Les paroles de YAlceste française étaient de M. Guillard
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par le meurtre des plus hardis et des plus braves, et par la mort du plus grand génie de notre âge. M. de Chateaubriand, ce grand poëte, dont le nom seul est une harmonie, dont la parole fut un évangile, dont la vie fut un exemple. Hélas ! il souriait à la mort, heureux et content de quitter ce vieux monde rempli d'agitations et d'amertumes. Nous avons vu ces nobles dépouilles que des mains pieuses rapportaient au rocher de Saint-Malo, battu des flots éternels.
Ce grand homme, le dernier homme de cette longue suite d'hommes illustres qui ont gouverné, éclairé, enchanté, effrayé le monde : Mirabeau, Napoléon, Cuvier, Byron, a accompli jusqu'à la fin la promesse qu'il s'était faite à luimême : « Je reste, disait-il, pour enterrer mon siècle, comme le vieux prêtre qui, dans le sac de Béziers, devait sonner la cloche avant de tomber lui-même, lorsque le dernier citoyen aurait expiré. »
C'est ainsi que dans nos désordres civils, dans nos plus affreuses journées, quand la guerre civile remplissait la ville de Molière, de Voltaire et de Diderot, j'invoquais, pour me consoler, Athènes, ses libertés, sa poésie et ses malheurs !
Voici venir Electre! Electre, ce remords vivant, cette vengeance qui marche, cette furie éloquente acharnée à sa proie, cette fille de la douleur aux prises avec le désespoir.
Electre a quelque chose du Prométhée immobile sur sa base éternelle, et dont le foie déchiré renaît sous la serre infatigable du vautour. Elle vous représente la fatalité qui attend sa proie. Elle n'a rien des humains, sinon les larmes et l'orgueil. Elle aime dans Oreste son frère, qu'elle a sauvé au berceau, la vengeance qui va venir. Elle marche d'un pas dédaigneux à travers tous ces crimes, sans daigner garer sa robe virginale du sang répandu dans la maison des Atrides.
Si donc vous faites silence en présence de ces immenses douleurs, vous entendrez retentir à votre oreille épouvantée ces histoires multiples de meurtres, d'incestes, de poison, de parricide; Electre ne sera contente que lorsqu'elle assistera à l'hécatombe de sa famille, sûre de descendre à son tour dans la tombe où sont précipités tous ces morts. Grande image et fatale image! une de ces
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créatures qui n'ont pas d'ombre, tant la lumière les environne de toutes parts : à leurs pieds la lueur de l'enfer; sur leur tête la limpide clarté du soleil. Qu'elle est grande et belle, Electre, dans les trois tableaux des trois grands maîtres : Eschyle, Sophocle, Euripide! Soit que le poëte Eschyle, le vieux soldat de Marathon, de Salamine et de Platée, introduise l'héroïque et implacable princesse dans ses drames pleins de batailles et de tumultes, soit que le poëte Sophocle enveloppe l'âme inébranlable d'Electre dans l'ampleur dithyrambique, poëte couronné vingt fois par tous les peuples de la Grèce, ou bien soit que le sceptique Euripide, Euripide le railleur, qui avait donné aux Grecs soixante-quinze tragédies, fasse d'Electre l'héroïne d'une fable touchante, plus voisine du drame comme on l'entend aujourd'hui que delà tragédie expliquée par Aristote... Electre sort victorieuse, animée et toute-puissante de son inflexible et chaste passion!
Entendez-vous cependant, sur le seuil du palais des Atrides, le choeur des femmes étrangères qui ont suspendu leurs harpes plaintives aux saules de TEurotas? Comme il ne s'agit pas ici d'une action dramatique, elles pleurent. Seule une voix répond à leurs plaintes, la voix d'Electre. Parvenue au tombeau d'Agamemnon, Electre invoque
les dieux souterrains; elle accomplit les sacrifices. Écoutez! La tragédie, en ce moment, est une ode qui se chante en l'honneur des dieux. Toute cette élégie dialoguée d'Eschyle conserve un grand caractère de mysticisme, et le peuple d'Athènes ne réclamera pas cette fois contre l'oubli des dieux. Nihil ad Bacchwn. Quoi ! disait-il souvent aux tragédies d'Euripide, dans ces fêtes vous oubliez le dieu qui les institua! Toute la lamentation d'Eschyle se poursuit à travers les imprécations, les menaces, les croyances d'un poète qui croit à la vengeance humaine encore plus qu'à la prudence d'en haut.
Dans la tragédie d'Eschyle, nous arrivons scène par scène, c'est-à-dire strophe par strophe, à l'accomplissement de la destinée qui domine les hommes et les dieux. C'est quelque chose d'étrangement solennel, cette histoire de meurtres et de violences qui sera suivie bientôt d'un meurtre horrible : un fils qui tue sa mère! Les songes, les visions, les tonnerres, les lugubres histoires, Scylla arrachant le cheveu d'or de son père endormi, servent de lugubre repos à cette action qui marche à pas lents et couverte de crêpes, comme une procession funèbre. De temps à autre, la nourrice d'Oreste ajoute, par ses lamentations, à toutes ces douleurs. A la fin, le meurtrier Égisthe tombe
égorgé comme la victime attendue. Clytemnestre aux pieds de son fils implore en vain la grâce et la pitié d'Oreste... Oreste est inflexible comme les Furies; il frappe, et voilà qu'il a payé parle sang de sa propre mère le sang de son père égorgé par Egisthe. Athéniens d'Athènes, battez des mains, ceci est du véritable grec, c'est plus grec que Sophocle lui-même, c'est de l'Eschyle.
Au cinquième acte de cette élégie, Electre se repaît de sa vengeance. Les deux cadavres expiatoires sont exposés à la clarté du jour, afin que le fils parricide atteste les dieux et le peuple de la vérité et de la justice de sa vengeance. Alors arrivent les Furies, c'est-à-dire que le remords s'empare aussi de ce cœur parricide. Crains les chiens irrités! s'écriait Clytemnestre. Tout s'arrête alors. Aux prochaines solennités ce même Eschyle vous présentera dans un nouvel hymne, Oreste poursuivi des Furies, un de ces procès de la religion, de la politique et de la morale que le peuple d'Athènes se plaisait à évoquer tour à tour devant ses comédiens, ses philosophes, ses magistrats et ses rhéteurs.
Si l'Electre d'Eschyle est un chant funèbre,
c'est toute une fable, Y Electre d'Euripide ! On y
retrouve le poète qui invente des incidents, qui
cherche des péripéties, qui s'éloigne de l'autel des
dieux pour se mieux rapprocher du théâtre. Dans le drame d'Euripide, Electre est mariée à un gentilhomme de Mycènes, pauvre et loyal, qui respecte en sa femme la fille de ses rois. La noble Electre, restée chaste et pure sous l'humble toit qu'elle habite, partage les travaux de son mari : elle va aux champs, elle va à la fontaine, elle porte fièrement l'amphore remplie à la source voisine; il y a dans cette Electre des champs quelque chose d'humble et de charmant tout à la fois, d'un effet irrésistible. Autant la première Electre, celle d'Eschyle, est terrible, autant celle de Sophocle est éclatante ! On se prosterne aux pieds de l'Electre de Sophocle ; on pleure, on est surpris au charme de l'Electre d'Euripide. L'hymne plus humaine d'Euripide touche à la bucolique; on dirait que tout le premier acte est une idylle doucement murmurée à l'ombre des buissons, pendant que les oiseaux chantent leurs madrigaux mélodieux, comme dit un des héros de Shakespeare.
Suprêmes enchantements d'une poésie où la terre et le ciel se rencontrent d'une façon divine! Aussi bien nous allons, comme en pèlerinage, à la fontaine d'Euripide. Or la fontaine dans laquelle l'Electre d'Euripide plongea sa cruche élégante murmure autour du tombeau d'Agamemnon comme une plaintive et mélancolique chanson
qui n'a rien de menaçant ou de funeste. A cette source sacrée se rencontrent Oreste et sa sœur ; mais ici s'arrête enfin ce prélude champêtre. Soudain quels terribles accents! quel funèbre et sanglant dialogue entre le frère et la sœur !
« Auras-tu la force de m'aider à égorger ma mère ? s'écrie Oreste. — Compte sur moi ! » répond Electre. On dirait l'écho des imprécations d'Eschyle. En ce moment vous cherchez en vain TÉlectre de tout à l'heure, l'Electre de la chaumière, la jeune Baucis du jeune Philémon : vous retrouvez la Furie obéissant à la fatalité. Tout ce détail minutieux des travaux et des félicités champêtres n'était qu'un leurre du poëte : habile artiste, il avait longtemps réfléchi sur les difficultés de son art. Eschyle en comprenait énergiquement tous les principes; Euripide en savait tous les secrets; Sophocle en a découvert toutes les grâces, toutes les beautés.
Laissez cependant le poëte Euripide célébrer les fraîches campagnes qu'arrose l'Inachus, la sombre nuit, mère des astres d'or, le joyeux matin, comme dit Roméo, la pauvreté bienveillante du toit rustique; il n'en sera que plus violent à maudire les crimes de la fille de Tyndare. Comme un grand poëte qu'il était, comme un vrai poëte bien disposé pour le drame, Euripide savait la
toute-puissance de deux idées opposées Tune à l'autre; il aimait le détail; l'ornement ne lui déplaisait pas, et cela le charmait de montrer à son peuple les robes phrygiennes que retiennent des agrafes d'or. Il en voulait à l'attention en même temps qu'à l'esprit de son auditoire ; il était suivi et précédé de sentences, de moralités, de paradoxes, parfois même de ces fortes impiétés qui n'ont jamais trop déplu au parterre de Paris non plus qu'à celui d'Athènes.
Dans le récit d'Electre , pendant qu'Eschyle s'arrête pour se rappeler tous les crimes des Atrides, Euripide, plus bienveillant, célèbre la gloire des rivages troyens, les conquêtes des Argonautes, et les Néréides qui dérobent à V enclume d'or les armes d'Achile.
De son côté, le chœur chante sur un mode moins plaintif; les personnages épisodiques commencent à se montrer; l'ironie,. en plein drame, se fait jour, et le poëte Euripide n'est content que lorsqu'il s'est moqué de son antagoniste, de son maître... le vieil Eschyle. En un mot, toutes sortes de grâces hospitalières sont répandues dans le récit déjà compliqué de notre poëte; il vous indique les moindres difficultés, les plus légères nuances, jusqu'à ce qu'enfin, dans ses murmures poétiques, s'élève la grande clameur, se dressent
le grand crime et la fatale vengeance : Clytemnestre égorgée ! Égisthe égorgé ! Electre heureuse !
« Joignez-vous à nos chœurs, chère princesse; sautez de joie comme un faon léger qui d'un rapide élan a franchi les rives de l'Alphée, ô lumière ! ô char étincelant du soleil! » Si bien que l'élégie champêtre devient une fanfare. Et comme les femmes grecques applaudissaient à cette imprécation d'Electre: « Ma mère! de toutes les femmes grecques vous êtes la seule qui ayez jamais formé des vœux contre la patrie. » On raconte que pour ses insolences Euripide a été fustigé par les matrones athéniennes... mais elles ont dû vivement l'applaudir ce jour-là, tant c'était une passion vraie, l'amour et l'enthousiasme pour une patrie adorant à de si beaux autels les dieux de Ylliade, et qui donnait de si grandes fêtes à ses enfants.
Le drame ^Electre, dans Euripide, se termine par l'entremise des deux frères Castor et Pollux, ce démenti .divin à la fable d'Atrée et de Thyeste. Le merveilleux plaisait à ce grand poëte, il ne plaisait pas moins à ce peuple, enfant du génie. L'Athénien aimait cet esprit, cette imagination, cette abondance, ces magnificences du spectacle, cette fantaisie, si l'on peut se servir d'un mot si nouveau à propos de ce chef-d'œuvre impérissable de la douleur et de la majesté antiques.
La véritable Electre, l'héroïne inspirée, éloquente, lugubre, entourée d'intérêt, de pitié, de respect, de cette majesté du malheur qui s'attache à toutes les idées vraiment grandes, battez des mains, c'est l'Electre de Sophocle ! Elle domine toutes les héroïnes de son nom, à peu près comme fait la Vénus de Milo, placée sur la table ambulante des marchands de plâtre, au milieu de toutes sortes de Vénus accroupies. Le souffle inspirateur, la vie éternelle anime encore, après trois mille années, cette grande image. Le ciel d'Athènes, et la terre, et la mer, et toute cette nature exquise, respirent dans la composition de Sophocle. Moins féroce que l'Electre d'Eschyle, et plus simple que celle d'Euripide, l'héroïne de Sophocle se présente à nous entourée de toutes les grâces et de toutes les grandeurs. C'est quelque chose de si vivant, de si vrai, un si noble instinct, un si fier courage, un cœur animé de sentiments si tendres et si furieux, une émotion si intime enfin, que rien ne saurait se comparer à cette illustre et excellente tragédie.
L'Electre de Sophocle se vante elle-même d'être une princesse bien née; ainsi elle se fait à ellemême une louange insigne, une louange que l'on dirait réservée aux princesses de Racine. Elle occupe une immense place dans la tragédie; elle
l'occupe simplement, naturellement, parce qu'zï faut, c'est un mot cTAristote, il faut que Clytemnestre meure.
En puis, quelles merveilles dans le détail de cette œuvre immense! Un goût exquis, un art parfait; le dialogue est clair, triste et sérieux, saus aucune des recherches d'Euripide, aucune des violences d'Eschyle; les sentiments s'élèvent à mesure que se perfectionne l'art du poëte. Ce jour-là le génie de l'Attique devait atteindre une sphère haute et calme qu'il n'avait pas même espérée.
En effet, dans cette Electre, la lutte de Clytemnestre et de sa fille est pleine d'énergie, et cependant elle ne dépasse pas les justes bornes; la mère se montre enfin, la fille aussi se montre. On dirait que l'Iphigénie égorgée par Calchas projette sur sa sœur une ombre favorable, quelque chose qui ressemble à la résignation :
« Prenez ces cheveux, c'est tout ce qui me reste, et leur désordre atteste ma douleur. Prenez aussi ma ceinture, la ceinture d'une vierge esclave : mais elle peut servir pour les bandelettes de son tombeau. » Toutes ces indications merveilleuses, noire Voltaire, avec son seul esprit, les a comprises; il a deviné la tristesse sincère, l'émotion maternelle, la haine vengeresse, la patience de
TÉlectre de Sophocle; il aura pleuré à cette scène de reconnaissance que pourtant il a manquée, car lui aussi il a voulu refaire Electre après ces trois poètes immortels.
En même temps il entendait chanter, dans les vers du poè'te grec, les oiseaux du ciel; il admirait avec toutes les passions de son âme et toute l'intelligence de son cœur cette illustre image de l'urne d'Oreste, éloquent prétexte à tant d immenses douleurs. Il avait compris cette amitié triste, sainte et maternelle du frère et de la sœur, deux proscrits, et sans doute il fut touché de la sincérité de ce dévouement, de la vive ardeur de cet enthousiasme. Il a suivi le poëte dans son vol quand il désigne comme un inspiré remplacement de sa tragédie, Argos, le Lycée et les bois d'Apollon, le temple de Junon, Mycènes et le palais ensanglanté des descendants de Pélops!
Certes, Voltaire a vu tout ce chef-d'œuvre ; il Ta compris, il Ta aimé, il s'est pénétré de ces grandes passions, éternelles comme le cœur humain; cependant toutes ces magnificences qu'il comprenait si bien, toutes ces douleurs sur lesquelles il a pleuré, il les a gâtées comme à plaisir. De ces trois poètes, Eschyle, Euripide, Sophocle, torturés dans le même sens, il a voulu faire un seul poëte... il a fait Voltaire! Il emprunte à
Eschyle ses Euménides, à Euripide la richesse et le détail scénique, à Sophocle la vivacité, l'inspiration, l'élégance, et de ces trois belles œuvres d'une simplicité si différente il compose je ne sais quoi de triste, de diffus, d'impossible! une déclamation! « Applaudissez, disait-il, c'est du Sophocle! »
Ce n'était pas du Sophocle, ce n'était pas de l'Euripide, encore moins de l'Eschyle : c'était un étrange assemblage de toutes sortes d'admirations confuses, un pêle-mêle de divers styles mal combinés. On dirait, à relire Oreste, l'improvisation d'un homme qui s'est procuré chez un marchand d'antiquités les diverses parties d'un costume du temps de Périclès, et qui se veut promener dans la rue les sandales à ses pieds, le manteau sur les épaules, débraillé, à demi-nu. On a beau dire : « Je me fais Athénien... » On ne se fait pas Athénien! ou bien on s'empoisonne soi-même avec les mets les plus exquis de la cité d'Aspasie et d'Anitus, comme cela est arrivé à Mme Dacier le jour où elle a entrepris ce repas athénien qui pensa les laisser, elle et ses convives, sur le carreau de la salle à manger.