‹ Œuvres diverses de J.J. BarthélemyChapitre 68 sur 85 · A M. LE COMTE DE SALUCES · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE SALUCES

J 'avais résolu, monsieur, de garder le silence sur la question qui partage MM. Needham et Bartoli. Tout m'engageait à prendre ce parti, mon estime pour eux, mes occupations, mon éloignement poulies disputes littéraires, et l'impossibilité d'éclaircir, quant à présent, une partie des faits sur lesquels il faut prononcer. Mais je n'ai pu résister à la confiance dont vous m'honorez; je me fais un devoiid'obéir à vos ordres, et je vais vous exposer avec simplicité ce que j'ai cru entrevoir dans le cours de cette affaire intéressante.

Pour apprécier, comme il faut, les travaux de M. Needham, il faut remonter à leur principe, et se rappeler qu'en i '738 M. de Guignes, de l'académie des Belles-Lettres, découvrit le premier, dans la langue écrite des Chinois, les débris des langues égyptiennes et phéniciennes , et dans les anciens hiéroglyphes de ce peuple, ceux qui étaient en

(i) Il avait écrit, le i5 décembre 1762, à Baithéleniv, poiu le consulter sur le livre de Needham, qui a pour titre : liderpretatio inscriplionis œgyptiacœ , exaratœ simulacro qund deam Isidem reprœsentat. In-S" 1761. {Note de l' Editeur.')

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usage parmi les Egyptiens. Il développa ces deux objets dans un mémoire qu'il lut à l'académie , et dont il fit imprimer un extrait que j'ai l'honneur de vous envoyer. Vous y verrez, monsieur, à la page 72 , plusieurs symboles égyptiens mis en parallèle avec des hiéroglyphes chinois , et vous y lirez , à la page 78, ces mots importants : « Il s'agit encore « de dépouiller tous les caractères hiéroglyphiques « et symboliques chinois, de les ranger par classes, « de les rapprocher des hiéroglyphes et des sym- « boles gravés sur les obélisques et sur les autres « monuments d'Egypte. » M. de Guignes avait rassemblé dans son grand mémoire plusieurs exemples de cette conformité ; il en avait dans ses portefeuilles un plus grand nombre encore, et il en découvrait tous les jours de nouveaux : c'est un fait certain.

Dans ces circonstances, M. Needham, instruit du système de M. de Guines, résolut de faire examiner si les caractères du buste de Turin ne seraient pas dans le dictionnaire chinois, et publia sa dissertation. ]M. Bartoli jeta des soupçons sur l'antiquité du buste ; et M. de Guignes nia le fait découvert au Vatican , quoique attesté par des personnes très-éclairées et très-respectables.

Une supposition très -admissible suffirait pour affaiblir les doutes de M. Bartoli. Vous savez, monsieur, que, dans le premier et le second siècle, les prêtres de Sérapis étaient établis en Sardaigne et en d'autres endroits d'Italie. Imaginons qu'ils y ont fait construire ce buste ; alors la pierre sera

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tirée ilune carrière d'Italie ; et la coiffure différera de celle qu'on voit sur les autres statues égyptiennes, parce que le monument sera d'un temps postérieur. M. Bartoli nous a donné une copie plus exacte des caractères. Elle diffère en quelques choses de celle de M. Needhara, mais la différence est si légère qu'elle ne me paraîtrait pas devoir détruire l'explication du Chinois du Vatican ; ce qui la ruinerait de fond en comhle , c'est le refus de M. de Guignes à reconnaître que les caractères du buste de Turin sont dans le dictionnaire chinois conservé au Vatican.

Ici, monsieur, je me perds dans mes incertitudes. D'un côté une foule de témoignages assurent avoir vu dans un livre un certain nombre de caractères trait pour trait. D'un autre côté un homme dont le savoir et la droiture me sont connus, qui lui-même est intéressé à reconnaître la vérité du fait, le rejette sans détour. 11 a sous les yeux le même dictionnaire que l'on conserve au Vatican , il connaît mieux que personne la forme des hiéroglyphes chinois; il est occupé depuis quatre ans à les analyser, à séparer tous leurs traits pour les réduire à leurs premiers éléments : je puis vous assurer qu'd n'a ni jalousie, ni attachement à son avis, et qu'on ne peut être plus sage et plus réservé qu'il l'est dans ses jugements. Il persiste et ne veut pas se rendre aux attestations produites par M. Needham.

Ce dernier vint à Paris, il y a cinq à six mois. Je fus ravi de le <connaître, et sur ce que je dé-

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mêlai de son caractère, je crus qu'il serait facile (le le lier avec M. de Guignes, et d'éclaircir entre nous Tétrange problème que j'ai l'honneur de vous exposer. Nous nous assemblâmes chez M. de Guignes. Nous avions le dictionnaire chinois sous nos veux. M. Needham y trouva sans peine deux ou trois des caractères qui sont sur votre buste, et que M. de Guignes avait reconnu dès le commencement pour des caractères égyptiens et chinois ; mais il était question du reste de l'inscription. Comme M. Needham n'avait pas beaucoup de temps à donner à cet objet, et que l'exemplaire du dictionnaire que nous avons est distribué dans les volumes d'une manière toute différente de celui du Vatican, M. Needham renvoya cette recherche à un temps plus convenable, et je restai dans mes doutes. M. Needham est revenu à Paris pour quelques jours. Il va retourner à Caen. Il voudrait emporter avec lui le dictionnaire ; je travaille pour lui en obtenir la permission. En attendant le fruit de ses recherches, j'avoue qu'il me semblerait extraordinaire de voir réunis sur un seul buste vingt-quatre ou vingt-cinq caractères égyptiens, lesquels ne paraîtraient sur aucun autre monument égyptien. J'ai vu une quantité prodigieuse de ces monuments ; j'ai beaucoup réfléchi sur les hiéroglyphes et l'écriture des Egyptiens, je n'ai jamais rencontré ceux-ci et je ne leur trouve de conformité qu'avec ceux des Gnostiques. M. Needham m'a répondu que ces derniers les auraient reçus des Egyptiens. Mais je pourrais répHquer que ers

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Égyptiens étaient bien modernes, en comparaison (le cenx qui eurent des communications avec les Chinois. Vous voyez, monsieur, combien de discussions naissent à la suite l'une de l'autre, et combien il est essentiel de constater auparavant si les caractères de votre buste sont, ou ne sont pas, dans le dictionnaire chinois.

Un autre objet plus important avait occupé M. Needham. C'est le dépouillement de tous les hiéroglvphes des Égyptiens, et leur comparaison avec ceux des Chinois. J'ai déjà eu l'honneur de vous observer, monsieur, que M. de Guignes avait le premier indiqué et suivi cette route. J'ajoute que M. Needham, ignorant le chinois, n'y marche que d'un pas incertain ; nous nous en aperçûmes d'abord dans notre conférence. Dès qu'il eut produit ses collections, M. de Guignes lui fit observer que la plupart des rapports qu'il croyait avoir découverts, étaient l'effet du hasard, parce qu'il n'avait pas bien choisi les pièces de comparaison.

Les Chinois ont deux sortes de caractères, les anciens et les modernes, qui viennent à la vérité des premiers, mais qui ont éprouvé de grandes altérations. Les uns et les autres se trouvent confondus dans les dictionnaires des Chinois, et il faut savoir la langue pour les distinguer. Les caractères modernes sont à peu près du temps de Jésus-Christ, et comme la communication des deux peuples est fort antérieure à cette époque, c'est manquer le but que de rapprocher les hiéroglyphes égyptiens des caractères modernes des Chinois, et voilà le

procédé ordinaire de M. Needham. I^e hasard Ta fait quelquefois tomber sur un caractère ancien, et souvent déjà recueilli par M. de Guignes; mais le plus souvent il se sert des caractères nouveaux, et de là ne peuvent résulter que des parallèles malheureux et des conséquences erronées. Les carrés, les triangles, les lignes droites, toutes les figures simples pourront se rencontrer également sur les obélisques et parmi les caractères modernes des Chinois, sans qu'on en puisse rien conclure, parce que ces figures se présentent partout. M. Needham se retranche sur les hiéroglyphes composés, et il prétend qu'ils doivent servir de pièces de comparaison toutes les fois qu'on les voit dans les monuments des Egyptiens et des Chinois. Cela peut arriver sans doute, mais il peut se faire aussi qu'un hiéroglyphe chinois, à force de s'altérer et de se corrompre, parvieime à ressembler à un hiéroglyphe égyptien.

Ainsi, monsieur, le principe que vous avancez dans votre lettre, et dont M. Needham s'autorise assez souvent, qu'il ne s'agit pas de la puissance des caractères , mais de leur forme ; qu'il n'est pas question de savoir le chinois, mais qu'il suffit d'avoir des yeux: ce principe, dis-je serait vrai si M. Needham ne consultait qu'un dictionnaire d'anciens caractères. Dans ce cas, tous ses rapprochements seraient autant de données qui prouveraient la communication des 'Chinois et des Égyptiens. Aujourd'hui, s'il fait cent combinaisons, il est à craindre qu'il y en aura quatre-vingt-dix de fausses;

les dix autres seront justes, mais elles auront déjà été faites parM. de Guignes, qui depuis long-temps travaille à dépouiller les monuments égyptiens.

Si j'avais eu l'honneur de connaître M. Needham avant qu'il s'appliquât à ce genre de travail, j'aurais fait tout mon possible pour l'en détourner, persuadé que la gloire qui doit lui en revenir ne sera jamais proportionnée à ses peines; il est trop avancé maintenant pour reculer ; et quand ses efforts n'aboutiraient qu'à nous donner une collection complète des hiéroglyphes répandus sur les monuments égyptiens, ce serait toujours un préliminaire pour les grandes découvertes qui restent à faire. Je ne me suis pas expliqué si clairement avec M. Needham. Je l'aurais affligé; mais je ne lui ai pas donné de faux éloges: j'aurais été contre mon caractère et contre le sien. J'ai pour lui la plus grande estime; je suis enchanté des qualités de son cœur. Je sais qu'il possède de grandes connaissances, et j'admire le zèle dont il est animé; mais j'aurais désiré qu'il n'eût pas employé si souvent dans ses écrits, dans ses lettres et dans ses conversations, le mot sacré de découverte, pour caractériser le genre de travail auquel il s'est appliqué. Bien des gens en ont été blessés : je l'ai con damné au fond de mon cœur, parce qu'après tout je ne puis pas me dissimuler que la découverte est tout entière à M. de Guignes, et que M. INeedham n'en a fait qu'une application, que M. de Guignes a faite avec plus de lumières et de succès. *

Je résume en peu de mots tout ce que j'ai dit

clans cette longue lettre. Les tloiites sur le buste (le Turin ne me paraissent pas assez fondés. Les caractères dont il est couvert ne se trouvant que sur ce monument; on ne peut les attribuer aux anciens Egyptiens qu'après que M. Needham nous les aura montrés dans le dictionnaire chinois. Son grand travail sur les obélisques et sur les autres caractères hiéroglyphiques, ne peut être utile que lorsqu'on aura rapproché ces caractères chinois. Jusque là ce n'est qu'une opération propre à faciliter le parallèle, mais insuffisante pour l'établir.

Voilà, monsieur, ce que je pense sur ces différents objets; voilà ce que je ne cherche point à répandre. Je vous supplie de n'en faire aucun usage, parce que je dois plus que personne au monde me défier de mes lumières, et ménager les opinions des autres.

Je suis, etc.

A M. LE COMTE D'OETTING.

Paris, ce 21 novembre 1763.

J E réponds un peu tard, monsieur, à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le i[\ septembre; mais je n'en ai pas été moins flatté. J'ai vu avec bien du plaisir le vif intérêt que vous pre-

nez aux progrès de la littérature orientale, e1 je me fais un devoir de répondre à tous les articles sur lesquels vous me faites l'honneur de m'interroger.

Les inscriptions phéniciennes qui sont en Chypre, et dont M. Pococke nous a rapporté les copies, étaient certainement destinées à des tombeaux. Elles ne contiennent presque que des noms propres. J'ai tâché d'en éclaircir deux dans une dissertation qui paraîtra l^ientôt dans le dernier volume de notre académie. Si les copies que nous en avons étaient plus exactes, il serait très-possible de les expliquer toutes. Il en résulterait peu de lumières pour 1 histoire, mais de très-grandes pour connaître la forme et la valeur des lettres phéniciennes et des autres anciens alphabets orientaux. Le même Pococke a publié les inscriptions du mont Sinaï, dont quelques-unes paraissent être en arabe, mais dont la plupart sont certainement phéniciennes. J'attends avec impatience les copies exactes que nous promettent les savants danois envoyés ey Arabie. Mais j'ose vous assurer d'avance que ces inscriptions, comme celles de Chypre, ne sont que des épitaphes.

Je croyais vous avoir envoyé la relation abrégée que M. Anquetil avait faite de .son voyage, et qu'il avait insérée dans le Journal des savants. Je n'ai plus la première partie, qui n'est quhistorique ; mais je joins ici la seconde partie, qui contient la notice exacte des livres perses qu'il nous a rapportés. Vous y verrez les trois traités qui restent de

tous ceux que Zoroastre avait composés, traités que M. Hyde n'a point connus, et qu'il n'était peutêtre pas en état d'entendre. Car il y a tout lieu de présumer que M. Hyde s'était étrangement mépris au sujet du persan, et qu'il avait confondu le moderne avec l'ancien. Les mots qu'il cite dans son livre sont en persan moderne, écrits en anciens caractères, de même que le saddes qu'il a traduit, et qui n'est point de Zoroastre; M. Anquetil éclaircira tout cela mieux que moi. Il vient de finir la traduction des trois traités de Zoroastre; il reste à y joindre des notes et quelques dissertations sur l'ancienneté, l'authenticité et la langue de ces ouvrages, après quoi le public sera en état de juger.

M. de Guignes est toujours occupé à son grand traité sur la communication des Egyptiens avec les Chinois. Il met sa découverte à l'abri de toute critique, et après les preuves sans nombre qu'il donnera de cette communication, les doutes ne pourront plus rouler que sur celle de ces deux nations qui a policé l'autre. Vous vous déterminez, monsieur le comte, en faveur des Chinois, et vous appuyez votre opinion d'une foule de réflexions judicieuses et savantes. Cependant je vous prie de faire attention .que, suivant le nouveau système, chaque caractère chinois est un groupe de lettres phéniciennes et égyptiennes, et présente par conséquent un mot égyptien, ou phénicien. Ce sont donc les langues égyptienne et phénicienne qui ont passé à la Chine; dira-t-on que ces langues vien-

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ïient aussi dès Chinois; mais, i" la langue parlée des Chinois est totalement différente; 2" ils n'ont jamais su que leurs hiéroglyphes renfermassent les débris de la langue égyptienne. Ainsi, pour embrasser votre sentiment, il faudrait supposer un temps où les Chinois parlaient égyptien ou phénicien; il faudrait qu'ils eussent apporté cette langue en Egypte et dans les pays voisins, et qu'après cette communication, ils l'eussent oubliée totalement; il faudrait même que dans les commencements ils eussent regardé leurs caractères comme des groupes de lettres, puisque c'est dans cet état qu'ils les auraient transmis aux Egyptiens, -et que tout à coup ils en eussent changé la nature, puisque, de temps immémorial, ils ne les regardent que comme des signes représentatifs d'idées.

Je supprime beaucoup d'autres réflexions qui se présentent en foule; je conviens cependant que le peu de goût que les Égyptiens semblent avoir toujours eu pour les voyages de long cours, paraît s'opposer à l'idée de leurs établissements en Chine et dans les Indes orientales. Mais j'entrevois un moyen de conciliation. Les Phéniciens, dans les plus anciens temps, fort liés avec les Egyptiens, avaient, à ce que je pense, les mêmes intérêts, le même culte, et des mœurs fort approchantes. Je crois avoir avoir prouvé, dans un mémoire lu à l'académie (i), il y a quelques mois, que le génie des langues égyptienne et phénicienne était le même,

(i) Acad. des Insciipt. , tome XXXII, page 221.

et qu'elles avaient quantité de mots communs. Pourquoi ne pas dire que ces Phéniciens, établis sur k mer Rouge, dépendants peut-être des Égyptiens, dont ils étaient en quelque sorte les facteurs, ayant fait dans les Indes des établissements pour leur commerce, ont été de proche en proche à la Chine, et y ont porté les sciences, encore grossières, et les usages des Egyptiens. Vous sentez aisément, monsieur le comte, combien il serait facile d'étendre et de fonder cette assertion.

Je suis, etc.

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