HALTE
Avec elle, ma vie était faite; chaque instant était pour moi une vie à part, chaque coin de terre était un monde. Avec Charlotte, j'étais un homme simple, un homme heureux. Chaque saison avait pour moi ses plaisirs. L'été^ je parcourais avec elle les forêts, les plaines, toute la campagne; nous nous arrêtions souvent' au bord d'un ruisseau, au sommet de la montagne, sur la clairière de la forêt. Faisons halte, dételons nos chevaux, dressons la table sur le gazon; assiedstoi près de moi, Charlotte; notre guide s'appuie sur la voiture, et le voilà qui dévore les feuilles politiques, pesant les destins des empires, mettant l'Europe en équilibre^s'émerveillant sur le destin des rois qui s'en vont par les chemins, cherchant
un gîte qu'ils ne trouvent pas. Ainsi notre grand politique attend patiemment que le dîner s'apprête, pendant que Fenfant joue, que le bœuf rumine, que le chien aboie, que le grillon caché dans rherbe chante sa chanson de midi, que l'araignée dresse ses filets dorés comme Tarc-en-ciel. Comprends-tu qu'il y eût là du bonheur, Charlotte?
Charlotte, le bonheur, c'est le repos, c'est ce rêve sans sommeil que nous donne l'ombre; c'est ce calme à demi bruyant qui n'a rien du calme effrayant des ténèbres; c'est le mouvement de ce monde invisible qu'on peut rencontrer partout, dans les calices des fleurs, au sommet des arbres, dans le gazon, dans la vigne qui grimpe partout; la vie avec toi, avec celle qu'on aime, avec la femme qui vous regarde, qui vous sourit, qui vous parle : voilà comme je me faisais mon bonheur.
Et après le repas, après le sommeil, quand l'ombre s'étend dans la plaine, c'est plaisir de reprendre sa route, d'atteler de nouveau ses bons chevaux reposés, de remonter dans la champêtre voiture; de se sentir cahoter auprès de celle qu'on aime, d'entendre ses cris d'effroi à la descente, de se rapprocher d'elle pour la mieux rassurer, et de la presser dans ses bras à chaque cahot.
Hélas ! c'est toi qui n'as pas voulu, Cliarlotte. Mais je pars.