‹ Œuvres diverses de J.J. BarthélemyChapitre 70 sur 85 · A M. DE CHABANON · texte numérisé non relu

A M. DE CHABANON

A Paris, ce 26 janvier 1778.

Je connais depuis long-temps, mon cher ami, le passage de Démétrius de Phalère. Je l'avais examiné autrefois, et j'en ai dit un mot dans une note de mon Mémoire sur les rapports des langues égyptienne^ phénicienne et grecque, t. XXII, p. 222. Comme nous n'avons aucune autre preuve que les

anciens Égyptiens eussent admis sept voyelles dans leur alphabet, et qu'il me paraissait absurde qu'une nation eût employé de simples sons pour célébrer ses dieux, j'avais embrassé l'opinion de MM. Gesner et Michaëlis, consignée dans les Mémoires de Gottingue. Ces deux savants ont prétendu que les Grecs , ayant entendu dans quelque temple des Égyptiens, le nom Aejehova (dieu), prononcé peutêtre de cette manière ïeoiia(i), avaient imaginé que les Égyptiens employaient de simples voyelles dans leurs prières. 11 est vrai pourtant qu'il n'est pas prouvé que les prêtres égyptiens aient connu le nom (\e Jehova, quoique la chose soit assez probable.

Depuis l'impression de mon mémoire , je suis revenu plus d'une fois à ce passage. -J'di revu ce qu'en avait écrit M. Jablonski {Panth. cegypt. Proleg. p. 55), et je ne suis pas éloigné de croire que les prêtres égyptiens , ayant désigné chaque planète par une voyelle, se contentaient de faire résonner ces voyelles lorsqu'ils voulaient invoquer les divinités qui présidaient aux planètes. M. Jablonski rapporte plusieurs passages qui semblent confirmer cette opinion, un, entre autres, de Nicomaque, qui est assez frappant; il est tiré du deuxième livre du Manuel, p. 87, édit. de Meibomius. Il est dit que les Thériniens honorent la Divinité par des sons inarticulés. Malheureusement on ne connaît pas ces Thériniens. Meibomius

(i) Ce mot n'est composé en hébreu que de quatre voyelles.

a cru qu'il fallait lire ïyrrhéniens ou anciens Toscans, qui en effet avaient beaucoup emprunté des Égyptiens; d'autres, au lieu de ©sptvoî, ont lu ©eoup- ■yoi. Quoi qu'il en soit, il y a donc eu anciennement des prêtres qui ne prononçaient dans leurs prières que des voyelles , et cela pourrait suffire pour justifier Démétrius de Phalère.

M. Jablonski observe avec raison que les Gnostiques, qui avaient conservé plusieurs rites des Égyptiens, nous ont laissé plusieurs abraxas , sur lesquels sont gravés les sept voyelles, quelquefois à côté de figures de divinités qui paraissent égyptiennes. Je trouve en marge de ma dissertation citée ci-dessus, une note manuscrite que j'ai ajoutée je ne sais quand. C'est un passage inconnu à Jablonski ,' et tiré d'un médecin grec nommé Nicolaus M\Tepsus. L'ouvrage de ce médecin est imprimé parmi les Medici principes de Henri Etienne ('col. 635). Ce Nicolaus rapporte beaucoup de formules de remèdes , et très-souvent il exige qu'en les composant on les accompagne de prières. Or, en parlant d'une certaine drogue ( sect. XXI , cap. I ) , il veut , pour qu'elle opère son effet , qu'on ait soin en la faisant de prononcer les sept voyelles a, £, -/i, ^ o, 'j, w- Voilà les sept voyelles employées comme prières; suivant toutes les apparences, cette idée venait des Égyptiens, le plus superstitieux des peuples.

D'après cela, je pense que vous pouvez sans risque prendre le passage de Démétrius de Phalère au pied de la lettre. Il ne s'agit plus à présent que de l'expliquer.

Je ne pense pas qu'on puisse l'interpréter d'une autre manière que vous, excepté que je ne dirais pas que c'est l'euphonie qui a fait préférer ces lettres. En effet, pourquoi les employait-on? C'est que chacune des voyelles était consacrée à une des planètes. L'E , par exemple , était consacré à la lune. (Voyez Arist. Quint, lib. III, pag. 147 et 149) Le même dit que la même voyelle désignait la proslambanomène; mais elle n'a pu la désigner que dans la suite ; car cette corde n'a été introduite qu'assez tard dans le système musical. Aussi, suivant Nicomaque (pag. 33 et 34), quelques-uns attribuaient-ils l'hypate (le si) à la lune, la mèse [î7ii) au soleil, etc. Vous savez que, suivant les Égyptiens et les pythagoriciens , chaque planète rendait un son , et que toutes ensemble formaient un eptacorde. Que faisait donc un prêtre égyptien en chantant E? Il rendait le même son que la lune, et son intention était certainement de lui rendre hommage. Pour l'implorer, on croyait qu'il suffisait de l'invoquer. C'est comme si on avait chanté ô Saturne, o Jupiter, o Mars, ô Soleil, ô Venus, ô Mercure , ô Lune. Je ne crois pas avec vous que la répétition des voyelles leur ôtait toute signification. L'hommage ou le vœu se réitérait mentalement autant de fois qu'on prononçait la voyelle caractéristique de chaque planète.

Mais que ferons-nous des mots Otû' eùcpwvta;? Démétrius veut prouver que le concours des voyelles a quelquefois de la grâce. Il cite la prière des Égyptiens qui dans leurs temples prononçaient les sept

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voyelles de suite ècpvi^-^ç. Il faut donc traduire les derniers mots : Le son de ces voyelles se fait entendre d'une manière agréable^ à cause de leur euphonie. Et je traduirais ainsi tout le passage : « En Egypte , les prêtres célèbrent les dieux en « chantant tout de suite les sept voyelles; le son « de ces lettres , répondant alternativement à celui a de la flûte et de la cithare , produit un effet « agréable à cause de leur euphonie. »

Je viens de trouver dans les notes de Thomas Gale, sur Démétrius de Phalère, les rapports des voyelles à chaque planète. Il les cite d'après Porphyre : A Vénus, I le Soleil, O Mars, £i Jupiter, Y Saturne. Porphyre n'en cite que cinq. Nous avons vu plus haut l'E affecté à la lune, donc l'H l'était à Mercure.

Voilà bien du bavardage , mon cher ami. J'ai cependant abrégé tant que j'ai pu. Je vous remercie de m'avoir procuré l'occasion de fixer un peu plus mes idées sur ce passage. Quand vous n'aurez plus rien à faire de ma lettre, je vous prie de me la renvoyer. Adieu-, je vous embrasse tendrement.

P. S. Vous m'appelez votre maître. Je le suis à peu près comme le père du Vigier de l'Oratoife, qui avait beaucoup d'érudition. Le père de la Borde, qui avait infiniment d'esprit et de talent, était son ami. Quand il voulait travailler sur quelque sujet, il allait trouver le premier, et lui disait: <f Vigier, crache-moi de l'érudition. » Et quand il s'en était bien muni, il faisait des ouvrages de génie.

AU MEME

Ce 27 janvier 1 778.

Vous voyez bien que je ne puis pas finir de causer avec vo'us. A mon réveil, j'ai pensé de nouveau àDèmétrius. 11 m'est survenu une nouvelle explication des dernières lignes , qui vaut peut-être mieux que l'autre. Traduisons mzl àuXou x.al ccvxl xiGapaç , tout naturellement par au lieu de flûte et de cithare; nous aurons : «Au lieu tie flùte et de cithare, u on fait entendre le son de ces lettres, àcause'de « leur euphonie. » C'est-à-dire, au lieu de faire antiphoner ou alterner les voix et les instruments , en Egypte les prêtres faisaient antiphoner les sept voyelles avec les prières qu'ils adressaient aux divinités des planètes. On commençait donc par prononcer distinctement les sept voyelles. C'était l'invocation , comme je l'ai déjà dit : ô Lune , o Vénus , ô Mercure , ô Soleil , etc. Après venait une prière qu'on chantait. On reprenait les sept voyelles comme un refrain ; on continuait ensuite la prière, etc.

Deux raisons avaient engagé à substituer les sept voyelles au son des instruments. La première, que parmi les Égyptiens les noms des divinités étaient ineffables. La seconde, suivant Démétrius,

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parce que les sons de ces voyelles produisaient une euphonie très-agréable.

Vous voyez que cette seconde raison rentre dans vos idées , et convertit la musique vocale en instrumentale (i). Cette seconde explication me plaît assez. Qu'en pensez-vous ?

Je suis , etc.

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