‹ Œuvres diverses de La FontaineChapitre 115 sur 115 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

HARPAJÈME, HORTENSE

Ma cousine, en ces lieux, de la part d'Harpajème^,

1. Commo Arnolphc à Agnùs dans dans uno chambre à ne point voir 1(3 l'Ecole des femmes, dont La Fontaine monde ».

se souvient. 3. Harpajéme s'est travesti et a

2. Le portrait est un peu ciiargé, pris les dcliors d'un cousin pou connu et tient plus du Barlholo de Beau- d'Hortense pour la forcer à lui déclamarchais que de l'Arnolpho de Mo- rer ses sentiments. Hortcnse vient li(;re ou mémo de son Sganarollo, qui de l'apprendre et a résolu de s'en garde pourtant Isabelle « toujours venger en ne cachant rien au faux

Je viens pour vous porter à l'hymen. 11 vous aime. Dès vos plus jeunes ans on vous marqua ce choix : Votre père, en mourant, vous imposa ces lois; Mais vous, d'une amour folle étant préoccupée, Vous rendez du défunt la volonté trompée ; Et le pauvre Harpajème, au lieu d'affection. N'a vu que haine en vous, et que rébellion.

HORTENSE

Il est vrai, son humeur a rebuté la mienne :

Mais, Monsieur, ce n'est pas ma faute : c'est la sienne.

HARPAJÈME

Gomment?

HORTENSE

Nous demeurions à huit milles d'ici.

Je n'avais jamais vu que lui seul d'homme : ainsi. Je me comptais toujours compagne de sa couche : Quoiqu'il me parût froid, noir, bizarre, et farouche, Sans amour, il est vrai; toutefois sans ennui. Présumant que tout homme était fait comme lui. Mais, loin de me tenir dans cette erreur extrême, A me désabuser il travailla lui-même; Et j'appris par ses soins, avec quelque pitié. Qu'il était des moi'tels le plus disgracié.

HARPAJÈME

Quoi! lui-même? Gomment?

HORTENSE

Vous le savez, mon père De son pouvoir sur moi le fit dépositaire. Et mourut. Peu de temps après la mort du sien,

Harpajème de la haine que le vérita- dans VÉcole des femmes, par son rival

ble Harpajème lui inspire. Ce qui fait qui ne le connaît pas, mais par celle

l'originalité de la scène, c'est que le qu'il aime et qui n'ignore pas ce

jaloux est ici torturé, non pas, comme qu'elle fait.

LK TIIÉATHIC 325

Ilarpajème, héritier et maître d'un grand bien, D'avoir place au sénat* conçut quelque espérance. Il voulut faire voir son triomphe à Florence, M'y traînant avec lui, malgré moi. Dans ces lieux. Mille gens bien tournés s'offrirent à mes yeux, Qui de me plaire tous prirent un soin extrême. Faisant réflexion sur eux, sur Harpajème, Que vis-je? Ah! mon cousin, quelle comparaison ! L'erreur en mon esprit fit place à la raison ; Mon jaloux me parut d'un dégoût^ manifeste, Et je pris sa personne en haine.

HARPAJÈME, à part.

Je déteste

HORTENSE

Quoi donc! ce franc aveu vous déplaît-il? Comment! Est-ce que je m'explique à vous trop hardiment?

HARPAJÈiME

Non pas, non pas.

HORTENSE

Je vais me contraindre.

HARPAJÈME

Au contraire :

De ce que vous pensez il ne faut rien me taire. Si vous voulez, pesant l'une et l'autre raison. Que je fonde une paix stable en votre maison, Vous devez me montrer votre âme toute nue, Ma cousine.

HORTENSE

Oh! vraiment j'y suis bien résolue.

Avant que d'épouser Harpajème aujourd'hui,

1. Il ne faut pas oublier qu'Harpa- 2. Cx'St-à-diro manifestement in-

jéme est de Florence, capitale d'une capable d'inspirer autre chose que

ancienne république dont les Médicis du dégoûti avaientfaitle grand-duché deToscane.

F. H. — La Fontaine. 19

326 ŒUVliES DIVlîllSES DE LA FONTAINE

Afin que vous jugiez si je dois être à lui,

De tout ce que j'ai fait, de tout ce qu'il m'inspire,

Je ne vous tairai rien Mais n'allez pas lui dire.

HARPAJÈME

Oh ! non, non. Revenons à la réflexion. Vous fîtes dès ce temps le choix d'un galant?

Non :

Jamais d'en choisir un je n'eusse eu la pensée ; Mais Harpajème, épris d'une rage insensée. Poussé par un esprit ridicule, importun, A son dam*, malgré moi, m'en fit découvrir un.

HARPAJÈME

Vous vei'rez que cet homme aura tout fait.

HORTENSE

Sans doute ^ Car, me voulant contraindre à prendre une autre l'oute, Pour m'ôter du grand monde, il me fit enfermer. J'étais à ma fenêtre à prendre souvent l'air* ; D'un logis près, un homme en faisait tout de même : Je ne le voyais pas d'abord; mais

HARPAJÈME

Harpajème Vous le fît découvrir, n'est-ce pas ?

HORTENSE

Justement.

Il me dit, tourmenté par son tempérament. Que sans doute cet homme était là pour me plaire,

1. Dam, dommage (damiium), n est Quoi? Madame, est-ce ainsi qu'il faut

plus usité que dans cette locution. „,.,,.., "• „ ■ .

'„„, „.,r. •• Et faut-il perdre ainsi des menaces eu Imrt

2. En/er/ncr, c air. Ménage, qui si- ,, ,,■.. t^oo oo/\ ,',.', ° i, CoRNEiLLii, jVedee, V. 283-284 .

gnale plusieurs de ces rimes chez ^ '

Malherbe, les aispelle des rimes nor- Dans le Menteur {v. 1751) i'air rime mandes. avec parler.

LK THÉATHE 327

Va m'ordonna surtout, fulminant* de colère, De ne plus me montrer lorsque je l'y verrais. Instruite à ce discours de ce que j'ignorais, A me montrer encor je me plus davantage ; Et je vis qu'Harpajème avait dit vrai.

HARPAJÈME, à part.

J'enrage !

HORTENSE

Cet homme enfin, Monsieur, dont Timante est le nom. Me fit voir en ses yeux qu'il m'aimait tout de bon. Il est jeune, bien fait; sa personne rassemble Dans leur perfection tous les bons airs^ ensemble; Magnifique en habits, noble en ses actions. Charmant

HARPAJÈME

Passez, passez sur ses perfections; Il n'est pas question de vanter son mérite.

HORTENSE

Pardonnez-moi, Monsieur. Dans l'ardeur qui m'agite. Il me semble à propos de vous bien faire voir Que celui pour qui seul j'ai trahi mon devoir. Possédant dignement tout ce qu'il faut pour plaire, A de quoi m'excuser de ce que j'ai pu faire. Tiuiante est en vertus, et j'en suis caution. Tout ce qu'est Harpajème en imperfection.

HARPAJÈME A part. A Hortense.

Que nature pâtit! Mais poursuivons Peut-être

Cet amant vous revit encore à la fenêtre ?

1. Fulminer, laxieev la foudre, ton- 2. On dit plutôt, même au xvii» sié-

ner, s'emporter contre. Mais fulminer clo.le bon air (assez voisin du bel air),

de est une locution rare et qui no au singulier, le mauvais air, pour :

semble pas d'une correction irrd- les manières distinguées,les manières

prochable. extravagantes.

HORTENSE

Non; je ne le vis plus : mon bourru, mécontent, Fit, de dépit, fermer ma fenêtre à l'instant.

HARPAJÈME

Ah! le bourru! Mais

HORTENSE

Mais, pour punir sa rudesse, Timante en un billet m'exprima sa tendresse, Et me le fit tenir, nonobstant mon jaloux*.

HARPAJÈME

Comment?

HORTENSE

Prenant le frais tous deux devant chez nous. Deux petits libertins 2, qui mangeaient des cerises. Vinrent contre Harpajème, à diverses reprises. Riant, chantant, faisant semblant de badiner. Ils jetaient leurs noyaux l'un après l'autre en l'air^ : Un noyau vint frapper Harpajème au visage. Il leur dit de n'y plus retourner davantage. Eux, sans daigner Touïr, en jetant à l'envi. Cet agaçant noyau de plusieurs fut suivi. Harpajème à chacun redoubla ses menaces. Riant de lui sous cape, et faisant des grimaces, Malicieusement ces petits obstinés Ne visaient jdIus qu'à lui, prenant pour but son nez. Transporté de colère et perdant patience, • Harpajème après eux courut à toute outrance. Quand d'un logis voisin Timante étant sorti, De cet heureux succès aussitôt averti.

Il me donna sa lettre, et rentra dans sa cage.

1. Comparez V École des femmes, en religion et en morale, ou d'efironté), III, 4. s'appliquait aux écoliers qui préfé-

2. Libertin (de libertinus, esclave raient le jeu au travail.

affranchi, d'où le sons d'indépendant 3. Voyez, sur cette rime la note 9.

LK tiii'atrf, 329

Marpiijèrne revint, essoufflé, tout en nage, Sans avoir joint ces deux espiègles : enroué. Fatigué, détestant' de s'être vu joué, Il en pensa crever de rage et de tristesse. Comme je ne veux rien vous cacher, je confesse Que je livrai mon âme à de secrets plaisirs , De voir que mon jaloux fut, malgré ses désirs, La fable d'un rival, et la dupe

HARPAJÈME, à part.

Ah! je crève

A Hortense.

De répondre au billet vous n'eûtes pas de trêve?

HORTENSE

D'accord; mais il fallait trouver l'invention De le pouvoir donner.

HARPAJÈME

Vous la trouvâtes ?

HORTENSE

Bon!

Harpajème y pourvut. Pressé par sa faiblesse. Il voulut consulter une devineresse Pour voir s'il serait seul maître de mes appas. Il m'y fit, un matin, accompagner ses pas. A peine sortions-nous, que j'aperçois Timante. Harpajème, à sa vue, aussitôt s'épouvante, Nous observe de près, me tenant une main; Dans l'autre était ma lettre. Inquiète en chemin Comment de la donner je pourrais faire en sorte. Un homme qui fendait du bois devant sa porte A faire un joli tour me fit soudain penser. Dans les bûches, exprès, je fus m'embarrasser :

1 . Dctestant a le sens latin de L'un en stmit, l'autro en lUteale.

niaiidissaiit, pestant contre ceux qui Et La Fontaine lui-même, dans la

l'avaient joué. Corneille a dit, dans fable du Charretier embourbé :

ses Pucsies diverses : Lf voilii qui ilc'Ieelc et juro (le sou mieuï.

Je tombe, et, par l'effet d'une malice extrême.

J'entraîne avecque moi rudement Harpajème.

Tiraante, à cette chute, accourt à mon secours :

Moi, qui mettais mon soin à l'observer toujours.

Comme il m'offrait sa main pour soutenir la mienne,

Je coulai promptement mon billet dans la sienne;

Puis je fus du jaloux relever le chapeau,

Qui dans ce temps cherchait ses gants et son manteau,

Minjuriant, pestant contre la destinée :

Mais, comme heureusement ma lettre était donnée,

Il ne put me fâcher. Crotté, gonflé d'ennui.

Il revint sur ses pas : j'y revins avec lui,

Non sans rire en secret, songeant à cette chute,

De mon invention et de sa culebute^.

HARPAJÈME A part. A Hortense.

Ouf!... Et qu'arriva-t-il de l'un et l'autre tour?

HORTENSE

Timante, instruit par moi, pressé par son amour. Pour me pouvoir parler usa d'un stratagème. Il fit secrètement avertir Harpajème, Par un homme aposté, qu'il voulait m'enlever; Qu'un soir à ma fenêtre il devait me trouver. Et que nous ménagions le moment favorable Pour m'arracher des mains d'un jaloux détestable. Cet avis fit l'effet que nous avions pensé : Par cette fausse alarme Harpajème offensé, Voulant assassiner l'auteur de cet outrage, Étant accompagné de spadassins* à gage,

1. Culebute, orthographe vieillie les Folies amoureuses de Regnard.

pour culbute. 2. A gage est à peine utile après

Et du haut jusqu'au lias je fis la culebute. spada.'!sin,i. Ce mot, tout italien (i^a-

(RiioMKR. Satire XI.) dacino,spada, épée), comme la chose,

Hortense n'a point la naïveté d"A- peut-être, indique le plus souvent un

gnés dans V École des femmes ; elle a bretteur de profession qui met soa

plutôt la rouerie d'Isabelle dans l'fcoic épée, moyennant finaaees, au service

des maris ou nième d'Agathe dans de quelqu'un.

m: TIIKATlilC 3!>l

Fil quinze nuils le guel sous mon appartement;

Et je vis quinze nuits de suite mon amant

Dans celui du jardin, au bas de ma fenêtre.

Par des transports charmants que nos cœurs laissaient

Sans crainte du jaloux exprimant nos amours, [naître.

Nous cherchions les moyens de le fuir pour toujours ;

Et ne nous arrachions de ce lieu de délices

Qu'au moment que du jour on voyait les prémices.

Je me mettais au lit, où, feignant de dormir,

J'entendais mon bourru tousser, cracher, frémir;

Tantôt, venant mouillé jusques à sa chemise;

Tantôt, soufflant ses doigts, transi du vent de bise;

Toujours incommodé, toujours tremblant d'effroi.

C'était, je vous l'assure, un grand plaisir pour moi.

HARPA.TÈME, à part.

Quelle pilule^!

HOUTENSE

Hélas ! ce temps ne dura guère, Et ce ne fut pour nous qu'une fleur passagère : De perdre ainsi ses pas notre bizarre outré. Voyant l'an du trépas de mon père expiré. De son autorité pressa noti'e hyménée.

A refuser son choix me voyant obstinée. Il fit faire un cachot où j'ai passé six mois, Et j'en sors aujourd'hui pour la première fois. Avec ces sentiments, et cette haine extrême, Jugez-vous que je doive épouser Harpajème?

HAUPAJÈME

C'est mon avis. Timante est d'aimable entretien,

Il est vrai ; beau, bien fait, d'accord; mais il n'a rien.

Harpajème est jaloux; j'y consens : il est chiche

1. « La fàrhenso pilulo ! » s'ôoric quand Horaco lui impose ses désaaiissi Arnolplu! (Ecole des femmes. 1, 6) gréahlos confidouces.

332 ŒUVHKS DIVEIISKS Dl". LA FOXTAIXK

De ces tons doucereux ; oui : mais il est très riche. Pour en ménage avoir du bon temps, de beaux jours, Croyez-moi, la richesse est d'un puissant secours. Le cœur qui penche ailleurs en sent quelque amertume; Mais parmi l'abondance à tout on s'accoutume. Vaincre une passion funeste à son devoir, Gest une bagatelle; on n"a qu'à le vouloir. Par exemple, étouffez cette flamme imprudente; N'envisagez jamais qu'avec horreur Timante; Oubliez tout de lui, même jusqu'à son nom. Çà, ma cousine, allons, promettez-le-moi!

HORTENSE

Non.

HARPAJÈME

Comment! non? Et pourquoi?

HORTENSE

Je connais ma faiblesse :

Je ne pourrais jamais vous tenir ma promesse.

HARPAJÈME

Harpajème fait donc des efforts superflus ?

Il sera mon époux; et que veut-il de plus?

HARPAJÈME

Mais vous devez au moins lui montrer quelque estime.

Epouser un mari sans qu'on l'aime, est-ce un crime?

HARPAJÈME

Il vous déplaît donc?

Plus qu'on ne peut exprimer.

HARPAJÈME

Peut-être, avec le temps, vous le pourrez aimer.

Lie THKATUK

HORTENSE

Le temps n'éteindra pas l'ardeur qui mo domine : Je n'aimerai jamais que Timante.

H A H P A .1 È M E , se découvrant.

Ah ! coquine !

Je n'y puis soutenir. Connaissez votre erreur; Et craignez les effets de ma juste fureur.

HORTENSE

Ah! ah! c'est vous, Monsieur? quelle métamoi^phose !

Pourquoi ? Si vous étiez en doute de la chose,

Vous êtes redevable à ma sincérité

De ne vous avoir pas fardé la vérité.

Voilà quelle je suis, par votre humeur jalouse.

Et quelle je serai, si je suis votre épouse.

HAKPA.TÈME

Votre malice en vain s'applique à l'éviter : Je sei'ai votre époux pour vous persécuter, Pour vous rendre odieux et Timante et la vie. A vous faire enrager je mettrai mon génie*.

1. Mon génie, tous les talents dont la nature a pu me douer, tous les efforts dont je suis capable. — Bien tju'Harpajcnie soit un odieux tyran, il n'est qu'un tyran de comédie, que nous aurons plaisir à voir dupé.

Néron nous laisse une impression tout autre de terreur lorsqu'il s'écrie, à la lin du second acte de Britannicus : Elle aime mon riva], je ne puis l'ignorer. Mais je mettrai ma joie à le désespérer :

Je me fais de sa peine une image charmante. Il La petite comédie du Florentin a toujours passé pour un chef-d'œuvre.

Voltaire la préférait à la plupart des petites pièces de Molière » (.T.-B.

Rousseau^. A la fin de ce petit acte, un exempt, tout comme au dénouement de Tartuffe, arrête, au nom du sénat de Florence, le jaloux et avare Harpajème, qui devra rendre compte des biens d'Hortense.

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