Oeuvres diverses de m. Roger
Je n'avais point d'abord lé projet de réimprimer mes opéra-comiques et je ne les avais point annoncés dans le prospectus de cette édition. Qu'est-ce^ en effet, me disais-je, qu'un opéra sans la musique? Si ce n'est pas un corps sans ame , c'est au moins un dessin sans couleur. Ouvrage, pour la plupart du temps , assez peu littéraire , ce n'est presque toujours aussi qu'un témoin muet des sacrifices du poète aux exigences du musicien; or, ces sacrifices, qui sont une des plus grandes difficultés du genre et qui contribuent puissamment au succès de la scène, loin d'être un mérite aux yeux du lecteur, ou ne sont pas aperçus par lui, Ou sont pour lui un sujet d'impatience et de critique. U n'y a pas jusqu'à la variété de versification et de rhythme , variété indispensable à l'effet musical ^ qui , à la lecture, ne fasse soupçonner le poète de négligence , tandis qu'il s'est au contraire étudié long- temps à
varier Tensemble et les détails de toute la partie de son travail destinée à être chantée.
Je n'ai donc pas été peu surpris de recevoir de mes souscripteurs un assez grand nombre de lettres ôii ils m'invitent à comprendre mes opéra-comiques dans cette édition. « Ce sont y daignent-ils m 'écrire 9 non pas des libretti oxx caneyas italiens j d'où le goût et le bon sens sont exclus , mais des comédies mêlées d'ariettes, dont une entre autres ( le Faletde deux Maîtres) est encore aujourd'hui représentée souvent en province sans les ariettes. »
Peut-être, en effet, les quatre opéras que je me décide à réimprimer, et dont le plus nouveau date déjà de quatorze ans, n'étant pas trop surchaires de morceaux de chant, déplairont moins à la lecture que je ne me l'étais figuré. La réputation d'esprit d^s collaborateurs que je me suis asr sociés pour les trois derniers, est d'ailleurs une garantie pour moi. S'ils ont consenti que leur liom reparaisse avec le mien en tête des oeuvres de notre association , il faut bien qu'ils espèrent être lus avec plaisir, et si je ne l'espérais moi-même, ma modestie ne serait-elle pas une critique peu {)olie de leur confiance ?
Cela posé , disons un mot de chacun de ces quatre opéras.
PES 0PJ^RA-C0>1IQUES.
lekj'ai pour associé Goidoni. // Setvitore di due Padroni est le premier des trois sujets de comëdie que je lui ai empruntes. Cest aussi celui que , mal* gré tes longueurs et la multiplicité de ses person* sages parasites, j'ai eu le ttioins de peine à remanier pour l'approprier à nos habitudes soéniques et aux mœurs de Tépoque. La situation du valût est si comique que, pour la transporter sur notre scène, il eût suffi peut-rétre d'une paire de ciseaux à un emprunteur moins difficile que moi. Le lecteur me permettra de le renvoyer à la pièce italienne pour apprécier à leur juste valeur les modifications que j'ai cru devoir y faire. Quelque prix qu'on daigne y attacher, et bien que j'aie déjà dans les journaux , avant la représentation , et dans le dernier couplet de l'ouvrage , proclamé ma reconnaissance pour l'auteur original, je déclare encore aujourd'hui que je lui dois au moins les trois quarts du succès de la copie.
Un personnage nouveau que j'ai introduita beaucoup réussi ; c'est celui de M. Dru. Il était aussi , je crois, nouveau sur la scène lyrique; mais j'en avais trouvé le type dans M. Chenu de ia Dot de Suzettej le plus vrai, le plus spirituel, le plus complètement joli des romans de M. Fiévée.
Ma pièce achevée, j'en confiai aussitôt la musique à Devienne, à qui Topera des Fisitandines avait fait une grande réputation. Un jour qu'il était en tram de travailler pour moi , il me tourmenta vivement pour ajouter quatre vers au duo de la scène xvj^. -r- «A quoi bon, lui dis*je, ces quatre vers? — Parce que, sans cela, maphrctse musical^ n est pas carrée. — Je suis bien fîtché de ne pou^t voir vous satisfaire; en cet endroit Sophie se trouva mal, et pour l'ordinaire une femme ne parie point en pai*eil cas.-— Eh ! qui vous dit de la faire parler? mais il faut qu'elle chante. » Cette naïveté ^le fil trembler pour la musique de Fouvrage; elle ne nuisit pourtant point au succès , qui fut complet et de longue durée, malgré la terrible concurrence du Collatéral^ qu'on jouait toujours la veille et le len>demain , car il y avait alors à Feydeau Théâtre- Français et Opéra-Comique. Cç Collatéral ^ cette charmante comédie en cinq actes de Picard, où l'on rit depuis la première scène jusqu'à la d^nière , n'était d'abord qu'un niodeste opéra-comique en un acte qui avait pour titre le Sot fféritier. Picard l'avait présenté au théâtre Favart le jour même où de mon côté j'y portais le Valet de deux Montres ^ et tous deux nous avions été refusés !
DES OPÉRA-CQMIQUES.
Voici un ouvrage qui pourra paraître déjà bien léger pour porter le nom de deux collaborateurs^ et pourtant je devrais peut-être en nommer trois»
Je comptais au nombre de ««es meilleurs aint»^ comme parmi ceux dont Tattaichemént m'honorait le plus ) un homme beaucoup plus âgé que moi ; ç'ét^t M. Després *. Il avait v% Voltaire j il con*
(l) Ancleo conseiller de runîversitéyinorl an mois de mars iS32y i. Tâge de quatre-vingts ans. Voici en quels termes j'exprimais mes regrets sur cette perte si douloureuse dans la Gazette de France d.u 17 du même mois, «c Les lettres ont perdu en lui un écrivain du « savoir le plut Tlirié, du goût le plus sûr el le plus élégant. H n'a « mis son nom qu'à deux oamges ( otM tcadacdon à^-Bontce faite «easpciétéavecM* Gaii^peopnet une Iradactioo de FeUeifù Pa^ « tercuius) qui suffiraient pour justifier notre éloge et nos regrets. A Mais que cet éloge paraîtrait incomplet à ceux qui l'ont person* « neUement connu! Si sa mort est une perte réelle pour la littérature, «combien la sociétés de motifs de plus de Is déplorer! Nul hooune % en effet ne posséda mieux que M. Després cet esprit fin et êh^ « condy cet art d'animer la conversation sans la dominer, œs eaîHies «de bonne compagnie, cette causerie Ingénieuse qui «set tout le «monde à Taise, qui ne blesse personne, qui fait que chaeun est «content de soi, ces à-propos délicats, ce tact exquis de tontes les «convenances, de tontes les bienséances, ce langage tantûtgai, « tantût sérienx , toujours décent et naturel, intéressant égalea ment les hommes graves, les femmes et les enfants.
a Combien d'écrivains n*a*t-il pas aidés de ses conseils , et, mal-
9 PRÉFÀCB
naissait parfaitement l'homme et l'écrivain et tous les personnages plus ou moins célèbres qui composaient la cour de ce monarque littéraire à Tépoque où il vint mourir à Paris avec sa tragédie d! Irène. Un jour. que mon ami me racontait à ce sujet quelques anecdotes dont il avait été témoin ou qu'il tenait de sources authentiques^ nous vînmes à parler de M. de Ginonville et de l'éptlrc j4 ses Mânes. — Quelle était , lui demandai-je , cette aimable Égirie dont il partit que le poète partageait la tendresse avec M. de Génonville, sans que leur amitié en souffrit , et qui , de pauvre qu'elle était , devint ensuite une riche et OTande dame? — C'était mar demoiselle de Livrjr, devenue marquise de Gouver-' pay, et voici comment :
Mademoiselle de livry était une jeune et jolie personne qui > se sentant du goût pour la comédie et n'osant ou ne pouvant débuter à Paris, s'embarqua un jour pour Londres avec une troupe de congre toot le soin qu'il prenait de le dissimuler, par combien de « traits heureux n'a^-il pas assuré le succès de leurs ouvrages! « ITest-il pas même quelques-uns de ceux-ci où M. Després n^ om» «que son nom?
«Ohl qu'ils sont à plaindre les amis de cet homme si parfaite- « ment aimable, si parfaitement bon, car sa bonté surpassait peutnêtre sou esprit. Jamais la moindre inégalité de caractère, jamais « le moindre nuage dans set affections. Vieux et jeunes amis « étaient pour lui, si je puis ainsi m'exprimer, de même étiige, et « ne rivalisaient entre eux que d'attachement, »
DES OPÉRÂ-COHIQUES. 9
médiens , dans Tespoir d'y fonder et d'y faire prospérer un théâtre français. Le gouvernement anglais ayant donné l'autorisation nécessaire, et tout le matériel de l'établissement ayant ^ prépsré longtemps d'avance, la troupe arriva pleine dé confiance, et, au jour fixé pour Touverture , chacun des comédiens s'achemina de bonne heure vers la salle de spectacle qui leur était destinée. O douleur ! ils la ùt>uvèrent démolie par la populace, qui de plus, faisant du mobilier un feu de' joie, dansait autour en poussant d'hombles cris. Les ^teurs, épouvan*tés et même poursuivis, eurent peine à regagna leur demeure, et tous, désespérant d'amuser en français ce peuple inamusafale , repartirent pour la France, au risque d'y trouver des sifflets, mais non pas un bûcher. Mademoiselle de Livry seule resta en Angleterre chez de braves gens qui, d'abord touchés de ses malheurs , furent ensuite édifiés de ^ vertu. Elle vivait, en effet, très retirée et ne recevait p^sonne. Le marquis de Gouvernay, alors à Londres, fit long-temps de vains efforts pour pénétrer jusqu'à elle. Sa passion s'augmentant par la résistance , il enfonça un jour sa porte; elle s'en irrita. Il lui proposa sa fortune et sa main ; elle refusa l'une et l'autre jusqu'au jour où , après lavoir déterminée à mettre quelque argent à la loterie, il fabriqua lui-même un billet gagnant et lui prouva que, grâce au lot considérable qui lui était échu, elle était devenue aussi riche que lui. — Savez-
vous, dis*je à Després, qu'on ferait aisémenl: une jolie petite comédie de l'histoire que vous venez de me raconter? ««^ £h bien! mon ami, faites-la. -r^ Faités*la vous-même. *» Non; vous savez que je ne veux plus travailler, même incognito^ pour le théâtre. Mais pourquoi pas vous? -^ Par une bonne iraison : c'est que c'est absolument le lûéme sujet ^pie j'ai déjà traité dans CaroHne^ ou lé Tableau^ — * Oui , quant au fond ; mais les détails sont si dif • férents ! Youlezrvousr encore pjus faire disparaître la ressemblance ? fiBÛtés de ceci un opérancomique. -^ Je conviens que j'en suis tenté ; mais je ne mV déciderai que si vous consentez à partager avec moi le délit. *— Vous voulez ua complice? eh bi^i ! vous en avez un sous la mahi \ votre heureux oomplice de la Revanche, votre ami M. Creuzé.
Després m'avait à peine quitté que celui-ci entra chez moi; nous fumes bientôt d'accord. En vingtquatre heures la pièce fut écrite , en quatre jours Nicolo en fit la musique , et au bout de la semaine nous entrâmes en répétition. La plus belle voix qu'il y eût aloi*s à Paris ^ la voix de madame Duret-Saint- Aubin, nous donnait de grandes chances de succès; ildépassa de beaucoup nos espérances. Peu d'opéracomiques ont eu autant de représentations à Paris et dans la province que le Billet de Lo$erie. hsi musique en est vive, légère et gracieuse; l'air Je ne veux pas chanter difmtfureurj cdnune disent les ^ilettanti. Cet air est un chef-d'œuvre qui servira
DES OPÉRA-COMIQUES. ii
long-temps , je crois , à faire briller les débutantes de rOpëra-Comique et les belles voix de nos salons. Quant à la pièce, on voit qu'elle nous a peu coûté et que le sujet n'en est pas neuf; mais le lecteur trouvera peut-être qudque adresse dans la conduite de l'ouvrage , quelque délicatesse dans le st^te , et surtout quelque surprise agréi^le et piquante dans le dénouement.
Cette pièce , qui suivit de près le Billet de Loterie^ est beaucoup plus un opéra -comique qu'une comédie. La musique y occupe une grande place; M. Creuzéetmoi nous l'avons ainsi voulu. Lagaitédu sujet y, le comique et la nouveauté de quelques situations, le naturel et peut-être aussi la vivacité du dialogue, tout cela supjdéera-t*il un peu aux gracieuses mélodies du compositeur? Notre Magiciefij privé de la baguette de Nicolo , aura-t-il conservé assez de magie pour amuser le lecteur? Nous en doutons, et pourtant nou|s en risquons l'épreuve. Si; à la lecture , cette bagatelle obtient seulement la vingtième partie du succès qu'elle a eu à la scène, il y aura encore là de quoi flatter l'amour-propre des deux associés.
La musique de cette petite comédie (car c'en est unequje mon collaborateur et moi nous avons cru et voulu faire) a été confiée successivement à trois musiciens y Nicolo, Boietdieu et GateL Les deux premiers l'auraient composée à la manière de Grétry, mais ils ne purent s'en charger. Le troisième la passa y sans notre aveu, à M. Fétis. Nous n'eùmas point à nous en plaindre , puisque son ieuvre a réussi. Nous croyons seulement que le succès en eût été plus complet si le savant profes* seur avait pu mieux oublier sa science ou mieux la déguiser. Il ne faut pas j comme dit un vieux proverbe y ouvrir une grande bouche pour souffler dqqs un chalumeau. Grétry, si dédaigné aujouiv 4'hui de la plupart de nos compositeurs , vivra plus qu'eux y et pourquoi? Parce qu'il est toujours resté dans la nature et dans la vérité ; parce que sa musique ^ sans cesser jamais d'être chantante , e^t rex|Hression fidèle des Sentiments , des passions ^ .du caractère , de la profession et de l'âge même de tous les personnages qu'il fait chanter... quedis-je? qu'il fait parler. Ce mérite, qui est le premier de tous, quelques compositeurs en ont approché, et c'est par-là seulement qu'ils ont réussi à nous plaire. Mais qui l'a possédé au même degré que Grélry?
DES OPÉRA-COMIQUES. i5
Veut-on une nouvelle preuve de la supëriorité de celui-ci? Qu'on fasse chanter par deux jeunes et habiles chanteurs le duo des deux vieillards de la Fausse Magie ; ce duo admirable et admire de tout le monde blessera également notre bon sens et nos ' oreilles. Pourquoi ? parce que ce ne sera plus le duo de Grétry, parce qu*il n'y aura plus de vérité ni dans les paroles ni dans Fioflexion de la voix , et qu'au théâtre surtout il n'y a point de musique sans vérité. Et voyez, au contraire , comme certains morceaux de musique modeine peuvent , au gré des chanteurs y être indifféremment chantés par un homme ou par une femme y par un héros ou par un laquais! Que risquent-ils? ils sont vagues , ils n'ont aucune expression déterminée; ils ne peuvent ni perdre ni gagner à passer d'un personnage à un autre. Mais quelle estime en fait-on? Méritent-ils seulement la colère des vrais amateurs ?
V Amant et le Marij nous le croyons, aurait réussi en comédie, avec les modifications qu'aurait exigées la différence de théâtre. Toutefois nous n'en avons aucun regret , car la petite morale de la pièce n'aurait peut-être pas été accueillie si favorablement par les dames sur une plus grande scène, et peut-être est-il des conseils qu'on fait prudemment de ne leur donner qu'en chansons.