CHAPITRE XVIII
Courage!
(Caton.)
! u voulez-vous aller ? « demandai-je à mon autre pratique, quand je fus un peu remis de mon émotion.
Henriette ne répondit rien; elle me regarda d'un air étonné, comme si elle n'eût pas encore songé qu'elle devait aller quelque part; la malheureuse, en effet, n'avait plus d'asile; n'aguère, avant d'entrer à l'hôpital, elle avait encore une maison charmante, un boudoir doré, toutes les commodités du luxe, et ces lentes promenades à l'heure de midi au milieu de la rue Vivienne, si chères à une jolie femme quand, s'arrêtant à chaque magasin nouveau, et recueillant les murmures flat-
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teurs des jeunes ouvrières qui Tencombrent, elle choisit entre mille objets, essaye un chapeau, puis une autre, ajoute ou retranche une fleur, compose sa parure d'une simple gaze ou d'une riche broderie, et, après quatre heures de ce travail, charge son coureur de cartons, et remonte dans sa voiture pour se parer le soir de ces brillantes frivolités.
Mais elle avait été ignominieusement chassée de cet asile, une autre foulait aujourd'hui ces somptueux tapis, ce lit magnifique, cette ottomane mystérieuse ; une autre qu'elle, au milieu de vingl convives, présidait à cette table délicate et si bien servie; pour une autre ces meubles précieux, ces peintures voluptueuses, ces diamants éblouissants, ces laquais soumis, ces chevaux fringants et ces armes mensongères aux panneaux de la voiture.
A présent où ira-t-elle? Quelle maison voudra la recevoir, si pauvre, si faible, si mal vêtue? Et elle repassait dans sa mémoire toute sa vie, pour savoir où elle irait; moi, j'attendais patiemment; ce combat d'un nouveau genre m'intéressait : j'étais bien aise d'apprendre où pouvait se rendre une jeune fille qui sortait de la rue Saint-Jacques.
Cependant elle cherchait à se rappeler les jeunes hommes qui jadis l'entouraient de leurs protestations et de leurs hommages, mais aucun de ces hommages ne lui parut assez sincère pour qu'elle
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osât s^ fier dans le dénûment où elle se trouvait. Elle avait eu beaucoup d^amies, mais elle n'en avait aimé aucune; et d'ailleurs, dans ces chances si multipliées de misère et d'infamie qui poursuivent une femme, elles étaient peut-être tombées à son niveau. Puis elle cherchait à se rappeler certains conseils qu'on lui avait donnés à l'hôpital, une protectrice à laquelle on l'avait mystérieusement adressée, un asile qu'on lui avait recommandé avec chaleur; elle ne retrouva, après bien des efforts, que le nom sans l'adresse, tant c'était là une fille imprévoyante et comptant sur sa fortune. Avec ce nom je m'avançai sur le boulevard, ne sachant en aucune manière de quel côté je devais tourner; et je me dirigeais naturellement vers le quartier le plus riche et le plus corrompu, quand au milieu de la route je rencontrai heureusement quelques militaires, de beaux soldats de la garde, donnant le bras à des filles de trois pieds, d'une horrible figure, et aussi fiers que s'ils avaient eu des princesses. « Messieurs, criai-je aux soldats, seriez-vous assez bons pour me dire où demeure M"" Julie S*** ? » La question les embarrassa"; Plus heureux que moi, ils connaissaient fort bien le nom de cette demeure; ils en avaient souvent entendu parler comme on parle chez les vrais croyants du paradis de Mahomet ; mais m'in-
diquer au juste Tadresse que je cherchais, cela leur était impossible. Suspendues à leurs bras, et toutes mortifiées de n^étre pas plus savantes, leurs filles restaient immobiles. A la fin, relevant sa moustache : « Si Agathe ne peut pas vous donner cette adresse, me cria un caporal, il faudra que vous alliez la demander à mon lieutenant, qui pourrait y aller les yeux fermés. »
Cependant Agathe, qui était restée en arrière, arrivait lentement, majestueusement, en véritable femme comme il faut qui se mésallie, qui a un chapeau, des gants et un cachemire. Je la saluai profondément : « Pourriez-vous m'indiquer la demeure de Julie S***, Mademoiselle, si tant est, comme l'assure le caporal, que vous la connaissiez?— Si je connais Julie S***! reprit mademoiselle Agathe, Dieu merci, on est faite pour la connaître, et si je voulais bien, je la connaîtrais mieux encore ! Puis elle relevait fièrement la tête et le corps, et le bas de sa robe qui commençait à être raisonnablement fangeux, ce Ainsi, Mademoiselle , vous aurez la bonté de m'indiquer cette adresse? — Pour qui me prenez-vous? reprit M"® Agathe les yeux en feu. — Allons, allons, Agathe, sois bonne fille, ajouta le caporal, ne te fais pas prier pour rendre un service à un jeune homme; que diable ! il faut bien que tu lui montres que
nous connaissons de la bonne société, quelque chose d'élevé, et non pas seulement de petites filles sans consistance, qui n^ont pas quitté le faubourg paternel. » Les pauvres filles se mordirent les lèvres; M"^ Agathe composa un gracieux sourire, et de son index, dont Tongle long et noir s^était fait jour à travers le gant de chamois : « Vous irez tout droit devant vous, me dit-elle, au bout de l'allée vous tournerez à droite jusqu'au Palais- Royal, et la troisième rue à gauche vous serez à la porte de Julie. » En écoutant cet itinéraire, le capo* rai était fier de sa compagne, les soldats étaient fiers de leur caporal, moi-même j'étais fier d'avoir trouvé, et tout d'abord, une demeure qui n'était certainement pas dans V Almanach ; et voilà comment chacun entend la gloire à sa manière.
Cependant, tout en guidant mon cheval, j'examinais Henriette, cherchant à m'expliquer son immobilité et son assurance; pourtant il était manifeste qu'elle allait jouer un grand rôle et qu'elle avait le pied levé pour descendre encore d'un cran dans le vice; selon moi, c'était là un horrible secours; à la voir, on eût dit qu'elle accomplissait un facile devoir; pour moi, qui par la force des choses la conduisais dans cette route fatale, moi, instrument aveugle dont elle se servait pour accomplir sa destinée, moi qui l'avais vue si inno-
cente et si libre, je me sentais le frisson en songeant que j'allais être le témoin de la dernière transaction que puisse faire une femme, le témoin de cette vente inouïe dans laquelle elle se livre au premier venu, pour une robe et pour un morceau de pain. Quand nous arrivâmes dans la rue de Julie, je reconnus sa maison au calme qui Tentourait, à sa porte mystérieusement entr'ouverte, aux regards curieux des passants, à ses carreaux brisés. Nous entrâmes: Tescalier était sombre et sale, une vieille femme qui portait le deuil, je ne sais de qui, nous reçut et nous introduisit dans un vaste appartement ; quoiqu'il fît grand jour, cette chambre était éclairée par une lampe, dont le douteux reflet livrait un triste et languissant combat à un rayon de soleil d^automne pâle et pluvieux, qui pénétrait à travers un trou pratiqué tout au haut des volets : ainsi Texigeait le préfet de police, c'était ce qu'il avait I trouvé de mieux pour le maintien des mœurs. Autour d^une table de ce repaire étaient assises trois femmes qui paraissaient discuter un livre de commerce, balancer les profits et les pertes : c^étaient les associées de l'entreprise, deilx mères de famille qui faisaient leurs comptes avec beaucoup de conscience et de scrupule. La femme du milieu avait apporté dans cette société en commandite Tautoriré de son nom et sa vieille expérience , c'est ellô
qui la première adressa la parole à Henriette. Pour moi, retiré dans un coin, je ne perdais pas un mot de la conversation.
tt Vous voulez être des nôtres? lui demandât-elle, pendant que ses acolytes considéraient la néophyte avec une scrupuleuse attention.
— Oui, Madame, répondit respectueusement Henriette; elle se tut: en même temps on examinait sa taille, sa main, son bras, toute sa personne, et cette tête souffrante et amaigrie.
— Cest une assez belle personne, dit la plus jeune des femmes, on peut en faire quelque chose, mais il faudra prendre beaucoup de soin ; d'abord elle est trop maigre et trop pâle, et ensuite toute nue, les cheveux mal en ordre, des doigts allongés horriblement: évidemment, elle sort d'un hôpital, et s'il en était besoin, je lui dirais d'où elle sort.
— Peu importe, reprit celle qui était à droite; vous savez bien, ma chère amie, que les plus honnêtes filles peuvent y aller, et il faut espérer que cette leçon lui profitera. » Puis, s'adressant à la postulante : « Il me semble, ma belle amie, que je ne vous ai vue encore nulle part.
— En effet. Madame, c'est que la première fois que...
— Tant pis, reprit la maîtresse, vous aurez con*
tracté autre part des idées de luxe et d^indépendance qui ne peuvent pas cadrer avec la tranquillitédecette maison ; cependant, Mesdames, à tout péché miséricorde, voici une pauvre fille qu^il faut encourager; si nous la prenons, que voulez-vous qu'on en fasse ?
— Mon avis est, dit la première, qu'on en fasse unegrisette : d'abord, nous en manquons; et ensuite, rien ne prend un grand seigneur ou un homme ennuyé comme le petit bonnet et le tablier noir; ajoutez encore que c'est un costume peu dispendieux pour la maison.
— Pour moi, dit l'autre, je trouve que rien n'est usé comme les grisettes. Parlez-moi d'une bourgeoise: la robe de soie, le chapeau de pluche, les gants noirs, une forte odeur de musc et d'ambre, Tair décent, et il y a de quoi tourner toutes les têtes des étudiants et des marchands en détail.
— Oui, reprit sa compagne, mais ces marchands sont avares, ces étudiants sont tapageurs; et d'ailleurs mademoiselle est trop jeune pour être bourgeoise ; ce sera bon dans cinq ou six ans d'ici. J'aimerais mieux lui voir une robe de grande dame, le cou découvert, des marabouts dans les cheveux, et notre respectable Félicité à ses côtés pour lui servir de mère le soir.
— Je suis lasse, reprit Julie S***, qui écoutait, je
suis lasse de toutes ces princesses, elles nous ruinent en gazes et en dorures; rien n^est pénible comme de voir ces belles robes nous revenir couvertes de boue; je n'en veux plus, et à la place de mademoiselle, j'aimerais mieux une jolie robe de paysanne, les bras nus, la croix d'or, les cheveux retroussés, le chapeau de paille, et cette nonchalance villageoise qui certainement lui siérait bien! »
A ces mots, je m'élançai de mon siège, je résolus de faire une dernière tentative pour arracher la malheureuse à ce repaire. « Oui, oui, m'écriai-je, une robe de bure, un simple chapeau de paille, un léger mouchoir de laine, les fraîches couleurs de la santé, une jeune et jolie paysanne qui descend à peine de son âne, et je l'emmène avec moi. »
Les trois femmes se regardèrent avec frayeur. « Nous ne forçons pas mademoiselle, me dit la maîtresse, si elle veut avoir une robe de velours, elle l'aura ce soir ! »