , des traductions de Cicéron , un poème sur Washington , un poème sur les Alpes , un autre sur la Fronde, uneépitre à Delille, la traduction de Gasti, des discours en vers, des discours àFAcadémie, des traTaux sur la librairie, sur les liquidations, Thistoire de Bretagne, Thistoire de Venise; enfin un poème sur Tastronomie, qui n'est publié que d'hier, et qui promet d'éclairer son tombeau du rayon le plus tardif, mais le plus éclatant de sa gloire j tels furent ce qu'un tel homme appelait ses loisirs. Presque tous ses ouTrages , tous les connaissez, messieurs! Il aimait à tous apporter les essais de son esprit, et trouraitdans vos suffrages TaTantgoût de ce jugement du public qu'il voulait conquérir comme il avait conquis sa fortune, avec labeur et loyauté. Parmi les discours qu'il prononça dans cette enceinte , on aime à distinguer surtout sa réponse au duc fflathieu de Montmorency , ravi sitôt aux espérances du pays et à la confiance du trône , et qui tous apportait pour titres l'ame de Eénélon , dont il arait reçu la mission sacrée. Quoique assis sur des bancs opposés , H. Daru l'honorait ; car toutes les vertus se comprennent. Dans sa réponse, il lui parla de sa piété céleste et de son infatigable charité ; seul homme en effet à qui l'on pût parler en face de ses vertus, car elles n'étaient un secret que pour luimême. D n'est plus! Une voix plus heureuse s'est élevée sur sa tombe , et a consacré parmi vous cette vie , dont
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la fia ressembla moins à une mort qu^au mystique sommeil du juste ; mais je n^ai pu prononcer ce beau nom , qui retentira à jamais dans mon coeur comme dans un sanctuaire , sans mWréter un instant , sans saluer au moins d'une larme et d'un respect cette ^ertu qui briUa dans nos jours d'orage comme un arc-en-ciel de réconciliation et de pais y qui ne se mêla aux partis que pour les adoucir , aux lettres que pour les élever , à la politique que pour l'ennoblir. Plus beureux ou plus malbeureux que la plupart d'entre tous^ j'unis des regrets personnels à ceux de la France et de l'Europe ^ les regrets d'une chère et illustre amitié. Les dernières lignes qu'ait tracées sa main mourante, ces lignes interrompues par la mort même, m'étaient adressées; plus qu'à un autre ce souvenir m'appartient ; j'y serai fidèle! Mon titre le plus cher à mes yeux sera d'avoir été aimé d'un tel bomme , et ma plus douce consolation de m'attacher à sa mémoire et de la vénérer à jamais.
L'œuvre de prédilection de H. Daru était cette traduction d*Horace, commencée dans les cachots de la terreur, poursuivie et achevée enfin dans les camps, dans les palais, à travers toutes les vicissitudes d'une vie si pleine et si agitée.
Horace était le poète de l'époque, comme le Dante semble le poète de la nôtre ; car chaque époque adopte et rajeunit tour à tour quelqu'un de ces génies immorteb
qui soiii toajours aussi des hommes de circonstance; elle s'y réfléchit elle-même , eUe y retrouve sa propre image, et trahit ainsi sa nature par ses prédilections. L*ëpoque ressemblait à celle d^ Auguste ; l'Europe sortait des rudes épreuves d'une révolution qu'elle ne comprenait pas encore; il fallait détourner les yeux d'un passé souillé de sang et de boue ; ne s'étonner de rien , nilad^ mirixri , ni des changemens de maîtres , ni des*changemens de rôles, ni des murmures , ni des adulations, ni des servilités populaires; il fallait glisser sur tout pour ne rien heurter , ne jeter sur les choses qu'un regard superficiel et dédaigneux, de peur d'arriver à l'horreur ou au mépris, et ne prêcher aux hommes que cette sagesse insouciante et facile, cet épicurisme de la raison qui ne donne point de remords à la servitude , point d'ombrage à la tyrannie , qui venge de tout par le léger sourire de l'ironie, amuse l'indifférence, console la faiblesse , excuse la lâcheté , et dont le vice s'accommode comme la vertu. Voilà Horace , l'ami de Brutus , l'ami de Mécène ; l'homme qui jette son bouclier à Philippes , et qui chante la fermeté stoîque , le juatum ae tenacemj entre les dâices de Tibur et les complaisances de Rome. Un tel poète devait plaire à un tel moment ; le pouvoir inquiet de l'époque devait voir avec une joie secrète les esprits détournés des pensées fortes, des résolutions graves, se porter sur cette philosophie complaisante et molle qui prend le
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destin en patience et les hoihmes en plaisanterie ; les tyrans, et les peuples eux-mêmes, aussi affamés d^adula-^ tions que les tyrans , ont toujours aimé les poètes de cette école. Ce n'est pas pour eus que s'ouTrent les cachots de Ferrare, que s'élèvent les échafauds de Roncher et d'An» dré Ghénier , que Syracuse a des carrières et que Florence a des exils. Us Chantent , couronnés de grâces insouciantes, dans les banquets des maîtres du monde ou dans les saturnales populaires î une sympathie secrète les attache , à toutes les tyrannies;: car ces poètes amollissent les hommes, pendant que les .sophistes les corrompent, et que les tyrans les enchaînent.
Telle ne fut poiiit la pensée de M. Daru en nous rendant Horace : Horace était l'ami de son ame ; il Youlat le rendre l'ami de son siècle; mais il entreprit l'œutre la plus difficile , je dirais presque l'œuTre la plus impossible de l'esprit humain. On ne traduit personne : l'individualité d'une langue et d''un style est aussi incommunicable que toute autre individualité. La pensée tout au plus se transvase d'une langue à l'autre : mais la forme de la pensée , mais sa couleur, mais son harmonie, s'échappent : et qui peut dire ce que la forme est à la pensée, ce que la couleur est à l'image? Mais si ce qu'on prétend traduire n^est pas même une pensée , si ce n'est qu'une impression fugitive, un rêve inachevé de l'imagination ou de l'ame du poète , un son vague et inarticulé de sa lyre , une grâce
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ntte et insaisissable de son esprit , que restera-t-il sous la main du traducteur ? quelques mots vides et lourds , pareils à ces monnaies d^un métal terne et pesant, contre lesquelles vous échangez la drachme d^or resplendissante de son empreinte et de son éclat; et d^ailleurs, dans la poésie d'un autre âge, il y « toujours une partie déjà morte, unsensde« temps, des mœurs, des lieux, des eiidtes, des opinions, que nous n'entendons plus, et qui ne peut plus nous toucher! ôtez à une poésie sa date, sa foi, son originalité enfin, qu'en restera-t-il? ce qui reste d'une statue des dieux dont la divinité s'est retirée , un morceau de marbre plus ou moins bien taillé ! La révolution que le christianisme a dû produire dans la poésie, cette révolution dont les progrès sont sensibles dans le Dante, dans Hilton , dans le Tasse, dans Pétrarque, dans A.thalie , a été lente à agir sur nous : nos cœurs étaient chrétiens , et nos lèvres étaient païennes ; de là , froideur et.d^accord entre notre poésie et le cœur humain ; mais ce^e révolution se manifeste enfin ; elle nous détache d'une muse sans individualité, d'une philosophie sans e^itérance et sans règle , d'une mythologie sans foi ; elle nous demande quelque chose de grave et de mystérieux comme la disiiUnée humaine; d'élevé comme nos espécanoës, d'infini comme nos désirs, de sévère comme nos devoirs , de profcmd et de tendre comme nos pensées et a^ «ffjfH^ons! eUe nous demande enfin ce que le père
de tonte poésie moderne a si bien d^ni ; -r- Hparlar c]k#
nelP anema si tente! ce langage qui s^entend , qui se
parle , qui retentit dans l*ame humaine , l'éclid TiTant do
de nos sentimens les plus intimes! la mélodie de notre
pensée!
La chute d'un empire dont H. Daru avait été une des colonnes, tourna ses regards vers les enseignemens dé rhistoire! il fut tenté de Técrire: il choisit Venise \ le choix seul était du génie. Venise, avec soif bereeau eaché dans les lagunes de F Adriatique, avec ses institutions mys^ télrieuses, sa liberté tyrannique, ses conquêtes orientales^ son commerce armé , son despotisme électif, ses mœurs corrompues et son régime inquisitorial , ressemble à un de ces monumens gothiques, moitié arabes, moitié chrétiens, qu'elle éleva elle-même , et dont on admire Pârange et colossale architecture, sans pouvoir en assigner Vorigîne et la fin ; c'est l'Alhambra de l'histoire ! ou plutôt ce n'e^t pas une histoire^ c'est le roman du, moyen âge ! c'est un de ces récits fabuleui de l'Orient , où les merveilles s'enchaînent aux merveilles dans la bouche des conteurs airabes , jusqu'à ce que les palais et les temples , les héros et les pompes, tout disparaisse par le même enchantement qui les avait évoqués , et tout s'écroule dans le tombeau silencieux de l'Océan. Ainsi i'est écroula cette reine de la mer dans ses propres flots î Veniae est à elle* même son tombeau! tombeau digne d'ette, et qui racenla
à lui Mul de puissantes et lamentables destinées! L'étranger va la ekercher dans ses mines , et chaque pas qui retentit sur ses pavés , chaque herbe qui croît entre »e% débris , chaque pierre qui tonbe de ses palais dans ses c»aaux à moitié comblés , réveillent en lui , avec une inapressiou de terreur mystérieuse, des images de gloire, de volupté et de néant ! H. Dam s'est élevé souvent à la hauteur de ce sujet : son style a quelque chose de la sincérité et de la gravité antique , de cette solennité des luremiers temps , où Thistorien exerçait une sorte de sacerdoce des traditions j cette gravité lui sied ; ce n'est pas une chose légère et plaisante que cet enseignement du passé pomr instruire l'avenir ! nous aimons à retrouver dans le ton de l'historien quelque chose d'animé comme les impressions qu'il éveille, de sublime et de triste comme ces destinées des empires qui sortent du néant pour y retomber après un peu de poussière et de bruit !
i^Hrès ce monument du moyen âge , H. Dam voulut en élever un à sa patrie; il écrivit l'histoire de Bretagne; mais ici les souvenirs et les couleurs manquaient : il en est des provinces coomie des hommes , elles ont leurs destinées indépendantes de leur importance relative ; une lagune de l'Adriatique, un rocher de la Héditerranée , une mentagne de k Judée ou de PAttique, éveillent puissamment la sympathie des générations, tandis que d'hamenses et populeuses provinces n'ont que leur nom
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dans la mémoire des siècles; c'est la physionomie des nations comme celle des individus qniles fait saillir dans la foule , et qui les graTe dans nos souTenirs ; la gloire y les revers, les orages politiques impriment cette physio^ nomie aux peuples ; ce sont les rides des nations; la Bretagne n'en avait pas encore ; Ton regrette que le r^|;ard de l'historien n'ait pas plongé plus avant dans les antiquités de la Bretagne; on regrette surtout que sa plume s'arrête à la page la plus historique de son récit ^ à cette page , qui semble arrachée à l'histoire des temps héroïques , où la foi du chrétien se confondait avec la fidélité du soldat, où des provinces entières se levaient d'ellesmêmes aux seuls noms de Dieu et du roi , et , ne puisant leurs forces que dans leur désespoir , renouvelaient dans un coin de l'Armorique les prodiges de Tantique patriotisme, et montraient à l'Europe vaincue ou muette que rien n'est plus invincible qu'un sentiment généreui^ dans le cœur de l'homme, qu'il s'appelle dévouement ou liberté! et que si la religion eila royauté ne devaient pas avoir leur Salamine , eUes avaient du moins leurs Therr mopyles sur la terre des Glisson et des Duguesclin !
Ces grands ouvrages furent entremêlés de compositions moins sévères , de poésies pleines de sens et de gi&ces , de rapports qui sont restés des quvrages sur de hautes matières d'administration ; on y distingua ces rapports annuels sur les prisoqs, adressés à l'héritier du tr^ne ,>qitf
«e trouTe point d'infortunes trop abjectes pour le regard d'un roi , point de misères au-dessous de la charité du chrétien , et qui , comme ses aïeux au jour de leur sacre , ose toucher du doigt ces plaies honteuses de Thumanité pour les soulager ou pour les guérir !
Éleré à la pairie , ffl. Daru parla à la chambre aTCO cette élévation détalent, cette maturité d'expérience, et cette raideur de conyiction , fruit d'une longue et forte éducation politique ; le temps et le bienfait de la restauration lui avaient appris à tempérer les doctrines sévères du pouvoir d'un e^rit de modération et de liberté , dont il n'avait pas reçu les inspirations sous les tentes du conquérant ou sous les faisceaux du dictateur; il siégeait sur les bancs de l'opposition , mais d'une opposition pleine de droiture et de loyauté : nous ne sommes point ici pour juger des opinions; les opinions n'ont d'autre juge que la conscience et le temps ! Comme ces cultes divers qui ont leurs autels sous un même temple , nous devons les respecter sans fléchit devant elles , et les comprendre sans les partager! Personne ne sut mieux que M. Daru distii^guer les aifections de l'homme privé des devoirs de l'homme politique. Ses souvenirs furent de la reconnaissance , et jamais de la faction ! Il apprécia l'immense l^ieofiût d'une restauration qui lui coûtait un ami , mais qui régénérait l'Europe ; ce n'est point à nous de réprou- Yflr des sentimens dont nous nous glorifierions nous-mêmes
Hirabeau, unde ces hommes gigantesques qui apparaissent à la chute des empires, et qui, comme Samson, semblent pouvoir à leur gré soutenir seuls les colonnes de r^difice, ouïes entraîner dans leur chute. Ibis Hirabeau hû-même n'y serait quWe renommée vulgaire , s'il n'eAt été le premier des orateurs et des tribuns I
Et nous, qui jugeons les autres, bientôt on nous jugera nous-mêmes ; bientôt un impartial ayenir nous demandera nos titres à cette part de renommée que nous croyons inunense , et qu'il connaîtra seul ; bientôt il fera le redoutable iuyentaire de nos opinions , que nous nommons des principes ; de nos prérentions , que nous app^ons de la justice ; de notre bruit , que nous prenons pour de la gloire. Et déjà nous nous jugeons nous-mêmes ; déjà , invoquant nos préjugés pour arbitres, nos affecticrnspour juges , nous prononçons , au gré de nos passions encore brûlantes , l'apothéose ou l'arrêt d'un siècle dont noua n'avons vu que la sanglante aurore ; siècle de ténèbres pour les uns, siècle de lumière pour les autres, siècle à controverse pour tous !
Hé partageons , messieurs , ni ce mépris , ni cet orgueil l ne croyons point que cette vérité , qui appartient à tous les temps et à tous les hommes , ait attendu notre heure pour se lever .sans nuage sur notre berceau! n'oublions point que toute vérité est fille d'une autre, fille du ieatp», comme ont dit les sages , et que la civilisation tout en «
tière est suspendue à cette chaîne de traditions dont la chaîne d^or ^ qui portait le monde, n'éiait qu'une éclatante figure; mais aussi ne nous calomnions pas nous<<mêmes ! le jour de la justice se lèvera assez tôt ! assez tôt la postérité dira , en pesant nos mémoires : Hs furent (ce que nous sommes en effet) les hommes d^une double époque dans un siècle de transition I
Quant à moi , messieurs , si , atteint quelquefois de cet dégoût de mon temps , maladie étemelle de tout ce qui pense , jetais tenté d'être injuste envers mon siècle ^ je jetterais un regard sur les hommes devant qui s^élève aujourd'hui ma Toix ! je contemplerais ^ dans cette enceinte même ^ ici l'Homère du chriàtianisnie , assis non loin de son Platon! là cet orateur philosophe, que la pensée et la parole , que la monarchie et la liberté revendiquent comme leur plus loyal et leur plus profond interprète I ici ce généreux citoyen, qui le premier osa tenter la colère de la tyrannie , quand tout flattait ou se taisait I Homme digne des temps antiques, si les temps antiques furent ceux de la simplicité , de la vertu, de la candeur, du génie, du dévouement qui ne se compte pour rien, et de la gloire qui sUgnore elle-même! Sa parole, comme un glaive libérateur, trancha ce nœud de servitude qui enchaînait la France à roppression , et retentira long-temps dans notre histoire comme le premier soupir dé restauration et de liberté , sorti du cœur
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dW homme de bien, son phu digne temple et son plus éloquent organe! Ce Pline français, ches qui le génie n^est que ToBil de la science , et dont la Taste et puissante intelligence semble aroir été créée par la nature pour la surprendre dans ses mystères, comme pour la décrire dans sa majesté! Ce digne chef de notre premier corps politique , dont la sagesse se confondra dans rarvenir arec la sagesse de nos législations qu^il a pr^nurées ! Ces maîtres de nos deux scènes, les uns habiles héritiers de nos chefod'œuvre qu^ils perpétuent , les autres habiles notateurs cherchant le Trai dans la seule nature et la lumière dans le seul génie ; ces dignes princes de TÉglise , qui consacrent les lettres de la sainteté de leur yertu ; enfin ce jeune et brillant Quintillien, qui, dans Tombre de nos écoles, s^est élevé à lui seul une tribune retentisscmie , et dont l'éloquence, dépassant cette tribune même, 8*élère à la hauteur de tous les sujets , à la rivalité de tons les talens ; que si , franchissant les bornes de cette enceinte , mon regard se porte sur la génération qui s'ayance , je le dirai, messieurs ! je le dirai avec une intime et puissante conyiction, dussé-je être accusé d^exagérer Fespérance et de flatter Tayenir, heureui ceux qui yiennent après nous! tout annonce pour eux un grand siècle, une des époques caractéristiques de Thumanité. Le fleuve a franchi sa cataracte , le flot s'apaise , le bruit s^éloigne , Fesprit humain coule dans un lit phis large, il coule
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libre et fort ; il n*a phi« à craindre que sa propre fougue , il ne peut être souillé que de son propre limon. Une intention droite remporte et le dirige ; une soif immense de perfectionnement , de morale et de vérité le déyore ; un sens nouyeau, un sens salutaire ou terrible, lui a été donné pour FassouTir. Ce sens qui a été révélé à l'humanité dans sa vieillesse, comme pour la consoler et la rajeunir, c'est la presse; cette faculté nouvelle qui s'ignore , s'épouvante encore d'elle-même , elle jette dans une civilisation toute faite le même désordre qu'un sens de plus jetterait d'abord dans l'organisation humaine; mais le temps , mais ses propres excès , mais l'épreuve seule infeillible des législations en régleront l'usage sans en retrancher les fruits , et quel que soit le doute effrayant dont elle travaille^ encore les plus fermes intelligences , je ne puis croire que nous devions maudire une puissance de plus accordée à la pensée de l'homme par une Providence plus généreuse et plus prévoyante que nous , étoufifer un de ses plus beaux dons , et lui rejeter son bienfait.
Une jeunesse studieuse et pure s'avance avec gravité dans la vie; les grands spectacles qui ont frappé ses premiers regards, l'ont mûrie avant l'âge; on dirait qu'un siècle la sépare des générations qui la précèdent. Elle sent la dignité de la vocation humaine, vocation relevée et élargie par des institutions où toutes les libertés de
rhomme ont leur jeu , où toutes ses forces ont leur emploi, où toutes ses vertus ont leur prix. Les lettres s^imprègnent de cette moralité des mœurs et des lois. Lfi philosophie , rougissant d^avoir brigué la mort et revendiqué le néant , retrouve ses titres dans le spiritualisme , et redevient divine eu reconnaissant son Dieu. Le spiri* tualisme lui-même remonte d^un cours insensible vers la philosophie révélée , il sUncline devant le dogme , mystérieuse expression de vérités surhumaines , et confesse enfin que , pour être juste comme pour être vraie , la philosophie ne peut, point faire abstraction de la plus pure et de la plus large émanation de lumière qui ait été départie à Fhomme : le christianisme ! L^histoire s'étend et s^éclaire^ elle écrit Thomme tout entier, elle voit les idées sous les faits , et suit les progrès du genre humain dans la marche sourde et lente de la pensée , plus que dans ces journées sanglantes qui élèvent ou précipitent la fortune d^un homme , sans rien changer au sort de Phumanité. La poésie dont une sorte de profanation intellectuelle avait fait si long-temps, parmi nous, une habile torture de la langue, un jeu stérile de Tesprit, se souvient de son origine et de sa fin. Elle renaît fille de Tenthousiasme et de Tinspiration , expression idéale et mystérieuse de ce que Tame a de plus éthéré et de plus inexprimable, sens harmonieux des douleurs ou des voluptés de Pesprit; après, avoir enchanté de ses fables la
jeunesse du genre humain , elle Félève sur ses ailes plus fortes , jusqu^à la mérité aussi poétique que ses songes , et cherche des images plus neuves pour lui parler enfin la langne de sa force et de sa yirilité. Un souffle religieux trayaille la pensée humaine; mais cette religion intime et sincère ne s'appuie que sur la conscience et la foi. Elle ne demande au pouvoir ni des alliances qui Taltèrent , ni des faveurs qui la corrompent ; elle ne demande que ce qu'elle accorde elle-même, que ce qui fait son essence et sa gloire , indépendance et conviction. La politique n'est plus cet art honteux de corrompre ou de tromper pour asservir. Le christianisme avait jeté aussi en elle un germe divin de moralité, d'égalité et de vertu, qu'il a fallu des siècles pour faire éclore. On le voit poindre d'âge en âge, dans les soupirs des peuples et dans les vœux des bons rois , comme une pensée vivace du genre humain, toujours combattue, jamais étouffée; déjà le génie bienfaisant de Fénélon la révèle au pouvoir , comme la sainte loi de la charité politique , comme l'évangile des rois. Elle survit aux rigueurs du despotisme , comme aux saturnales de l'anarchie ; elle triomphe des faibles qui la nient , comme des insensés qui la profanent. La morale , la raison et la liberté sortent enfin du vague des théories, essaient des formes , et prennent une vie et un corps dans des institutions où l'ordre et la liberté se garantissent, OÙ la monarchie qui les protège grandit à nos yeux du
seul titre que nous reTendiquious pour elle , la tutrice
des droits et des progrès du genre humain.
Voilà les prémices du siècle qui s'ouTre! S*U n^oublie point les sanglantes leçons du passé ; s'il se souTient de ranarchie et de la serTitude , ces deux fléaux yengeurs , qui attendent , pour les punir , les fautes des rois ou les excès des peuples ; s'il ne demande point aux institutions humaines plus que l'imperfection de notre nature ne comporte, il remplira sa glorieuse destinée j il répondra à ce sentiment sympathique dont les hommes d'espérance aiment à le saluer dès aujourd'hui. Ce siècle datera de notre double restauration ; restauration de la liberté par le trône , et du trône par la liberté. Il portera le nom ou de ce roi législateur qui consacra les progrès du temps dans la Charte , ou de ce roi honnête homme dont la parole est une charte , et qui maintiendra à sa postérité ce don perpétuel de sa famille. iToublions pas que notre ayenir est lié indissolublement à celui de nos rois j qu'on ne peut séparer l'arbre de sa racine sans dessécher les rameaux , et que la monarchie a tout porté parmi nous , jusqu'aux fruits parfaits de la liberté. L'histoire nous dit que les peuples se personnifient, pour ainsi dire , dans certaines races royales , dans les dynasties qui les représentent; qu'ils déclinent quand ces races déclinent; qu'ib se rélèyent quand elles dégénèrent ; qu'ils prissent quand elles succombent ; et que certaines familles de rois
sont comme ces dieux domestiques , qu^on ne pouvait en^ leTer du seuil de nos ancêtres sans que le foyer lui-même fût ravagé ou détruit.
Et vous, messieurs, vous ouvrirez successivement vos rangs au talent, au génie, à la vertu, à toutes les prééminences de ces époques ; déjà dHUustres et pures renommées vous attendent; vous n'en laisserez aucune sur le seuil ! Sans acception d'écoles ou de partis , vous vous placerez , comme la vérité , au-dessus des systèmes. Tous les systèmes sont faux; le génie seul est vrai, parce que la nature seule est infaillible. Il fait un pas, etTabîme est franchi! il marche, et le mouvement est prouvé! Vous voudrez que ce corps illustre , comme le prisme dont les nuances diverses forment Téclatante harmonie , réunisse toutes les célébrités contemporaines , et concentre les rayons de cette immortalité nationale dont vous êtes le foyer et Femblème! et vous glorifierez ainsi le roi qui vous protège, le grand homme qui vous fonda, la France qui se reconnaît et qui s'honore en vous !
L'homme n'a rien de plus inconnu autour de lui ({ue l'homme même. Les phénomènes de sa pensée, les lois de sa civilisation , les phases de ses progrès ou de ses décadences , sont les mystères qu'il a le moins pénétrés. n connaît mieux la marche des globes célestes qui roulent à des millions de lieues de la portée de ses faibles sens, qu'il ne connaît les routes terrestres par lesqudles la destinée humaine le conduit à son insu; il sent qu'il gravit vers quelque chose , mais il ne sait où va son es»
prit , il ne peut dire à quel point précis de son chemin il se trouye. Jeté loin de la vue des rivages sur Timmensité des mers, le pilote peut prendre hauteur et marquer avec le compas la ligne du globe qu'il trayerse ou quHl suit; l'esprit humain ne le peut pas ; il n'a rien hors de soimême à quoi il puisse mesurer sa marche , et toutes les fois qu'il dit : Je suis ici ; je vais là ; j'avance , je recule , je m'arrête, il se trouve qu'il s'est trompé et qu'il a menti à son histoire , histoire qui n'est écrite que bien longtemps aprè? qu'il a passé, qui jalonne ses traces après qu'il les a imprimées sur la terre ; mais qui d'avance ne peut lui tracer son chemin. Dieu seul connaît le but et la route , l'homme ne sait rien ; faux prophète , il prophétise à tout hasard , et quand les choses futures éclosent au rebours de ses prévisions , il n'est plus là pour recevoir le démenti de la destinée, il est couché dans sa nuit et dans son silence j il dort son sommeil , et d'autres générations écrivent sur sa poussière d'antres rêves aussi vains, aussi fugitifs que les siens! Religion, politique, philosophie , systèmes , Thomme a prononcé sur tout , il s'est trompé sur tout, il a cru tout définitif, et tout s'est modifié ] tout immortel , et tout a péri j tout véritable , et tout a menti! Mais ne parlons que de poésie.
Je me souviens qu'à mon entrée dans le monde, il n'y avait qu'une voix sur Tirrémédiable décadence , sur la mort accomplie et déjà froide de cette mystérieuse faculté
de Fesprit humain. Citait Tépoque de Tempire ; c^était Theure de rincarnation de la philosophie matérialiste du 18« siècle dans le gouvernement et dans les mœurs. Tous ces hommes géométriques , qui seuls avaient alors la parole et qui nous écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous Tinsolente tyrannie de leur triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu^ils étaient parvenus en effet à flétrir et à tuer en eux, toute la partie morale, divine , mélodieuse, de la pensée humaine. Rien ne peut peindre , à ceux qui ne Font pas subi , Torgueilleuse stérilité de cette époque. G^était le sourire satanique d^un génie infernal quand il est parvenu à dégrader une génération tout entière, à déraciner tout un enthousiasme national , à tuer une vertu dans le monde j ces hommes avaient le même sentiment de triomphante puissance dans le cœur et sur les lèvres , quand ils nous disaient : « Amour , philosophie , religion , enthousiasme , liberté, poésie; néant que tout cela! Calcul et force, chiffre et sabre , tout est là. Nous ne croyons que ce qui se prouve , nous ne sentons que ce qui se touche ; la poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née. » Et ils disaient vrai ; elle était morte dans leurs âmes , morte dans leurs intelligences , morte en eux et autour d'eux. Par un sûr et prophétique instinct de leur destinée, ils tremblaient qu'elle ne ressuscitât dans le monde avec la liberté; ils en jetaient au vent les moindres raci-
ê3d iœstiMes
nés à mesure qoHl en germait soas leurs pas , dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases, surtout dans leurs noyiciats militaires et polytechniques. Tout était organisé contre cette résurrection du sentiment moral et poétique ; c^était une ligue uniTcrselle des études mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre seul était permis, honoré, protégé, payé. Gomme le chiffre ne raisonne pas , comme c^est un merreilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à quoi on remploie , qui n^ examine nullement si on le fait servur à Toppression du genre humain ou à sa délivrance , au meurtre de Tesprit ou à son émancipation^ le chef militaire de cette époque ne voulait pas d^autre missionnaire , pas diantre séide , et ce séide le servait bien. II n'y avait pas une idée en Europe qui ne fût foulée sous son talon , pas une bouche qui ne fût bâillonnée par sa main de plomb. Depuis ce temps, j^abhorre le chiffre, cette négation de toute pensée , et il m'est resté contre cette puissance de mathématiques exclusive et jalouse le même sentiment, la même horreur qui reste au forçat contre les fers durs et glacés rivés sur ses membres et dont il croit éprouver encore la froide et meurtrissante impression quand il entend le cliquetis d'uno chaîne. Les mathématiques étaient les chaînes de la pensée humaine. Je respire ; elles sont brisées !
— Deux grands génies que la tyrannie surveillait d'un
œil inquiet, protestaient seuls contre cet arrêt de mort de Tame , de Tinlelligence et de la poésie : H°i« de Staël et M. de Chateaubriand. Mme de Staël , gënîe mâle dans un corps de femme ; esprit tourmenté par la surabondance de sa force , remuant , passionné , audacieux , capable de généreuses et soudaines résolutions , ne pouTant respirer dans cette atmosphère de lâcheté et de servitude , demandant de Tespace et de Tair autour d^elle, attirant , comme par un instinct magnétique , tout ce qui sentait fermenter en soi un sentiment de résistance ou dUndignation concentrée , à elle seule , conspiration Tirante , aussi capable d^ameuter les hautes intelligences contre cette tyrannie de la médiocrité régnante , que de mettre le poignard dans la main des conjurés ou de se frapper ellemême pour rendre à son ame la liberté qu^elle aurait Toulu rendre au monde ! Créature d'élite et d'exception dont la nature n'a pas donné deux épreuves j réunissant en elle Corinne et Mirabeau ! Tribun sublime , au cœur tendre et expansif de la femme ; femme adorable et miséricordieuse avec le génie des Gracques et la main du dernier des Catons ! ne pouvant susciter un généreux élan dans sa patrie , dont on la repoussait comme on éloigne l'étincelle d'un édifice de chaume , elle se réfugiait dans la pensée de l'Angleterre et de l'Allemagne , qui seules» vivaient alors de vie morale, de poésie, et de philosophie , et lançait de là dans le monde ces pages sublimes
et palpitantes que le pilon de la police écrasait , que la douane de la pensée déchirait à la frontière , que la tyrannie faisait bafouer par ses grands hommes jurés , mais dont les lambeaux échappés à leurs mains flétrissantes venaient nous consoler de notre aTilissement intellecluel, et nous apporter à l'oreille et au cœur ce souffle lointain de morale, de poésie , de liberté que nous ne pouvions respirer sous la coupe pneumatique de Tesdavage et de la médiocrité.
M. de Chateaubriand, génie alors plus mélancoUque et plus suave, mémoire harmonieuse et enchantée d'un passé dont nous foulions les cendres et dont nous retrouvions Tame en lui j imagination homérique jetée an milieu de nos convulsions sociales , semblable à ces belles colonnes de Palmyre , restées debout et éclatantes , sans brisure et sans tache, sur les tentes noires et déchirées des Arabes , pour faire comprendre , admirer et pleurer le monument qui n'est plus ! Homme qui cherchait Tétincelle du feu sacré dans les débris du sanctuaire , dans les ruines encore fumantes des temples chrétiens, et qui , séduisant les démolisseurs mêmes par la pitié , et les indifférens par le génie , retrouvait des dogmes dans le cœur, et rendait de la foi à l'imagination ! Les mots de liberté et de vertu politique sonnaient moins souvent et moins haut dans ses pages toutes poétiques ; ce n^était pas le Dante d'une Florence asservie, c'était le Tasse
d^une patrie perdue, d^une famille de rois proscrits, chantant ses amours trompées , ses autels renversés , les chantant à l'oreille des prescripteurs, sur les bords mêmes des fieuyes de la patrie ; mais son ame grande et généreuse donnait aux chants du poète quelque chose de l'accent du citoyen. Il remuait toutes les fibres généreuses delà poitrine , il ennoblissait la pensée, il ressuscitait l'ame ; c'était assez pour tourmenter le sommeil des geôliers de notre intelligence. Par je ne sais quel instinct de leur nature , ils pressentaient un vengeur dans cet homme qui les charmait malgré eux. Ils sayaient que tons les nobles sentimens se touchent et s'engendrent , et que, dans des cœurs où vibrent le sentiment religieux et les pensées mâles et indépendantes, leur tyrannie aurait à trouver des juges, et la liberté des complices.
Depuis ces jours, j'ai aimé ces deux génies précurseurs qui m'apparurent, qui me consolèrent à mon entrée dans la vie ; Staël et Chateaubriand; ces deux noms remplissent bien du vide, éclairent bien de l'ombre! Ils furent pour nous comme deux protestations vivantes contre Poppression de l'ame et du cœur, contre le dessèchement et l'avilissement du siècle ; ils furent l'aliment de nos toits solitaires , le pain caché de nos âmes refoulées ; ils prirent sur nous comme un droit de famille, ils furent de notre sang , nous fûmes du leur , et il est peu d'entre nous qui ne leur doive ce qu'il fut, ce qu^il est , ou ce qu'il sera.
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En ce temps-là , je vivais seul , le cœur débordant de sentimens comprimés , de poésie trompée , tantôt à Paris , noyé dans cette foule où Ton ne coudoyait que des courtisans au des soldats ^ tantôt à Rome , où Ton n^entendait d^autre bruit que celui des pierres qui tombaient une à une dans le désert de ses rues abandonnées ', tantôt à Naples , où le ciel tiède , la mer bleue , la terre embaumée m^enivraient sans m^assoupir , et où une voix intérieure me disait toujours qu''il y avait quelque cbose de plus vivant , de plus noble , de plus délicieux pour Tame que cette vie engourdie des sens et que cette voluptueuse mollesse de sa musique et de ses amours. Plus souvent je rentrais à la campagne pour passer la mélancolique automne dans la maison solitaire de mon père et de ma mère , dans la paix , dans le silence , dans la sainteté domestique des douces impressions du foyer; le jour, courant les forêts , le soir , lisant ce que je trouvais sur les vieux rayons de ces bibliothèques de famille.
Job, Homère, Virgile, Le Tasse, Hilton, Rousseau, et surtout Ossian et Paul et Virginie; ces livres amis me parlaient dans la solitude la langue de mon cœur; une langue d^harmonie, d'images et de passion; je vivais tantôt avec Tun , tantôt avec Fautre , ne les changeant que quand je les avais pour ainsi dire épuisés. Tant que je vivrai, je me souviendrai de certaines heures de Tété que je passais couché sur Therbe dans une clairière des
bois , à Pombre d'vai vieux tronc de pommiers sauvages , en lisant la Jérusalem délivrée, et de tant de soirées d^automne ou d^hiver passées à errer sur les collines déjà couvertes de brouillards et de givre, avec Ossian ou Werther pour compagnon j tantôt soulevé par Tenthousiasme intérieur qui me dévorait , courant sur les bruyères comme porté par un esprit qui empêchait mes pieds de toucher le sol; tantôt assis sur une roche grisâtre, le front dans mes mains, écoutant, avec un sentiment qui n^a pas de nom , le souffle aigu et plaintif des bises d^hiver , ou le roulis des lourds nuages qui se brisaient sur les angles de la montagne \ ou la voix aérienne de Talouette que le vent emportait toute chantante dans son tourbillon , comme ma pensée plus forte que moi emportait mon ame. Ces impressions étaient-elles joie ou tristesse, douleur ou souffrance ? Je ne pourrais le dire ; elles participaient de tous les sentimens à la fois. G^était de Tamour et de la religion, des pressentimens de la vie future délicieux et tristes comme elle, des extases et des découragemens, des horizons de lumière et des abîmes de ténèbres, de la joie et des larmes, de l'avenir et du désespoir ! C'était la nature parlant par ces mille voix au cœur encore vierge de Thomme j mais enfin c'était de la poésie. Cette poésie , j'essayais quelquefois de l'exprimer dans des vers; mais ces vers, je n'avais personne à qui les faire entendre ; je me les lisais quelques jours à moi-
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même ; je trouTais aTeo étonnement , aTec doulem*, qa^Us ne ressemblaient pas à tous ceux que je lisais dans les recueils ou dans les volumes du jour. Je me disais : oo ne voudra pas les lire; ils paraîtront étranges , bizarres , insensés , et je les brûlais à peine écrits. J'ai anéanti ainsi des volumes de cette première et vague poésie du cœur, et j^ai bien fait, car à cette époque, ils seraient éclos dans le ridicule , et morts dans le mépris de tout ce qu'on appelait la littérature. Ce que j'ai écrit depuis ne valait pas mieux, mais le temps avait changé; la poésie était revenue en France avec la liberté, avec la pensée, avec la vie morale que nous rendit la restauration. D semble que le retour des Bourbons et de la liberté en France donna une inspiration nouvelle , une autre ame à la littérature opprimée ou endormie de ce temps; et nous vîmes surgir alors une foule de ces noms célèbres dans la poésie ou dans la philosophie, qui peuplent encore nos académies, et qui forment le chaînon brillant de la transition des, deux époques. Qui m'aurait dit alors, que quinze ans plus tard , la poésie inonderait l'arae de toute la jeunesse française , qu'une foule de talens d'un ordre divers et nouveau, auraient surgi de cette terre morte et froide; que la presse multipliée à l'infini ne suffirait pas à répandre les idées ferventes d'une armée de jeunes écrivains; que les drames se heurteraient à la porte de tous les théâtres ;^ que l'ame lyrique et religieuse
à'tme gënératioB de bardes chrétiens inventerait une nouvelle langue pour révéler des enthousiasmes inconnus ; que la liberté, la foi , la philosophie , la politique , les doctrines les plus antiques comme les plus neuves , lutteraient , à la face du soleil , de génie , de gloire , de talens et dWdeur, et qu^une vaste et sublime mêlée des intelligences , couvrirait la France et le monde du plus beau comme du plus hardi mouvement intellectuel qu'aucun de nos siècles eût encore vu? Qui m^eût dit cela alors , je ne l'aurais par cru ; et cependant cela est. La poésie n'était donc pas morte dans les ame&, comme on le disait dans ces années de scepticisme et d'algèbre , et puisqu'elle n'est pas morte à cette époque, elle ne meurt jamais.
Tant que l'homme ne mourra pas lui-même , la plus belle faculté de Thomme peut-elle mourir? Qu'est-ce en effet que la poésie ? comme tout ce qui est divin en nous , cela ne peut se définir par un mot ni par mille. C'est l'incarnation de ce que l'homme a de plus intime dans le cœur, et de plus divin dans la pensée j de ce que la nature visible a de plus magnifique dans les images et de plus mélodieux dans les sons! C'est à la fois sentiment et sensation , esprit et matière, et voilà pourquoi c'est la langue complète , la langue par excellenoe qui saisit l'homme par son humanité tout entière , idée pour l'esprit , sentiment pour l'ame , image pour l'imagination , et
mosique pour Toreille! Voilà pourquoi cette langue, quand elle est bien parlée, foudroie Thomme comme la foudre, et Tanéantit de conviction intérieure et d^évl» dence irréfléchie, ou Tenchante comme un philtre et le berce immobile et charmé, comme un enfant dans son berceau aux refrains sympathiques de la voix d^une mère! Voilà pourquoi lliomme ne peut ni produire ni supporter beaucoup de poésie ; c^est que , le saisissant tout entier par Tame et par les sens, et exaltant à la fois sa double faculté, la pensée par la pensée, les sens par les sensations, elle répuiso, elle Taccable bientôt comme toute jouissance trop complète d^une \oluptueuse fatigue, et lui fait rendre en peu de yers, en peu d^instans , tout ce quUl y a de vie intérieure et de force de sentiment dans sa double organisation. La prose ne s^adresse qu^à Tidée ; le vers parle à Fidée et à la sensation tout à la fois. Cette langue toute mystérieuse , toute instinctive qu'écrie soit , ou plutôt par cela même qu^eUe est instinctive et mystérieuse, cette langue ne mourra jamab ! Elle n''est point, comme on n'a cessé de le dire malgré les démentis successifs de toutes les époques , elle n^est pas seulement la langue de Fenfance des peuples, le balbutiement de Tintelligence humaine ; elle est la langue de tous les âges de l^umanité , naïve et simple au berceau des nations , conteuse et merveilleuse comme la nourrice au chevet de Tcnfant , amoureuse et pastorale chei les peuples jeu-
nés et pasteurs, guerrière et épique chei les hordes guerrières et conquérantes, mystique, lyrique , prophétique ou sentencieuse dans les théocraties de TÉgypte ou de la Judée j graye, philosophique et corruptrice dans les civilisations avancées de Rome , de Florence ou de Louis XIV) échevelée et hurlante aux époques de convulsions et de mines, comme en 93 j neuve, mélancolique, incertaine, timide et audacieuse , tout à la fois , aux jours de renaissance et de reconstruction sociale comme aujourd'hui ! Plus tard , à la vieillesse des peuples , triste , somhre , gémissante et découragée comme eux, et respirant à la fois dans ses «strophes les pressentiraens lugubres, les rêves fantastiques des dernières catastrophes du monde , et les fermes et divines espérances d'une résurrection de lliumanité sous une autre forme : voilà la poésie. C'est Thommemême, c'est l'instinct de toutes ses époques, c^est l'écho intérieur de toutes ses impressions humaines , c^est la voix de l'humanité pensant et sentant, résumée et modulée par certains hommes, plus hommes que le vulgaire, mens divinior, et qui plane sur ce bruit tumultueux et confus des générations et dure après elles , et qui rend témoignage à la postérité de leurs gémissemens ou de leurs joies , de leurs faits ou de leurs idées. Cette voix ne s'éteindra jamais dans le monde ^ car ce n'est pas lliomme qui l'a inventée. C'est Dieu même qui la lui a donnée, et c'est le premier cri qui est remonté à lui de
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rhumanité! Ce sera aussi le dernier cri que le créateur entendra s^éle^er de son œuvre, quand il la brisera. Sortie de lui , elle remontera à lui!
Un jour y j'avais planté ma tente dans un champ rocailleux , on croissaient quelques troncs d'oliviers noueux et rabougris , sous les murs de Jérusalem , à qudqnet centaines de pas de la tour de David, un peu au--dessiis de la fontaine de Siloé , qui coule encore sur les dalles usées de sa grotte , non loin du tombeau du poète-roi qui Ta si souvent chantée. Les hautes et noires terrasses qui portaient jadis le temple de Salomon s'élevaient à ma. gauche, couronnées par les trois coupoles bleues et par les colonnettes légères et aériennes de la mosquée d'Omar , qui plane aujourd'hui sur les ruines de la maison de Jehovah ; la ville de Jérusalem que la peste ravageait alors était tout inondée des rayons d'un soleil éblouissant répercutés sur ses mille dômes , sur ses marbres blancs , sur ses tours de pierre dorée , sur ses murailles polies par les siècles et par les vents salins du lac Asphaltite ; aucun bruit ne montait de son enceinte muette et morne comme la couche d'un agonisant ; ses larges portes étaient ouvertes et l'on apercevait de temps en temps le turban blanc et le manteau rouge du soldat arabe, gardien inutile de ces portes abandonnées; rien ne venait , rien ne sortait ; le vent du matin soulevait seul la poudre ondoyante des chemins et faisait un moment Fil-
lusion d^une carayane ^ mais quand la bouffée de Tent avait passé , quand elle était Tenue mourir en sifflant sur les créneaux de la tour des Pisans ou sur les trois palmiers de la maison de Caiphe , la poussière retombait , le désert apparaissait de nouveau et le pas d'aucun chameau , d'aucun mulet , ne retentissait sur les pavés de la route. Seulement de quart-d'heure en quart-d'henre les deux battans ferrés de toutes les portes de Jérusalem s'ouvraient, et nous voyions passer les morts que la peste venait d'achever , et que deux esclaves nus portaient sur un brancard aux tombes répandues tout autour de nous. Quelquefois un long cortège de Turcs, d'Arabes, d'Arméniens, de Juifs accompagnaient le mort et défilaient en chantant entre les troncs d'oliviers , puis rentraient à pas lents et silencieusement dans la ville ; plus souvent les morts étaient seuls , et quand les deux esclaves avaient creusé de quelques palmes le sable ou la terre de la colline et couché le pestiféré dans son dernier lit , ils s'asseyaient sur le tertre même qu'ils venaient d'élever, se partageaient les vêtemens du mort, et allumant leurs longues pipes, ils fumaient en silence et regardaient la fumée de leurs chibouks monter en légère colonne bleue et se perdre gracieusement dans l'air limpide, vif et transparent de ces journées d'automne. A mes pieds, la vallée de Josaphat s'étendait comme un vaste sépulcre; le Cédron tari la sillonnait d'une déchirure blanchâtre ,
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toute semée de gros cailloux , et les flancs des deux collines qui la cernent étaient tout blancs de tombes et de turbans sculptés, monument banal des Osmanlis : un peu sur la droite , la colline des Oliviers s'^affaissait et laissait ^ entre les cbaines éparses des cônes volcaniques des montagnes nues de Jéricho et de Saint-Sabba , Thorizon s'étendre et se prolonger comme une a-venue lumineuse entre des cimes de cyprès inégaux ; le regard s'y jetait de lui-même , attiré par Téclat azuré et plombé de la mer Morte , qui luisait au pied des degrés de ces montagnes , et derrière , la chaiae bleue des montagnes de TArabie Pétrée bornait Thorizon. Mais borner n'est pas le mot, car ces montagnes semblaient transparentes comme le cristal et l'on voyait ou l'on croyait voir au delà un horizon vague et indéfini s'étendre encore et nager dans les vapeurs ambiantes d'un air teint de pourpre et de céruse.
C'était l'heure de midi, l'heure où le Muézin épie le soleil sur la plus haute galerie du minaret, et chante l'heure et la prière à toutes les heures. Voix vivante , animée, qui sait ce qu'elle dit et ce qu'elle chante ; bien supérieure , k mon avis , à la voix stupide et sans conscience de la cloche de nos cathédrales. Mes Arabes avaient donné l'orge dans le sac de poil de chèvre à mes chevaux attachés çà et là autour de ma tente ; les pieds enchaînés à des anneaux de fer , ces beaux et doux ani-
maux étaient immobiles ; leur tète penchée et ombragée par leur longue crinière éparse , leur poil gris luisant et fumant sous les rayons d^un soleil de plomb. Les hommes s^étaient rassemblés à Tombre du plus large des oliviers ; ils avaient étendu sur la terre leur natte de Damas , et ils fumaient en se contant des histoires du désert , ou en chantant des vers d*Antar. Antar , ce type de TArabe errant , à la fois pasteur , guerrier et poète , qui a écrit le désert tout entier dans ses poésies nationales ^ épique comme Homère , plaintif comme Job , amoureux comme Théocrite , philosophe comme Salomon. Ses vers qui endorment ou exaltent Fimagination de PArabe autant que la fumée du tombach dans le narguilé ( 1 ) retentissaient en sons gutturaux dans le groupe animé de mes sais et quand le poète avait touché plus juste ou plus fort la corde sensible de ces hommes sauvages , mais impressionnables, on entendait un léger murmure de leurs lèvres ; ils joignaient leurs mains , les élevaient au-dessus de leurs oreilles , et inclinant la tête, ils s^écriaient tour à tour : Allah! Allah ! Allah/ A quelques pas de moi, une jeune femme turque pleurait son mari sur un de ces petits monumens de pierre blanche dont toutes les collines autour de Jérusalem sont parsemées ; elle paraissait à peine avoir dix-huit ou vingt ans, et je ne vis jamais
(1) Pipe où le Ubac pêne dent Peea «Tant d^arrlver à la bouche.
une si raTÎssante image de la douleur. Son profil , que ion Toile rejeté en arrière me laissait entreroir , avait la pureté de lignes des plus belles têtes du Parthénon, mais en même temps la mollesse , la suavité et la gracieuse langueur des femmes de l'Asie , beauté bien plus féminine , bien plus amoureuse , bien plus fascinante pour le cœur que la beauté sévère et mâle des statues grecques. Ses cheveux , d'un blond bronsé et doré comme le cuivre des statues antiques , couleur très estimée dans ce pays du soleil) dont elle est comme un reflet permanent, ses cheveux détachés de sa tète tombaient autour d'elle et balayaient littéralement le sol ; sa poitrine était entièrement découverte, selon la coutume des femmes de cette partie de l'Arabie, et quand elle se baissait pour embrasser la pierre du turban ou pour coller son oreille à la tombe , ses deux seins nus touchaient la terre et creusaient leur moule dans la poussière , comme ce moule du beau sein d'Atala ensevelie, que le sable du sépulcre dessinait encore , dans l'admirable épopée de M. de Chateaubriand. Elle avait jonché de toutes sortes de fleurs le tombeau et la terre alentour ; un beau tapis de Damas était étendu sous ses genoux ; sur le tapis il y avait quelques vases de fleurs et une corbeille pleine de figues et de galettes d'orge , car cette femme devait passer la journée entière à pleurer ainsi. Un trou creusé dans la terre et qui était censé correspondre à l'oreille du mort , Ini
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serrait de porte-Toix yers cet autre monde où dormait celui qu^elle -venait visiter. Elle se penchait de momens en momens ters cette étroite ouverture ; elle y chantait des choses entremêlées de sanglots , elle y collait ensuite VorelUe comme si elle eût entendu la réponse , puis elle se remettait à chanter en pleurant encore! J^essayais de comprendre les paroles qu^elle murmurait ainsi et qui venaient jusqu^à moi ; mais mon drogman arahe ne put les saisir ou les rendre. Combien je le regrette! que de secrets de Tamour et de la douleur! que de soupirs animés de toute la vie de deux âmes arrachées Tune à l'autre , ces paroles confuses et noyées de larmes devaient contenir! Oh! si quelque chose pouvait Jamais réveiller un mort , c'étaient de pareilles paroles murmurées par une pareille bouche !
A deux pas de cette femme, sous un morceau de toile noire soutenue par deux roseaux fichés en terre pour servir de pcurasol , ses deux petits enfans jouaient avec trois esclaves noires d'Abyssinie, accroupie^, comme leur maitresse , sur le sable que recouvrait un tapis. Ces trois femmes, toutes les trois jeunes et belles aussi, aux formes sveltes et au profil aquilin des nègres de FAbyssinie , étaient groupées dans des attitudes diverses comme trois statues tirées d'un seul bloc. L'une avait un genou en terre et tenait sur l'autre genou un des enfans qui tendait ses bras du côté où pleurait sa mère ;- l'autre avait ses
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deux jambes fepliées sous elle et ses deux mains jointes comme la ffladelainc de Canova sur son tablier de toile bleue ; la troisième était debout un peu pencbée sur ses deux con\pagnes , et , se balançant à droite et à gaucbe , berçait contre son sein à peine dessiné le plus petit des enfans qu'^elle essayait en Tain d^endormir. Quand les sanglots de la jeune yeuTO arrivaient jusqu^aux enfans , ceux-ci se prenaient à pleurer, et les trois esclayes noires , après avoir répondu par un sanglot à celui de leur maîtresse , se mettaient à chanter des airs assoupissans et des paroles enfantines de leur pays pour apaiser les deux enfans.
C'était un dimanche ; à deux cents pas de moi , derrière les murailles épaisses et hautes de Jérusalem, j'entendais sortir par bouffées de la noire coupole du couvent grec les échos éloignés et affaiblis de l'office des vêpres. Les hymnes et les psaumes de David s'élevaient après trois mille ans , rapportées par des voix étrangères et dans une langue nouvelle , sur ces mêmes collines qui les avaient inspirés ; et je voyais sur les terrasses du couvent quelques figures de vieux moines de Terre-Sainte aller et venir leur bréviaire à la main , et murmurant ces prières , murmurées déjà par tant de siècles dans des langues et dans des rhythmes divers !
Et moi j'étais là aussi pour chanter toutes ces choses; pour étudier les siècles à leur berceau; pour remonter
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jusqu^à sa source le cours inconnu d^une civilisation , d'une religion ; pour mUnspirer de Tesprit des lieux et du sens caché des histoires et des monumens sur ces bords qui furent le point de départ du monde moderne , et pour nourrir d'une sagesse plus réelle et d'une philosophie plus Traie , la poésie grayc et pensée de l'époque avancée où nous vivons!
Cette scène jetée par hasard sous mes yeux, et recueillie dans un de mes mille souvenirs de voyages , me présenta les destinées et les phases presque complètes de toute poésie : les trois esclaves noires berçant les enfans avec les chansons naïves et sans pensée de leur pays , la poésie pastorale et instinctive de l'enfance des nations; la jeune veuve turque , pleurant son mari en chantant ses sanglots à la terre, la poésie élégiaque et passionnée , la poésie du cœur ; les soldats et les moukres arabes , récitant des fragmens belliqueux, amoureux et merveilleux d'Antar , la poésie épique et guerrière des peuples nomades ou conquérans; les moines ^^ecs chantant les psaumes sur leurs terrasses solitaires , la poésie sacrée et lyrique des âges d'enthousiasme et de rénovation religieuse. Et moi , méditant sous ma tente , et recueillant des vérités historiques ou des pensées sur toute la terre, la poésie de philosophie et de méditation , fille d'une époque où l'humanité s'étudie et se résume elle-même jusque dans les chants dont elle amuse ses loisirs.
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Voilà la poésie toat entière dans le passé; mais dans FaTcnir que sera-t-elle ?
Un autre Jour, deux mois plus tard, j^avais traversé les sommets du Sannin , couTerts de neiges étemelles , et j^ étais redescendu du Liban couronné de son diadème de cèdres , dans le désert nu et stérile d^Héliopolis. A la fin d^une journée de route pénible et longue , à l'borison encore éloigné devant nous sur les derniers degrés des montagnes noires de FAnti-Liban , un groupe immense de ruines jaunes , dorées par le soleil couchant , se détachaient de Tombre des montagne» et répercotaient les rayons du soir! Nos guides nous les montraient du doigt, et criaient : Balbek! Balbek! G^était en effet la merveille du désert , la fabuleuse Balbek qui sortait toute éclatante de son sépulcre inconnu pour nous raconter des âges dont Thistoire a perdu la mémoire. Nous avancions len* tement , au pas de nos chevaux fatigués , les yeux attachés sur les murs gigantesques , sur les colonnes éblouissantes et colossales qui semblaient s^étendre, grandir, s^alonger à mesure que nous en approchions i un profond silence régnait dans toute notre caravane ; chacun aurait craint de perdre une impression de cette scène , en communiquant celle qu'il venait d^avoir ; les Arabes mêmes se taisaient et semblaient recevoir aussi une forte et grave pensée de ce spectacle qui nivelle toutes les pensées. Enfin, nous touchâmes aux premiers blocs de marbre, aux
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premiers tronçons de colonnes que les tremblemens de terre ont secoués jusqu'à plus d'un mille des monumens^ mêmes , comme les feuilles sèches jetées et roulées loin de l'arbre après l'ouragan. Les profondes et larges carrières qui déchirent , comme des gorges de vallées , les flancs noirs de l' Anti-Liban , ouvraient déjà leurs abîmes sous les pas de nos chevaux ; ces vastes bassins de pierre y dont les parois gardent encore les traces profondes du ciseau qui les a creusées pour en tirer d'autres collines de pierre, montraient encore quelques blocs gigantesques à demi détachés de leur base , et d'autres entièrement taillés sur leurs quatre faces , et qui semblent n'attendre que les chars ou les bras des générations de géans pour les mouvoir. Un seul de ces moellons de Balbek avait soixante-deux pieds de long sur vingt-quatre pieds de largeur, et seize pieds d'épaisseur. Un de nos Arabes, descendant de cheval , se laissa glisser dans la carrière et grimpant sur cette pierre en s'accrochant aux entaillures du ciseau et aux mousses qui y ont pris racine, il monta sur ce piédestal , et courut çà et là sur cette plateforme , en poussant des cris sauvages j mais le piédestal écrasait par sa masse l'homme de nos jours , l'homme disparaissait devant son oeuvre. Il faudrait la force- réunie de soixante mille hommes de notre temps pour soulever seulement cette pierre ; et les plates -formes des temples de Balbek en montrent de plus colossales encore , élevées
à vingt-cinq ou trente pieds du sol , pour porter des colonnades proportionnées à ces bases !
Nous suivîmes notre route entre le désert à gauche et les ondulations de T Anti-Liban à droite, en longeant quelques petits champs cultivés par les Arabes pasteurs , et le lit d^un large torrent qui serpente entre les ruines j et aux bords duquel s^élèvent quelques beaux noyers. L'Acropolis, ou la colline artificielle qui porte tous les grands monumens d'Héliopolis , nous apparaissait çà et là entre les rameaux et au-dessus de la tête des grands arbres ; enfin nous la découvrîmes tout entière, et toute la caravane s^arrèta comme par un instinct électrique. Aucune plume ^ aucun pinceau ne pourrait décrire Timpression que ce seul regard donne à Toeil et à Tame^ sous nos pas, dans le lit du topent, au milieu des champs, autour de tous les troncs d''arbres , des blocs immenses de granit rouge ou gris , de porphyre sanguin , de marbre blanc, de pierre jaune aussi éclatante que le marbre de Paros, tronçons de colonnes , chapiteaux ciselés, architraves, volutes, corniches, entablemens, piédestaux, membres épars et qui semblent palpitans, des statues tombées la face contre terre, tout cela confus, groupé en monceaux , disséminé en mille fragmens , et ruisselant de toutes parts comme les laves d^un volcan qui vomirait les débris d'un grand empire ! A peine un sentier pour se glisser à travers ces balayures des arts qui couvrent toute
la terre; et le fer de nos cheyaux glissait et se brisait à chaque pas sur Tacanthe polie des corniches , ou sur le sein de neige d*un torse de femme : Feau seule de la rivière de Ba*lbek se faisant jour parmi ces lits de fragmens, et lavant de son écume murmurante les brisures de ces marbres qui font obstacle à son cours.
Au delà de ces écumes de débris qui forment de véritables dunes de marbre , la colline deBalbek, plate-forme de mille pas de long , de sept cents pieds de large, toute bâtie de mains d^hommes , en pierres de taille, dont quelques-unes ont cinquante à soixante pieds de longueur sur vingt à vingt-deux d^élévation, mais la plupart de quinze à trente; cette colline de granit taillé se présentait à nous , par son extrémité orientale , avec ses bases profondes et ses vêtemen -> incommensurables , où trois morceaux de granit forment cent quatre-vingts pieds de développement , et près de quatre mille pieds de surface, avec les larges embouchures de ses voûtes souterraines où Teau de la rivière s^ engouffrait en bondissant , où le vent jetait avec Veau des murmures semblables aux volées» lointaines des grandes cloches de nos cathédrales. Sur cette immense plate-forme, Textrémité des grands temples se montrait à nous, détachée de l^orizon bleu et rosé, en couleur d^or. Quelques-uns de ces monumens déserts semblaient intacts et sortis d^hier des mains de Touvrier ; d''autres ne présentaient plus que des restes
encore debout, des colonnes isolées, des pans de nmrailles inclinés , et des frontons démantelés ; Foeil se perdait dans les avenues étincelantes des colonnades de ces divers temples , et Thorison trop élevé nous empêchait de voir où finissait ce peuple de pierre. Les sept colonnes gigantesques du grand temple, portant encore majestueusement leur riche et colossal entablement , dominaient toute cette scène et se perdaient dans le ciel bleu du désert , comme un autel aérien pour les sacrifices des géans.
Nous ne nous arrêtâmes que quelques minutes pour reconnaître seulement ce que nous venions visiter à travers tant de périls et tant de distances ; et sûrs enfin de posséder pour le lendemain ce spectacle que les rêves mêmes ne pourraient nous rendre , nous nous remîmes en marche. Le jour baissait , il fallait trouver un asile , ou sous la tente, ou sous quelque voûte de ces ruines ^ pour passer la nuit et nous reposer d^une marche de qua* torze heures. Nous laissâmes à gauche la montagne de ruines, et une vaste plage toute blanche de débris, et traversant quelques champs de gazon brouté par les chèvres et les chameaux , nous nous dirigeâmes vers une fumée qui s'élevait à quelques cents pas de nous d'un groupe de ruines entremêlées de masures arabes. Le sol était inégal et montueux et retentissait sous le fer de nos chevaux , comme si les souterrains que nous foulions al-
latent s^entr^oiiTrbr sous leurs pas. Nous arrÎTâmes à la porte d^une cabane basse et à demi cachée par des pans de marbre dégradés, et dont la porte et les étroites fenêtres sans Titres et sans Tolets étaient construites de débris de marbre et de porphyre mal collés ensemble avec un peu déciment. Une petite ogi^e de pierre s^élerait d'un ou deux pieds au-dessus delà plate-forme qui servait de toit à cette masure , et une petite cloche semblable à celle que Ton peint sur la grotte des ermites y tremblait aux bouffées du Tent. C'était le palais épiscopal de TéTêque arabe de Balbek qui surTcille dans ce désert un petit troupeau de douze ou quinze familles chrétiennes de la communion grecque , perdues au milieu de ces déserts et de la tribu féroce des Arabes indépendans des Békàa. Jusque là nous n'aTions tu aucun être TÎTant, que les chacals qui couraient entre les colonnes du grand temple et les petites hirondelles au collier de soie rose qui bordaient| comme un ornement d'architecture orientale , les corniches de la plate-forme. L'éTêque, aTerti par le bruit de notre caraTane , arriTa bientôt , et , s'inclinant sur sa porte , m'offrit l'hospitalité. C'était un beau Tieillard aux choTeux et à la barbe d'argent , à la physionomie graTe et douce, à la parole noble , suaTe et cadencée , tout-àfait semblable à l'idée du prêtre dans le poème ou dans le roman, et digne en tout de montrer sa figure de paix , de résignation et de charité dans cette scène solennelle
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de mines et de méditation. 11 nous fit entrer dans une petite cour intérieure paTée aussi d^éclats de statues , de morceaux de mosaïque, et de vases antiques , et nous livrant sa maison, c^est-à-dire deux petites chambres basses sans meubles et sans portes, il se retira et nous laissa, suivant la coutume orientfle, maîtres absolus de sa demeure. Pendant que nos Arabes plantaient en terre autour de la maison les chcTilles de fer pour y attacher par des anneaux les jambes de nos cheyaux, et que d'autres allumaient un feu dans la cour pour nous préparer le pilau et cuire les galettes d^orge , nous sorthnes pour jeter un second regard sur les monumens qui nous euTironnaient. Les grands temples étaient devait lions comme des statues sur leur piédestal ; le soleil les frappait d'un dernier rayon qui se retirait lentement d'une colonne à Tautre , comme les lueurs d'une lampe que le prêtre emporte au fond du sanctuaire; les mille ombres des portiques , des piliers, des colonnades, des auteb, se répandaient mouTantes sous la vaste forêt de pierre, et remplaçaient peu à peu sur l'Acropolis les éclatantes lueurs du marbre et du travertin. Plus loin, dans la plaine , c'était un océan de ruines qui ne se perdait qu'à l'horizon; on eût dit des vagues de pierres brisées contre un écueil, et couvrant une immense plage de leur blancheur et de leur écume. Rien ne s'élevait au-dessus de cette mer de débris , et la nuit qui tombait des hauteurs
déjà grises d'une chaîne de montagnes les ensevelissait successiTement dans son ombre. Nous restâmes quelques momens assis, silencieux et pensifs , devant ce spectacle sans paroles, et nous rentrâmes à pas lents dans la petite cour de Tévêque , éclairée par le foyer des Arabes.
Assis sur quelques fragmens de corniches et de chapiteaux qui servaient de bancs dans la cour , nous mangeâmes rapidement le sobre repas du Toyageur dans le désert , et nous restâmes quelque temps à nous entretenir, avant le sommeil , de ce qui remplissait nos pensées. Le foyer s'éteignait , mais la lune se levait pleine et éclatante dans le ciel limpide , et passant à travers les crénelures d'un grand mur de pierres blanches et les dentelures d'une fenêtre en arabesque, qui bornaient la cour du côté du désert, elle éclairait Tenceinte d'une clarté qui rejaillissait sur toutes les pierres. Le silence et la rêverie nous gagnèrent ; ce que nous pensions à cette heure , à cette place, si loin du monde vivant, dans ce monde mort , en présence de tant de témoins muets d'un passé inconnu, mais qui bouleverse toutes nos petites théories d'histoire et de philosophie de l'humanité ; ce qui se remuait dans nos esprits ou dans nos cœurs , de nos systèmes, de nos idées, hélas! et peut-être aussi de nos souvenirs et de nos sentimens individuels , Dieu seul le sait, et nos langues n'essayaient pas de le dire; elles auraient craint de profaner la solennité de cette heure, de
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cet astre, de ces pensées mêmes; nous nous taisions. Tout à coup , comme une plainte douce et amoureuse , comme un murmure grave et accentué par la passion , sortit des ruines derrière ce grand mur percé d'ogiyes arabesques et dont le toit nous avait paru écroulé sur lui-même; ce murmure vague et confus s^enfla , se prolongea, s'éleva plus fort et plus haut, et nous distinguâmes un chant nourri de plusieurs voix en chœur, un chant monotone, mélancolique et tendre qui montait, qui baissait , qui mourait , qui renaissait alternativement et qui se rendait à lui-même : c'était la prière du soir que Févêque arabe faisait avec son petit troupeau , dans Fenceinte éboulée de ce qui avait été son église, monceau de ruines entassées récemment par une tribu d'Arabes idolâtres. Rieu ne nous avait préparés à cette musique de Famé , dont chaque note est un sentiment ou un soupir du cœur humain, dans cette solitude, au fond des déserts , sortant ainsi des pierres muettes accumulées par les tremblemens de terre, par les Barbares et par le temps. Nous fûmes frappés de saisissement , et nous accompagnâmes des élans de notre pensée , de notre prière et de toute notre poésie intérieure , les accens de cette poésie sainte, jusqu'à ce que les litanies chantées eussent accompli leur refrain monotone , et que le dernier soupir de ces voix pieuses se fût assoupi dans le silence accoutumé de ces vieux débris.
DE LA POÉSIE. dfiO
Voilà , nous disions-nous en nous levant , oe que sera
sans doute la poésie des derniers âges : soupir et prière
sur des tombeawit, aspiration plaintive vers un monde qai
ne connaîtra ni mort ni ruines.
Mais j'en vis une bien plus frappante image quelques mois après dans un voyage au Liban; je demande encore |a permission de le peindre.
Je redescendais des dernières sommités de ces Alpes \ j'étais Thôte du scheik d'Éden , village arabe maronite , suspendu sous la dent la plus aiguë de ces montagnes, aux limites de la végétation , et qui n'est habitable que l'été. Ce noble et respectable vieillard était venu me chercher avec ses fils et quelques-uns de ses serviteurs , jusqu'aux environs de Tripoli de Syrie, et m'avait reçu dans son château d'Éden avec la dignité, la grâce de cœur et l'élégance des manières que l'on pourrait ima-r giner dans un des vieux seigneurs de la cour de Louis XIV. Les arbres entiers brûlaient dans le large foyer ; les moutons , les chevreaux , les cerfs étaient étalés par piles dans les vastes salles , et les outres séculaires des vins d'or du Liban , apportées de la cave par ses serviteurs , coulaient pour nous et pour notre escorte; après avoir passé quelques jours à étudier ces belles mœurs homériques , poétiques comme les lieux mêmes où nous les retrouvions, le scheik me donna son fils aîné et un certain nombre de cavaliers arabes pour me conduire aux cèdres de Sa-
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lomon; arbres fameux qui consacrent encore la plus hante cîme du Liban et que Ton yient Ténérer depuis des siècles , comme les derniers témoins de la gloire de Sa* lomon. Je ne les décrirai point^ ici; mais au retour de cette journée mémorable pour un Toyageur , nous nous égarâmes dans les sinuosités de rochers et dànsJes nombreuses et hautes vallées dont ce groupe du Liban est déchiré de toutes parts , et nous nous trouvâmes tout à coup sur le bord à pic d^une immense muraille de rochers de quelques mille pieds de profondeur, qui cernent la Vallée des Saints^ Les parois de ce rempart de granit étaient tellement perpendiculaires, que les chcTreuils mêmes de la montagne n^auraient pu y trouTcr un sentier , et que nos Arabes étaient obligés de se coucher le ventre contre terre et de se pencher sur Tabime pour découvrir le fond de la vallée; le soleil baissait, nous avions marché bien des heures , il nous en aurait fallu plusieurs encore pour retrouver notre sentier perdu et regagner Éden;*nous descendîmes de cheval, et nous confiant à un de nos guides qui connaissait, non loin de làf, un escalier de roc vif, taillé jadis par les moines maronites , habitans immémoriaux de cette vaUée., nous suivîmes quelque temps les bords de la corniche, et nous descendîmes enfin par ces marches glissantes , sur une plate>£orme détachée du roc et qui dominait tout cet horizon.
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La Tallëe s^abaissait d^abord par des pentes larges et douces dirpied des neiges et des cèdres qui formaient une tache noire sur ces neiges ; là elle se déroulait sur des pelouses d'un Tcrt jaune et tendre comine celui des hautes croupes du Jura ou des Alpes , et une multitude de filets d'eau écumante sortis çà et là du pied des neiges fondantes , sillonnaient ces pentes gazonnées et venaient se réunir en une seule masse de flots et d'écume au pied du premier gradin de rochers. Là ,. la vallée s'enfonçait tout à coup à quatre ou cinq cents pieds de profondeur , et le torrent se précipitait avec elle, et s'étendant sur une large surface , tantôt couvrait le rocher comme d'un voile 'liquide et transparent, tantôt s'en détachait en voûtes élancées, et tombant enfin sur des blocs immenses et aigus de- granit arrachés du sommet, s'y brisait en lambeaux flottanset retentissait comme un tonnerre éternel. Le vent de sa chute arrivait jusqu'à nous en emportant comme de légers brouillards la fumée de l'eau à mille couleurs, la promenait çà et là sur toute la vallée ou la suspendait en rosée aux branches des arbustes et aux aspérités du roc. En se prolongeant vers le nord , la Vallée des Saints se creusait de plus en plus et^s'élargissait davantage , puis à environ deux milles^ du point où nous étions placés , deux montagnes nues et couvertes ^ d'ombres se rapprochaient en s'inclinant l'une vers l'autre , laissant à peine une ouverture de quelques toises
aaa destinées
entre leurs deux extrémités, où la yallée allait se terminer et se perdre avec ses pelouses , ses vignes hautes , ses peupliers, ses cyprès et son torrent de lait. Au-dessus des deux monticules qui Tétranglaient ainsi , on apercevait à Thoriton comme un lac d*un bleu plus sombre que le ciel ; c^était un morceau de la mer de Syrie , encadré p(ir un golfe fantastique d^autres montagnes du Liban. Ce golfe était à vingt lieues de nous, mais la transparence de Fair nous le montrait comme à nos pieds et nous distinguions même deux navires à la voile qui, suspendus entre le bleu du ciel et celui de la mer, et diminués par la distance, ressemblaient à deux cygnes planant dans notre horizon. Ce spectacle nous saisit tellement d^abord que nous n'arrêtâmes nos regards sur aucun détail de la vallée; mais quand le premier éblouissement fut passé et que notre œil put percer à travers la vapeur flottante du soir et des eaux, une scène d'une autre nature se déroula peu à peu devant nous.
A chaque détour du torrent où Técume laissait un peu de place à la terre , un couvent de moines maronites se dessinait en pierres d'un brun sanguin sur le gris du rocher , et sa fumée s'élevait dans les airs entre les cimes de peupliers et de cyprès. Autour des couveos , de petits champs , conquis sur le roc ou le torrent , semblaient cultivés comme les parterres les plus soignés de nos maisons de campagne, et çh et là on apercevait ces maronites
Têtus de leur capuchon noir, qui rentraient du travail des champs, les uns avec la bêche sur Tépaule, les autres iM)nduisant de petits troupeaux de poulains arabes , queU ques-uns tenant le manche de la charrue et piquant leurs bœufs entre les mûriers. Plusieurs de ces demeures de prière et de travail étaient suspendues avec leurs chapelles et leurs ermitages sur les caps avancés des deux immenses chaînes de montagnes; un certain nombre étaient creusées comme des grottes de bêtes fauves dans le rocher même. On n^apercevait que la porte surmontée d^une ogive vide ou pendait la cloche , et quelques petites terrasses taiUées sous la voûte même du roc, où les moines vieux et infirmes venaient respirer Tair et voir un peu de soleil , partout où le pied de Thomme pouvait atteindre. Sur certains rebords des précipices, Fœil ne pouvait apercevoir aucun accès, mais, là même, un couvent, une croix, une solitude, un oratoire, un ermitage et quelques figures de solitaires circulant parmi les roches ou les arbustes , travaillant , lisant ou priant. Un de ces couvens était une imprimerie arabe pour Tinstruction du peuple maronite, et Ton voyait sur la terrasse une foule de moines allant et venant , et étendant sur des claies de roseaux les feuilles blanches du papier humide. Rien ne peut peindre , si ce n'est le pinceau , la multitude et le pittoresque de ces retraites. Chaque pierre semblait avoir enfanté sa cellule, chaque grotte son ermite, chaque
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source arait son mouTement et sa yie , chaque arbre son solitaire sous son ombre. Partout où Toeil tombait, il Toyait la vallée, la montagne, les précipices s^animer pour ainsi dire sous son regard , et une scène de vie , de prière, de contemplation , se détacher de ces masses éternelles , ou s^y mêler pour les consacrer. Hais bientôt le soleil tomba , les travaux du jour cessèrent , et toutes les figures noires répandues dans la vallée rentrèrent dans les grottes ou dans les monastères. Les cloches sonnèrent de toutes parts Theure du recueillement et des offices du soir ; les unes avec la voix forte et vibrante des grands vents sur la mer, les autres avec les voix légères et argentines des oiseaux dans les champs de blé; celles-ci plaintives et lointaines comme des soupirs dans la nuit et dans le désert; toutes ces cloches se répondaient des deux bords opposés de la vallée, et les mille échos des grottes et des précipices se les renvoyaient en murmures confus et répercutés , mêlés avec le mugissement du torrent, des cèdres, et les mille chutes sonores des sources et des cascades dont les deux flancs des monts sont sillonnés. Puis il se fit un moment de silence, et un nouveau bruit plus doux , plus mélancolique et plus grave remplit la vallée ; c^était le chant des psaumes qui s^élevant à la fois de chaque monastère, de chaque église, de chaque oratoire, de chaque cellule des rochers, se mêlait, se confondait en montant Jusqu^à nous comme un vaste
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miurmure, et reMemblait à une seule plainte mélodieuse de la vallée tout entière qui venait de prendre- une ame et une voix ; puis un nuage d'encens monta d& chaque toit, sortit de> chaque grotte, et parfuma cet air que les anges auraient pu respirer. Nous restâmes muets et enchantés comme ces esprits célestes quand , planant pour la première fois sur le globe qu'ils croyaient désert , ils entendirent monter de ces mêmes bords la première prière des hommes; nous comprimes ce que c'était que la voix de l'homme pour .vivifier la nature la plus morte , et ce que ce serait que la poésie, à la fin des temps , quand tous les sentimens du cœur humain , éteints et absorbés dans un seul, la poésie, ne serait plus ici-bas qu'une adoration et un hymne !
Mais nous ne sommes pas à ces temps : le monde est jeune , car la pensée mesure encore une distance incommensurable entre l'état actuel de l'humanité et le but qu'elle peut atteindre; la poésie aura d'ici là de nouvelles, de hautes destinées à remplir^
Elle ne sera^ plus lyrique d«n3^ le «ens .où: nous prenons ce mot; eUe n'a plus assez de jeunesseï, de fraîcheur , de spontanéité d'impression pour chanter comme au premier réveil de la pensée humaine. EUe ne sera plus épique ; l'homme a trop vécu , trop réfléchi pour se laisser amuser, intéresser par les longs écrits de l'épopée , et l'expérience a détruit sa foi aux merveilles dont le poème épique en-
SM DESTUIÉSS
chantait sa crédulité ; elle ne sera plus dramatique, parce que la scène de la vie réelle a, dans nos temps de liberté et d'action politique , un intérêt plus pressant , plus réel et plus intime que la scène du théâtre ; parce que les classes élevées de la société ne Tontplus au théâtre pour être émues , mais pour juger ; parce que la société est dcTcnue critique , de naîTe qu^elle était. D n'y a plus de bonne foi dans ses plabirs. Le drame Va tomber au peuple \ il était né du peuple et pour le peuple, il y retourne-; il n'y a plus que la classe populaire qui porte son cœur au théâtre. Or, le drame populaire, destiné aux dasses illettrées , n'aura pas de long-temps une expression asset noble , assez élégante , assez élevée pour attirer la classe lettrée j la classe lettrée abandonnera donc le drame; et quand le drame populaire aura élevé son parterre jusqu'à la hauteur de la langue d'élite , cet auditoire le quittera encore et il lui faudra sans cesse redescendre pour être senti. Des hommes de génie tentent, en ce moment mène, de faire violence à cette destinée du drame. Je fais des Tœux pour leur triomphe. (Et dans tous les cas il restera de glorieux monumens de leur lutte. C'est une question d'aristocratie et de démocratie ; le drame est l'image la plus fidèle de la civilisation.
La poésie sera de la raison chantée ; voilà sa destinée pour long-temps; elle sera philosophique, politique, sociale , comme les époques que le genre humain va tra-
verser ; elle sera intime surtout , personnelle , méditative et grave j non plus un jeu de Tesprit, un caprice mélodieux de la pensée légère et superficielle , mais Técho pr(^ond, réel, sincère des plus hautes conceptions de l'intelligence y des plus mystérieuses impressions de Tame. €e sera l'homme lui-même et non plus son image, Thomme sincère et tout entier. Les signes avant-coureurs de cette transformation de la poésie sont visibles depuis plus d'un sièele ; — ils se multiplient de nos jours. La poésie s'est dépouillée de plus en plus de sa forme artificielle, elle n'a presque plus de forme qu'elle-même. -— A mesure que tout s'est spiritualisé dans le monde, elle aussi se spiritualise. Elle ne veut plus de mannequin , elle n'invente plus de machine ; car la première chose que fait maintenant l'esprit du lecteur , c'est de dépouiller le mannequin , c'est de démonter Ja machine et de chercher la poésie seule dans l'œuvre poétique , et de chercher aussi i'ame du poète sous sa poésie. Mais sera-t-elle morte pour être plus vraie , plus sincère , plus réelle qu'elle ne le fut jamais ? Non sans doute ; elle aura plus de vie , plus d'intensité , plus d'action qu'elle n'en eut encore ! et j'en appelle à ce siècle naissant qui déborde de tout ce qui est la poésie même, amour, religion, li])erté, et je me demande s'il y eut jamais dans les époques littéraires un moment si remarquable en talens éclos , et en promesses qui écloront à leur tour? Je le sais mieux que personne,
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car j'ai été souTontle coniident inconnu de ces mille i mystérieuses qui chantent dans le monde oa dans la solitude, et qui n'ont pas encore d^écho dans leur renommée. Non , il n^y eut jamais autant de poètes et plus de poésie qu'il n'y en a en France et en Europe , au moment où j'écris ces lignes , au moment où quelques esprits superficiels ou préoccupés s'écrient que la poésie a accompli ses destinées et prophétisent la décadence de l'humanité. Je ne vois aucun signe de décadence dans l'intelligence humaine , aucun symptôme de lassitude ni de TieiUesse ; je yois des institutions vieillies qui s'écroulent , mab des générations rajeunies que le souffle de Tie tourmente et pousse en tout sens , et qui reconstruiront sur des plans inconnus cette œuvre infinie que Dieu a donné à faire et à refaire sans cesse à l'homme , sa propre destinée. Dans cette œuvre , la poésie a sa place , quoique Platon voulût l'en bannir. C'est, elle qui plane sur la société et qui la juge , et qui , montrant à l'homme la vulgarité de son œuvre , l'appelle sans cesse en avant , en lui montrant du doigt des utopies , des républiques imaginaires , des cités de Dieu, et lui souffle au cœur le courage de les tenter et l'espérance de les atteindre.
A côté de cette destinée philosophique , rationnelle , politique , sociale de la poésie à venir , elle a une destinée nouvelle à accomplir; elle doit suivre la pente des institutions et de la presse j elle doit se faire peuple et
devenir populaire comme la religion, la raison et la phi-» lo80{^e. La presse commence à pressentir cette œuvre , œuvre immense et puissante qui , en portant sans cesse à tons la pensée de tous , abaissera les montagnes , élèvera les vallées , nivellera les inégalités des intelligences , et ne laissera bientôt plus d^autre puissance sur la terre que celle de la raison universelle , qui aura multiplié sa force par la force de tous. Sublime et incalculable association de toutes les pensées dont les résultats ne peuvent être appréciés que par celui qui a permis à Fhomme de la concevoir et de la réaliser! La poésie de nos jours a déjà tenté cette forme, et des talens d^un ordre élevé se sont abaissés pour tendre la main au peuple; la poésie s^est faite chanson , pour courir sur Taile du refrain dans les camps ou dans les chaumières; elle y a porté quelques nobles souvenirs, quelques généreuses inspirations, quelques sentimens de morale sociale; mais cependant, il faut le déplorer , elle n^a guère popularisé que des pas** sions , des haines ou des envies. C'est à populai^iser des vérités, de Tamour , de la raison , des sentimens exaltés de religion et d'enthousiasme , que ces génies populaires doivent consacrer leur puissance à Favenir. Cette poésie est à créer ; Tépoque la demande , le peuple en a soif; il est plus poète par Famé que nous , car il est plus près de la nature; mais il a besoin d'un interprète entre cette nature et lui; c'est à nous de lui en servir, et de lui ex**
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pliquer par ses sentimens rendus dans sa langue , ce que Dieu a mis de bonté, de noblesse, de gén^otifté, de patriotisme et de pitié enthousiaste dans son cœur. Toutes les époques primitiTes de rhumanité ont en leonr poésie on leur spiritualisme chanté ; la ciyilisation ayancée serait-elle la seule ^oque qui fit taire cette voix intime et consolante de Inhumanité? Non, sans doute , rien ne raeort dans Tordre étemel des choses , tout se transforme : la poésie est Fange gardien de l^umanité à tous ses âges.
Il y a un morceau de poésie nationale dans la Calabre , que j^ai entendu chanter souyent aux femmes d^Amalfi en rerenant de la fontaine. Je Fai traduit autrefois en Ters , et ces Tcrs me semblent s'appliquer si bien au sujet que Je traite , que je ne puis me refuser à les insérer ici. C'est une femme qui parle :
Quand » aaaiie i doute ans i Tan^e du rerger, Souf les citrons en fleurs ou les amandiers roses , Le souffle du printemps sortait de toutes choses, Et frisait sur mon cou mes boucles Toltiger . Une Toix me parlait si douce au fond de Tame, Qu'un frissoQ de plaiskr en courait sur ma pean ; Ce n^était pas le Tent » la cloche , le pipeau , Ce n'était nulle Toiz d^enfiant, dlionune ou de femme;
Citait TOUS I c'était vous » 6 mon ange gardien , C'était TOUS dont le oosur déjà parlait au mien 1
Quand, plus tard, mon fiancé Tenait de me quitter. Après des soirs d'amour au pied du sycomore,
Quand son dernier baiaer retentiiMit encore
▲u cœur qui aoui m main Tenait de palpiter,
La mênae Toiz tintait long- temps dam mei oreilljBS ,
Et sortait de mon «œur m^entretenait tout baa;
Ce n'était paa sa Toiz ni le bruit de ses pas ,
Ni l'écbo des amans qui cbantaient sous les treilles;
C'était TonsI c'était tous, 6 mon ange gardien, C'était TOUS dont le cœur pariait encore au mien I
Quand, jeune et déjà mère, autour de mon foyer • rassemblais tous les biens que le ciel nous prodigue , Qu'à ma porte un figuier laissait tomber sa figue Aux mains de mes garçons qui le faisaient ployer. Une Toiz s'éloTait de mon sein tendre et Tigue , Ce n'était pas le chant du coq ou de l'oiseau , Ni des souiles d'en&ns dormant dans leur berceau , Ni la Toix des pécheurs qui chantaient sur la Tague;
C'était TOUS ! c'était tous , A mon ange gardien , C^était TOUS dont le cœur chantait aTec le mien I
Maintenant je suis seule et TÎeille à cheTeuz blancs, Et le long des buissons abrités de la brise , Chauflhot ma main ridée au foyer que j'attise , Je prde les cheTreaux et les petits enfans ; Cependant dans mon sein la Toiz intérieure M'entretient, me console et me chante toujours; Ce n'est plus cette Toiz du matin de mes jours , Ni l'amoureuse Toix de celui qua je pleure,
Jttais c'est tous, oui , c'est tous, A mon ange gardien, Vous dont le cœur me reste et pleure aTec le mien,
27a DESTINÉES
Ce que ces femmes de Galabre disaient ainsi de lenr ange gardien , Thumanité peut le dire de la poésie. (Test aussi cette voix intérieure qui lui parle à tous les k^es , qui aime, chante, prie ou pleure ayec elle à toutes les phases de son pèlerinage séculaire ici-bas.
Maintenant, puisque ceci est une préface, il faudrait parler du li^re et de moi ; eh bien, je le ferai ayec une sincérité entière. Le liYre n^est point un Utto, ce sont des feuilles détachées et tombées presque au hasard sur la route inégale de ma Tie et recueillies par la bieuTeillance des âmes tendres, pensives et religieuses. (Test le symbole vague et confus de mes sentimens et de mes idées à mesure que les vicissitudes de Pexistence et le spectacle de la nature et de la société les faisaient surgir dans mon cœur ou les jetaient dans ma pensée ; ces sentimens et ces idées ont varié avec ma vie même; tantôt sereines et heureuses comme le matin du cœur, tantôt ardentes et profondes comme les passions de trente ans, tantôt désespérées comme la mort et sceptiques comme le silence du sépulcre; quelquefois rêveuses conmie Fespérance, pieuses comme la foi , enflammées comme cet amour divin qui estTame cachée de toute la nature. Mais quelle qu^ait été, quelle que puisse être encore la diversité de ces impressions jetées par la nature dans mon ame , et par mon apie dans mes vers , le fond en fut toujours un profond instinct de la divinité dans toutes choses; une
OK LA POÉSIE. d73
Tive éyidence, iine intuition plus ou moins éclatante de Texiftence et de Faction de Dieu dans la création matérielle et dans lliumanité pensante j une conyiction ferme et inébranlable que Dieu était le dernier mot de tout , et que les philosophies , les religions , les poésies n'étaient que de% manifestations plus ou moins complètes de nos rapports avec Têtre infini ; des échelons plus ou moins sublimes pour nous rapprocher successiTement de celm qui eêt! Les religions sont la poésie de Tame.
Ces poésies auxquelles la soif ardente de cette époque a prêté souyent un prix , une sayeur qu'elles n'avaient pas en elles-mêmes , sont bien loin de répondre à mes désirs et d'exprimer ce que j'ai senti ; elles sont très imparfaites , très négligées , très incomplètes , et je ne pense pat qu'efles vivent bien long-temps dans la mémoire de ceux dont la poésie est la langue j je ne me repens cependant pas de les avoir publiées ; elles ont été une note au moins de ce grand et magnifique concert d'intelligence que la terre exhale de siècle en siècle vers son auteur , que le souffle du temps laisse flotter harmonieusement quelques jours sur l'humanité et qu'il emporte ensuite où vont plus ou moins vite toutes les choses mortelles. Elles auront été le soupir modulé de mon ame en traversant cette vallée d'exil et de larmes, ma prière chantée au grand Être} et aussi quelquefois l'hymne de mon enthousiasme, de mon amitié ou de mon amour pour ce
S74 BESTnVÉES
cpie J^ai TU| connu, admiré ou aimé de bon et de beaa panni les hommes. Un souTenir à toutes les vies dont j^ai Técu et que j^ai perdues ! /
La pensée politique et sociale qui travaille le monde intellectuel et qui m^a toujours fortement travaillé moimême, m^arrache pour deux ou trois ans tout au plus aux pensées poétiques et philosophiques , que j^estime à bien plus haut prix que la politique. Laj>oésie, c'est lUdée; la politique , c''est lefait j autant Tidée est au-dessus du fait, autant la poésie est au-dessus de la politique. Mais Phomme ne vit pas seulement d^idéal j il faut que cet idésd s'incarne et se résume pour lui dans des institutions sociales j il y a des époques où ces institutions , qui représentent la pensée de Thuma^ité, sont orgaùiisées et -vivantes ; la société alors marche toute seule , et la pensée peut s'en séparer et de son côté vivre seule dans des régions de son choix ; il y en a d'autres ou, les institutions usées par les siècles top:ibent en ruines de toutes parts et où chacun doit apporter sa pierre et son ciment pour reconstruire un abri à l'humanité. Ma conviction est que nous sommes aune de ces grandes époques de reconstruction, de rénovation sociale { il ne s'agit pas seulement de savoir si le pouvoir passera de telles mains royale^ 4ans telles mains populaires ; si ce sera la noblesse , le sacerdoce ou la bourgeoisie qui prendront les rênes des gouvememens nouveaux , si nous nous appellerons empires
ou républiques : il s'agit de plus ; il s'agit dé décider si ridée de morale , de religion , de charité évangélique sera substituée k Fidée d'égoisme dans la politique; si Diêu dans son acception la plus pratique descendra enfin dans nos lois ; si tous les hommes consentiront à Toir enfin dans tous les autres hommes des frères , ou continueront à y Toir des ennemis on des esclayes. L'idée est mûre , les temps sont décisifs ; un petit nombre d'intelligences appartenant au hasard à toutes les diyerses dénominations d'opinions politiques, portent IHdée féconde dans leurs têtes et dans leurs cœurs; je suis du nombre de ceux qui veulent sans Tiolence, mais avec hardiesse et avec foi, tenter enfin de réaliser cet idéal qui n'a pas en Tain travaillé toutes les têtes au-dessus du niveau de l'humanité, depuis la tête incommensurable du Christ jusqu'à celle de Fénélon; les ignorances, les timidités des gouvememens^ nous servent et nous font place; elles dégoûtent successivement dans tous les partis les hommes qui ont de la portée dans le regard et de la générosité dans le cœur ; ces hommes , désenchantés tour à tour de ces symboles menteurs qui ne les représentent plus, vont se grouper autour de Fidée seule , et la force des honunes viendra à eux , sHls comprennent la force de Bien et s'ils sont dignes qu'elle repose sur eux par leur désintéressement et par leur foi dans l'avenir. Cest pour apporter une conviction , une parole de plus à ce groupe politique ,
276 rasTmiis
que Je reaonœ momentanément à la solitii4€ | seul aiile qni reate à ma pensée souffrante. Dès qu^il sera formé , dés ^'il aura nne place dans la presse et dans les institntions, je rentrerai dans la fie poétique. Un monde de poésie rovle dans ma tête , je ne désire rien , je n^attends rien de la Tie que des peines et des pertes de plus. Je me coucherais dès aujourd'hui ayec plaisir dans le lit de mon sépulcre ; mais j'ai toujours demandé à Dieu de ne pas mourir sans aToir révélé à lui, au monde, à moi-même , une création de cette poésie qui a été ma seconde -vie ici-bas ; de laisser après moi un monument quelconque de ma pensée; ce monument, c'est un poème; je l'ai construit et brisé cent fois dans ma tête, et les -vers que J'ai publiés ne sont que des ébauches mutilées, des fragmens brisés de ce poème de mon ame. Serai-je plus heureux maintenant que je touche à la maturité de la -vie? Ile laisserai-je ma pensée poétique que par fragmens et par ébauches , ou lui donnerai-je enfin la forme, la masse et la Tie dans un tout qui la coordonne et la résume, dans, une œuTre qui se tienne debout et qui -viTC quelques années après moi? Dieu seul le sait, et qu'il me l'accorde ou non , je ne l'en bénirai pas moins. Lui seul sait à quelle destinée il appelle ses créatures, et pénible ou douce , éclatante ou obscure , cette destinée est toujours parfaite , si elle est acceptée a^ec résignation et en inclinant la tète !
Haintenant , il ne me reste qu'à remercier tontes les âmes tendres ^t pieuses de mon temps , tous mes frères en poésie qui ont accueilli ayec tant de fraternité et d'indulgence les faibles notes que j'ai chantées jusqu'ici pour eux. Je ne pense pas qu'aucun poète romain ait reçu plus de marques de sympathie , plus de signes d'intelligence et d'amitié de la jeunesse de son temps que je n'en ai reçu moi-même ; moi si incomplet , si inégal , si peu digne de ce nom de poète; ce sont des espérances et non des réalités que l'on a saluées et caressées en moi. La Proyidenceme force à tromper toutes ces espérances , mais que eeux qui m'ont encouragé ainsi dans toutes les parties de la France et de l'Europe sachent combien mon coeur a été sensible à cette sympathie qui a été ma plus douce récompense , qui a noué entre nous les liens invisibles d'une amitié intellectuelle. Us m'ont rendu bien au delà de ce que je leur ai donné : je ne sais quel poète disait, qu'une critique lui faisait cent fois plus de peine que tous les éloges ne pourraient lui faire de plaisir. Je le plains et je ne le comprends pas : quant à moi, je puis sans peine oublier toutes les critiques fondées ou non qui m'ont assailli sur ma route. Et d'abord j'ai la conscience d'en aToir mérité beaucoup \ mais fussent-elles toutes injustes et amères , elles auraient été amplement compensées par cette foule innombrable de lettres que j'ai reçues de mes amis inconnus. Une douleur que tos Ters ont pu endormir
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on momeot, on enthousiasme que tous «Tes allumé le premier dans un cœur jeune et pure , une prière confuse de Tame k laquelle vous ayes donné une partie et un accent , un soupir qui a répondu à un de tos soupirs , une larme d'émotion qui est tombée à Totre voix de la paupière d'une jeune femme , un nom chéri , symbole de tos affections les plus intimes, et que tous aTcx consacré dans une langue moins fragile que la langue Tulgaire , une mémoire de mère, de femme, d'amie, d'enfant, que TOUS aTci embaumée pour les siècles dai^ une strophe de sentiment et de poésie! La moindre de ces dioses saintes consolerait de toutes les critiques , et Tant cent fois, pour l'ame du poète, ce que ses faibles Ters lui ont coûté de Teilles ou d'amertume.
PMU,tlftTrierl8^.
FIN pu 9EUXIEHI TOLUIIK.