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audace, le Cid d'Andalousie a été joué au milieu des huées du parterre, qui n*a pas voulu laisser insulter le Cid son orgueil et la Chimène ses amours.
Donc, après cette reconnaissance du fils et du père, le Cid donne enfin le signal du combat. Il était temps, et voilà déjà bien longtemps que nous attendions ce signal. Restée seule, dona Elvire s'abandonne à sa joie. Elle aime d amour le nouveau don Rodrigue.
Mais silence ! Le combat s'engage.
Acte second. — Ainsi, vous le voyez, le premier acte de la tragédie en question est d'une longueur plus que raisonnable. Il se passe presque tout entier en récits; chacun y raconte tout ce qu'il sait. Le jeune lévite raconte son enfance passée dans le cloître, la fille du Cid raconte la mort de sa mère, le vieux Cid raconte toute sa vie. Ceci narré, le Maure Bcn-Saïd raconte sa petite histoire, à son tour. Arrive enfin don Fanés, qui raconte la mort de son fils. Dans tous ces récits accumulés l'un sur l'autre, il faut admirer la fécondité et la variété de l'auteur. Il a remplacé le mouvement qui n'est pas dans son drame par d'incroyables efforts de poésie et de style. Laissez- vous donc aller tranquillement au charme de ces beaux vers, ne demandez pas à cette tragédie une action impossible. Et d'ailleurs.
que vous importe? N'êtes-vous pas las enfin de ce bruit, de ce mouvement, de ces tumultes, de ces violences, de ces affreux changements à vue, de ces délirantes émotions du drame, après lesquelles il n'y a plus rien que des habits usés, des poignards émoussés, des coupes vides, d'affreux barbarismes et toutes sortes de virginités en lambeaux?
Mais ce n'est pas assez d'avoir poussé tout d'un coup le jeune Rodrigue au milieu des champs de bataille, de lui avoir dit: Meurs ou tue! il faut encore que notre jeune homme ne s'épouvante pas dans la bataille. Les plus illustres courages ont avoué qu'à leur première rencontre ils avaient eu peur! J'ai entendu raconter à de vieux capitaines que le premier coup de canon leur causait toujours une secousse désagréable, un certain frisson dont ils n'étaient pas les maîtres. Jean Ban, qui était un rude héros, vovant son fils trembler au milieu de la mitraille, le fit attacher au grand mât, afin que l'enfant prit tout de suite l'habitude de ce grand feu. Il ne faut donc pas en trop vouloir au jeune Rodrigue si, comme on dit, il a eu plus grand cœur que grand ventre. Mais que voulezvous ! le cri des mourants et des morts, les bruits affreux de la mêlée, le râlement du champ de bataille, le cliquetis des glaives, ma foi ! tous ces lamentables détails de la guerre ont fait pâlir le jeune
novice. A l'instant même où il allait pourfendre un terrible Sarrasin, il est devenu pâle comme la mort, le fer a échappé à sa main; bref, il a tourné le dos! Tel est le premier récit du second acte, et vous pensez si don Fanés est malheureux, s'il est indigné ! Aussi n'a-t-il rien de plus pressé que de condamner à mort ce fils indigne de lui! Il faut qu'il meure! A ce violent transport de colère, le vieux Cid répond par d'assez bonnes raisons. La fortune est journalière! On n'est pas tout de suite un héros, don Rodrigue est bien jeune!
« Les hommes valeureux se font du premier coup,
répond don Fanés. — Mais toi-même, ajoute le Cid, toi-même, Fanés, je suis sûr que le jour de ta première bataille tu as eu peur ! » A ces mots, don Fanés s'emporte, et tout simplement il demande raison au Cid de cette injure. Mais le Cid, autrefois si prompt à dégainer, n'accepte plus de duel; il répond à don Fanés qu'il faut attendre, que la science des armes est une grande science, qu'on ne Tapprend pas en un jour, que ce serait un meurtre de tuer ce jeune fils parce qu'il a lâché pied une première fois.
Comme M. Casimir Delavigne prenait à Corneille ses héros et une partie de sa fable, il devait nécessairement tomber dans les idées de Corneille,
et en effet il y est tombé. Et une fois dans ces idéeslà, comment faire pour éviter le souvenir de ces grands vers qui ont fondé la tragédie moderne? Là était recueil. J'imagine cependant que M. Casimir Delavigne s'est brisé contre cet écueil sans s'en apercevoir; mais aussi qu'il aura été bien étonné quand, sa tragédie achevée, il aura découvert i° que son vieux Cid n'était autre que le vieux don Diègue; 2° que sa fille du Cid, c'était le Cid lui-même à dix-huit ans; 3° que son don Fanés, c'était le comte" de Gormas; en un mot, que sous ces déguisements transparents perçait à chaque instant la nature des héros de Corneille. Une fois arrivé à cette évidence, quelle excuse pouvait trouver M. Casimir Delavigne à cette malheureuse entreprise et à cet aveu lamentable : « J'ai refait sans le vouloir le Cid du grand Corneille »?
Cette magnifique redondance espagnole, dont Corneille était l'interprète, et qui convenait si bien à cette époque de fanfarons de tant d'esprit et de matamores de tant de courage, M. Casimir Delavigne l'a copiée avec un soin minutieux et fatigant. Sa tragédie est une vanterie sans fin, où chaque personnage se pose comme un héros. M. Delavigne n'a pas vu que cet héroïsme empanaché, qui était dans la nature et dans le génie de Corneille, ne serait guère accepté dans une tragédie de l'an 1840,
où le courage, et surtout le courage guerrier, est devenu beaucoup plus modeste. Dans cette affectation guerrière, plus qu'en toute autre chose, le plagiat se fait sentir. Et pourquoi faire, je vous prie, tout cet héroïsme de la tragédie nouvelle ? Pour se battre aussi peu que possible et le plus tard que faire se peut. Les héros de Corneille, s'ils se vantent un peu trop, vont du moins à la bataille sans se faire tant prier.
Une scène de ce second acte qui a fort réussi et qui est touchante, la voici. Le jeune Rodrigue est revenu de la bataille avec la conscience de sa propre lâcheté. LeCid prend en pitié ce jeune homme, il le tire à part, et en toute bonhomie il lui raconte que lui, le vieux Cid, le vieux don Rodrigue, il n'est pas content de lui dans cette journée, qu'il a reculé devant l'ennemi, en un mot, qu'il a eu peur. C'est là une véritable scène de comédie, pour la grâce, pour l'esprit, pour l'urbanité. M.Casimir Delavigne a bien de l'esprit quand il veut en avoir, et certes cela n'était pas facile, dans un drame espagnol dont le Cid est le héros, de nous intéresser à l'action d'un jeune soldat quia peur. C'est pourtant là ce que M. Casimir Delavigne a tenté avec bonheur.
Il faut dire aussi que ce noble Cid est tant soit peu enfantin dans sa vieillesse : il joue trop com-
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plaisamment avec sa barbe grise. Au premier acte, il nous a raconté son innocente escroquerie avec le juif; mais le vieil Albuquerque empruntant un demi-million sur sa moustache est plus grand que le héros de M. Casimir Delavigne empruntant sur une cassette fermée et pleine de sable. Au moins le juif qui emporte la moustache d'Albuquerque sait-il le gage qu'il emporte. Quant à cet enfantillage avec le jeune Rodrigue, il ne serait parfaitement à sa place que si Rodrigue était décidément un lâche. On ne mène au feu de cette façon-là que le cerf Coco ou le cheval savant, en leur donnant tour à tour des coups de cravache et des morceaux de sucre. Ce ne sont pas là, encore une fois, les héros des romanceros.
Sa leçon reçue, le jeune Rodrigue s'en va pour la bien méditer; revient alors le terrible Ban-Saïd. M. Casimir Delavigne ne s'est pas donné la peine de nous dire quel a été le résultat du combat précédent. On a bien crié: Victoire! dans l'armée du Cid ; mais il paraît que cette victoire n'est pas bien décisive, puisque voilà Ben-Saïd qui revient plus insolent que jamais. Ce féroce musulman pousse Tinsolence à ce point qu'il ose défier le Cid lui-même. C'est le second duel de la journée que refuse le vieux Rodrigue. Voilà pourtant l'ouvrage de la sagesse et des années ! Ce même
homme qui se battait, il y a quarante ans, avec le père de sa maîtresse et qui retendait roide mort sur la place, il refuse de croiser le fer avec le général d'une armée ennemie dix fois plus forte que la sienne! Encore une fois, ce vieillard est un bon père de famille, il est un bon débiteur, il est bon ami, il est bon tuteur, il est rangé, prudent, habile; mais, par le ciel et par Chimène et par Corneille, ce n'est pas là le Cid !
Revient à son tour Rodrigue, lâche tout à r heure, héros à présent. La conversation s'engage entre lui et Ben-Saïd, tout comme elle s'est engagée entre Rodrigue Ier et le comte de Gormaz.
C'est tout à fait la même attaque, tout à fait la même défense.
Toute la scène de Corneille se pourrait continuer ici mot pour mot. Or, à la représentation de cette tragédie, je suppose qu'un homme assiste qui est homme de goût et d'esprit, et qui est sourd. On lui explique tout haut dans l'entr'acte de quoi il s'agit, on lui dit le nom et la position des personnages; alors notre homme fait signe qu'on le laisse en paix^ qu'il est au courant du drame, qu'il sait par cœur les vers de Corneille; et, en effet, notre homme se récite tout bas à lui-même ces beaux vers; puis, sorti de là, il querelle son petit-fils qui Ta conduit à une pareille contre^
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façon : « Méchant enfant, lui dit-il, tu n'as donc pas reconnu le Cid de Corneille? Mais c'était bien la peine de le mettre en trois actes, de nous priver de la Chimène et de couvrir la tête de don Rodrigue d'autant de cheveux blancs que celle de ton grand-père! »
Cependant le combat s'engage, et naturellement c'est le jeune homme qui triomphe, Ben-Saïd est vaincu; mais don Rodrigue n'abuse pas de sa victoire ; il est aussi clément que le Cid de Corneille à son second duel : il pardonne à Ben-Saïd tout comme le Cid pardonne à don Sanche; même il me semble que le don Rodrigue de M. Casimir Delavigne a grand tort d'épargner le farouche musulman. La clémence va bien au Cid de Corneille : il est amoureux, il est heureux, il est vengé, il est aimé; don Sanche, après tout, ne lui a fait aucun tort. Mais le jeune poltron de tout à l'heure ne peut pas, ne doit pas épargner Ben-Saïd. Il a besoin de pousser à bout sa première victoire, bien loin de la laisser incertaine. D'ailleurs ce Ben-Saïd a tué son frère, il a insulté le Cid, il a mérité mille fois la mort! Avec toutes ces précautions et tout ce bon cœur, M. Casimir Delavigne a fait une tragédie digne de Berquin. Il annonce d'immenses batailles, et personne n'y va; il prépare de nombreux duels, et personne n'est
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blessé; il s'abandonne corps et âme à l'héroïsme le plus froid qui soit au monde, l'héroïsme en paroles, et non pas en actions; il n'ose même pas, quand il le tient sous l'épée du jeune Rodrigue, nous délivrer de Ben-Saïd. Corneille est plus brave cent fois, il tue du premier coup d'épée le comte de Gormas, et quand le comte est mort, il ne s'inquiète guère de nous dire comment on l'enterre, et si on l'enterre. De ceci Corneille vous donne une raison fort simple, c'est que le moindre mot qu'il en eût laissé dire eût rompu toute la chaleur de l'attention; raison admirable, et dont M. Casimir Delavigne aurait dû se souvenir. Lui, au contraire, à chaque instant il rompt, nous ne dirons pas la chaleur de l'attention, mais tout simplement l'attention. Et le moyen d'être attentif à tant de récits? Revenons maintenant à Elvire, la fille du Cid.
Elvire est au palais, de pleurs toute baignée.
Elle a appris la lâcheté de celui qu'elle aime; mais depuis ce temps Elvire n'a plus de nouvelles de son amant. Où est-il? que fait-il? Nul n'en sait rien, pas même Fanés, pas même le Cid. Le Cid cependant revient à la charge pour la troisième fois, pour la troisième fois il parle de guerre il 15
et de batailles, car c'est là toute la conversation de ces trois longs actes.
Plus loin encore, quand le bon vieillard, toujours un peu bavard et qui s'inquiète de toutes choses, se met à parler de ses funérailles, il y a là encore bien des vers tout remplis de cette tristesse éloquente, si Ton veut, mais maladive, qui ne ressemble en rien à la saine et vivace énergie du vieux Corneille. A force de poursuivre le vieux modèle , et pour faire oublier cette imitation même autant qu'il est en lui, l'auteur moderne se met à défigurer la langue qu'il emploie. Il a si peur que l'on ne reconnaisse son plagiat qu'il le dénature de toutes ses forces. C'est ainsi que M. Casimir Delavigne, pour dérouter son auditoire-, a limé, a poli, a badigeonné de son mieux la langue du Cid. Comme il prenait toutes choses à Corneille, il s'est bien donné de garde de lui vouloir prendre son style; au contraire, il s'est abandonné à toutes les métaphores, à toutes les inversions, à toutes les fraudes imaginables; d'où il est résulté un perpétuel contre-sens entre la forme et le fond de son drame. C'est la pensée, c'est le drame de Corneille; c'est la poésie vaga^ bonde, flottante et apprêtée des plus faciles poètes de ce temps-ci.
Quand il a pleuré sur lui-même et sur sa fille.
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le Cid s'en va à la guerre; c'est la seconde fois que nous voyons le bon seigneur sortir pour se battre. Le jeune Rodrigue reste toujours dans L'ombre, au grand désespoir de son père et de la fille du Cid. Enfin, et il est bien temps que ce drame finisse, car, au train dont vont les choses, il n'y avait pas de raison pour que cela finît. On vous annonce que le Cid est vainqueur une dernière fois; mais, au milieu de sa victoire, le grand homme a été saisi d'une défaillance. Ce n'est pas le glaive ennemi qui l'a touché, c'est la vieillesse ! Bien plus, son épée est échappée à sa main défaillante. Mais l'épée du Cid ne tombera pas entre les mains de l'ennemi, voici le jeune Rodrigue qui la rapporte. A présent tout s'explique, le courage de Rodrigue, son duel avec le Maure, sa présence à la bataille, cette noble épée qu'il a reconquise; aussi son père s'écrie à son tour, le même père qui le voulait tuer de ses mains tout à l'heure :
Laisse-moi prendre haleine afin de te louer, Ma valeur n'a point lieu de te de'savouer. ..
De son côté, Elvire est bien heureuse : elle a donc trouvé enfin son héros! Avant de rendre le dernier soupir, le Cid bénit ses enfants et il lègue à Rodrigue sa fille et son épée. Puis, ses enfants mariés, le vieillard expire.
Ici devrait s'arrêter la tragédie de M. Casimir Delavigne ; les derniers vers que déclame Elvire sont tout à fait inutiles, nul n'a plus rien à dire maintenant que le Cid est mort.
Voilà donc toute cette tragédie, toute cette froide, élégante et perpétuelle imitation d'un chef-œuvre. Pourtant telle est la puissance, telle est la vie éternelle de l'œuvre du grand Corneille, qu'il est resté quelque chose même dans ce stérile plagiat. Ainsi, pour avoir soufflé sur un mort, Notre Seigneur Jésus-Christ le ressuscite; ainsi, parce que là dedans il est question du Cid et de Chimène, nous nous sommes trouvés émus et charmés à ce lointain souvenir. On a beau se dire que le portrait est d'une main malhabile, qu'il est enluminé d'une fausse couleur, que ce cadre moderne entoure mal cette tête vénérable, qu'importe? Ne faut-il pas toujours pleurer sur cette image adorée? Nous aussi nous avons fait comme le Cid, nous avons protégé ce drame hasardé pour Chimène, nous avons accepté comme ils nous venaient tous ces grands souvenirs, et nous avons pleuré à la vieillesse et à la mort du Cid, parce que nous avions pleuré sur ses amours. Vous rappelez-vous ce mot-là : Ma Chimène!