‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy: Littérature ancienne et beaux-artsChapitre 52 sur 76 · L'ABBÉ BARTHÉLÉMY · texte numérisé non relu

L'ABBÉ BARTHÉLÉMY

PROSONCK DAMS J.k SEANCl PUBLIQUK DE ,L ArÀDEMlE VRAHCAISE.

Messieurs,

Jtour rendre à la mémoire de M. Beauzée un hom« mage digue de vous et de lui, il suffirait de dire qu'il vous avait inspiré une haute estime, et qu'il vous a laissé des regrets sincères ; mais un devoir que je chéris, m'engage à vous entretenir, pendant quelques moments, de ses travaux et de ses vertus. Dès sa jeunesse , les sciences exactes attirèrent son attention , qui bientôt se fixa toute entière suç les langues anciennes et modernes. La méthaphysique de la grammaire offrait à ses regards une vaste région, rarement firéquentée par les voyageurs, couverte, en certains endroits, de riches moissons, en d'autres déroches escarpées ou de sombres forets. M. Beauzée y fit un long séjour , la parcourut dans tous les sens , et en publia une description circon-

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stanciée, sous le titre de grammaire génêr^de; persuadé que les lois du langage dérivent d'un petit nombre de principes généraux qu'il afvail retrouvés dans toutes les langues, il remonte à ces premiers principes, et, les appliquant aux cas particuliers, il en fait sortir une foule de préceptes lumineux. Au milieu de tant de discussions arides et d'idées abstraites, on a de la peine à le suivre ; mais on est toujours forcé d'admirer la finesse de ses vues, ou l'intrépidité de son coi^'age.

Peu content d'avoir développé le mécanisme des langues , il s'occupait souvent de l'appréciation des signes de nos pensées , moins impcurtante sans doute , mais aussi moins dangereuse pour notre repos que l'appréciation des biens et des maux de la vie.

Séparer, daas chaque expression , les idées accessoires de l'idée principale qui lui est commune avec d'autres expressions , est une des nombreuses qualités de l'esprit humain , refusée quelquefois au génie, souvent suppléée par l'éducation ou par l'usage du monde ; c'est elle qui choisit le mot propre , qui fournit des définitions exactes, etqui répand de l'intérêt sur le style soigné et même sur la conversation négligée. M. Beauzée discernait les caractères distinctifs des synonymes , comme un œil perçant découvre les nuances presque imperceptibles d'une couleur ; ce talent et de longues méditations lui dévoilèrent insensiblement tous les mystères de la langue française. Quand il enrichissait notre littératui% de productions étrangères, c'était un interprète fidèle

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et plein de restotirces ; quand il fallait s'expliqUei* sur des difficultés relatives à l'art de la parole, c'é^ tait un législateur dont on respectait les décisions. Cependant il se défiait de ses forces : en donnant une édition des synonymes de l'abbé Girard , il y joignit quelques articles de sa composition ^ et il en fit des excuses.

Sa supériorité lui donnait des droits à la modestie^ La simplicité était dans ses manières, parce qu^elle était dans son cœur ; comme il ne s'était point familiarisé avec les formes séduisantes de la société, on pouvait compter sur sa parole et sur ses actions. Doux, sensible, plus indulgent poiur les autres que pour lui-même, il semblait ne suivre, dans ses rapports avec eux, que Tiiistinct de la bonté; dans tout ce qui lui était personnel , que l'instinct de la vertu.

La fortune, en lui refusant ses dons, n'avait laissé à son courage que de trop fréquentes occasions de s'exercer : heureux néanmoins parce qu'il n'eût besoin que de ses plaisirs, bornés au goût des lettres et aux douceurs de l'amitié. Quels charmes répandaient sur ses jours cette communication d'idées et de sentiments, ces liaisons intimes qui le rendaient si assidu à vos séances ! liaisons dont j'ai trouvé de si beaux modèles dans une autre compagnie savante i où la confiance et l'union régnent au milieu des plus profondes connaissances , où je ne sais quel motif m'attire le plus, si c'est le désir d'écouter mes maîtres , ou celui de voir mes amis.

M! Beauzée n'est plus, et je connais mieux que personne la perte que vous avez faite. Le jour où

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VOUS daignâtes m'aceorder sa place, je sentis, dans toute son étendue , le prix de ce bienfait : pourquoi fautai qu'aujourd'hui ma reconnaissance soit mêlée d'inquiétude ?

La Grèce avait ménagé deux triomphes aux athlètes qui se distinguaient dans ses jeux solemnels. Au moment de la victoire , le héraut proclamait leurs noms, que des milliers de voix élevaient jusqu'aux cieux : quelques jours après, tous les vainqueurs étaient couronnés dans une cérémonie pompeuse au bruit des instruments, aux applaudissements réitérés d'un peuple immense ; mais du moins ils pouvaient supporter une gloire qui n'exigeait pas une nouvelle épreuve , et qui , leur étant commune à tous, n'arrêtait les regards sur aucun d'eux en particulier. Maintenant ils restent fixés sur l'o* rateur , à qui ils semblent demander compte de votre choix. Ce concours si flatteur de témoins si éclairés, ce silence, cette attente, les préventions même trop favorables, tout sert à l'intimider ; tout , dis-je , jusqu'à des ressouvenirs qui se présentent tout à coup à sou esprit; C'est dans ce palais de nos rois , dans cette salle , du lieu même où je suis assis , que , depuis plus d'un siècle , les plus grands génies et les plus beaux talents ont signalé leur avènement à l'Académie , les uns en célébrant la gloire de vos augustes protecteurs , les autres en répandant un nouveau jour sur laf littérature et sur la philosophie. Comment oserais-je donc,messieurs, devant vous , et après vous, retoucher des tableaux a 19

ago DISCOURS

que vous avez finii^, ou traiter (des sujets que vous avez épuisés ?

Dans cette confusion d'idées ^ je cherche & me rassurer , non sur un ouvrage qu'on a daigné recevoir avec indulgence , mais sur un titre qu'on ne saurait ni me contester ni m'envier, sur près de soixante ans de travaux consacrés à des études longues «t^ pénibles. Non , messieurs, nous ne rougirons poÂnt, vous, de m'avoir accordé vos sufïra* ges , moi , de les avoir sollicités. Vous avez prouvé de nouveau qu'il n'est aucun genre de littérature qui échâ^ppe à votre vigilance. Ceux qui désormais entreront dans la carrière avec plus de zèle que de talent , apprendront , par mon exemple , qne de grands efforts pourront un jour leur mériter une récompense qui honorera leur vieillesse , et leur fera partager le surcroit de gloire qui doit infailliblement rejaillir sur les lettres.

Les lettres et la gloire ! Puis-je , dans le sanctuaire où elles reçoivent le même encens , prononcer leurs noms sacrés sans leur offrir un tribut 'd'admiration et de reconnaissance , sans publier les bienfaits qu'elle répandront encore sur le genre humain!

Il a toujours existé une classe, ou plutôt une famille de citoyens respectables , qui , de génération en génération , s'est dévouée à la poursuite du bien pubUc. Dès son origine , les peuples étonnés la crurent inspirée des <lieux. C'est elle qui , par la douceur de ses accents , attira les honmies du fond des forêts, et qui, après avoir développé leurs facultés

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intellectuelles, employa la séduction du langage et Tautorité de la raison , pour les retenir dans les liens d'une dépendance mutuelle ; famille depuis longtemps exposée aux vicissitudes des choses humaines, tour à tour persécutée et triomphante , chérie des bons princes , à qui elle inspirait des vertus , détestée des tyrans , qui redoutaient jusqu'à son silence ; famille aujourd'hui tranquille et florissante ; tenant , chez les peuples civilisés , à tous les ordres de citoyens ; fière de lire dans ses fastes immortels les noms de César , de Marc-Aurèle et de Frédéric; plus fière d'y trouver ceux d'Homère, de Newton^ de Montesquieu et de tant d'autres grands hommes^ associés, pendant leur vie, au ministère de l'instruction, et devenus, pour la postérité , les repré^ sentants de leur nation et de leur siècle.

Je parle comme ces vétérans qui, au souvenir du corps oùiisi>nt passé leur vie, s'enorgueillissent des héros qu'il a produits et des services qu'il a rendus à l'état ; vous me le pardonnerez, messieurs. J'ajoute que si les lettres ont eu tant d'obstacles à surmonter, il faut s'en prendre uniquement au hasard ^ dont les lentes faveurs ne nous ont dévoilé le secret de l'imprimerie que vers le milieu du quatorzième siècle. Avatit cette époque, qui devait tôt ou tard changer la face des choses , l'extrême rareté des livres oppo$leiit un obstacle invincible aux progrès delà doctrine. Dans cette Grèce, que je cite encore , et que je ne saurais oublier sans être accusé d'ingratitude , lorsque des vérités importantes se révélaient à l'homme de génie, ne pouvant se produire au grand jour, elles

se desséchaient et périssaient comme ces plantes qui ne sont jamais exposées aux rayons du soleil. Aujourd'hui chaque découverte , annoncée solennellement, réveille tous les esprits, se perpétue par Tadmiration ou par l'envie, et se transmet d'âge en âge, avec le nom de son auteur, avec les nouvelles découvertes qu'elle a fait éclore.

Autrefois on citait les souverains ou les particuliers qui avaient formé des collections de livres. Lorsque Xerxès enleva la petite bibliothèque de Pisistratre, ce fut une perte immense pour Athènes ; et quand le calife Omar ordonna de brûler la bibliothèque d'Alexandrie, ce fut une perte irréparable pour toutes les nations. Aujourd'hui, si la flamme dévorait la plus riche bibUothèque de l'Europe , les lettres ne perdraient qu'un petit nombre de livres uniques , qui ne sont nullement néces7 saires , puisqu'ils sont si rares.

Dans ces anciennes républiques , où une multitude ignorante décidait des plus grands intérêts sans les connaître , le sort de l'état dépendait souvent de l'éloquence ou du crédit de l'orateur ; c'est ainsi que le jeune Alcibiade entraîna follement les Athéniens à cette fatale expédition de Sicile , et que les conseils de Démosthène furent presque toujours préférés à ceux de Phocion. Aujourd'hui , les discussions par écrit, si faciles à multiplier, ramènent bientôt les opinions qu'avaient égarées les discussions de vive voix, et l'ignorance ne peut plus servir d'excuse à l'erreur.

Tels sont en partie les avantages que nous de-

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vons à l'art de l'imprimerie. Il avait fallu des milliers d'années pour ouvrir aux nations le commerce des idées ; il a fallu plus de deux cents ans pour l'étendre en le délivrant des lois prohibitives. Nulle puissance ne pourra dans la suite suspendre^ son activité. Ces nombreux dépôts des productions de l'esprit , cette foule d'institutions en faveur des sciences et des arts, l'estime accordée aux efforts, la gloire attachée aux succès, et cette flamme dévorante qui tourmentera les âmes tant qu'il restera une vérité à découvrir , tout annonce la stabilité de l'empire des lettres.

Ils ne reviendront plus ces longs intervalles de temps, où la nature en silence semblait réparer ses forces, et travailler en secret à une nouvelle génération d'intelligences bigutôt ensevelies dans l'oubli. Un jour éternel s'est levé, et son éclat, toujours plus vif, pénétrera successivement dans tous les climats. Chaque siècle, héritier des vérités du siècle précédent , aura soin de les rendre avec usure au siècle qui doit le suivre. Les triomphes du mauvais goût seront passagers, puisque les modèles du bon goût subsisteront toujours. Il paraîtra peutêtre moins de génies, mais des écrivains estimables ne cesseront de s'armer pour la défense des lois et des mœurs.

Nous devons l'augurer d'après le spectacle qui, depuis quelques années frappe nos regards. L'amour des lettres et l'esprit de bienfaisance semblent agiter, de concert , la société ; on court, pour ainsi dire , à la conquête des connaissances et des

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vertus, comme on courait, il y a deux siècles, à la conquête des trésors du Nouveau-Monde. Des hommes de bien , et c'est maintenant le titre le plus cher à leurs yeux , se sont ligués pour subvenir aux besoins de l'indigence. Les sociétés littéraires ont vu leurs travaux s'ennoblir , et leur domaine s'accroître. Il faut , pour se présenter aui concours qu'elles ont établis , tantôt remonter aux principes de la morale , tantôt découvrir dans l'histoire des exemples ou des leçons ; d'autres fois proposer de nouvelles vues sur la médecine, l'agriculture , le commerce , l'industrie et les arts. Vousmêmes , messieurs , vous avez été revêtus de la plus touchante des juridictions , et c'est à votre tribunal qu'on vient dénoncer , non des écrite dangereux ou des actions criminelles, mais des ouvrages utiles et des vertus ob^ciyes.

Quelles seront désormais les bprncs de nos découvertes? La voix de l'humanité parviendrat-elle à se faire entendre de tous les coeurs, et 1^ , raison plus éclairée, suffira-t-elle pour maintenir par-tout l'harmonie et le repos? Qu'il me soit permis , de renvoyer la solution de ce problème à l'expérience des siècles à venir , et d'observer seulement que les lumières, en dépouillant les passions des préjugés, qui semblent justifier leurs excès, opèrent le plus grand des biens qu'on puisse procurer auiç hommes, celui de diminuer la masse de leurs maux.

La France va sans doute se ressentit* de cet heureux effet : elle voit ses représentants rangés autour de ce trône d'où sont descendues des paroles de

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consolation, qui n'étaient jamais tombées de si haut , et qui ont laissé dans les cœurs une inipression profonde. Ils sont venus poser les fondements inébranlables de la félicité publique. Jamais entreprise de plus grande importance et de plus difficile exécution; mais aussi jamais assemblée nationale ne réunit plus de talents , d'instructions et de coàrage ; et , comme s'il était dans l'ordre des destinées que le plus beau des projets fut secondé par les plus favorables circonstances, il a fallu qu'il fut formé sous un roi, le meilleur citoyen de son royaume, dans une nation chez qui l'amour du bieti est aussi ardent que celui de la gloire, et dans un siècle où l'art de penser a le plus médité sur l'art de gouverner. C'est sous de pareils auspices que s'achève un ouvrage qui doit être le complémenl; <les plus sa^ constitutions, et ta preuve la plus éclatante du progrès des lumières.

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