‹ Œuvres diverses de MontesquieuChapitre 8 sur 75 · D£6 PLAISIRS DE NOTRE AME · texte numérisé non relu

D£6 PLAISIRS DE NOTRE AME

Uâme, indépendamment des plaisirs qui hii viennent deiis sens j en a qu^eile auroit indépeq-> damment d'eux, et qui lui sont propres : tels sont ceux que lui donnent la ciu*iosité , les idées de sa grandeur, de ses perfections, l'idée de son existence, opposée au sentiment de la nuit, le plaisir d'embrasser tout d'une idée générale, celui de voir un grand nombre de choses, etc., celui de comparer, de joindre et de séparer les idées. Ces plaisirs sont dans la nature de l'âme , indépendamment des sens, parce qu'ils appartiennent à tout être qui pense, et il est fort indifférent d'eiaminer ici si notre âme a ces plaisirs comme substance unie avec le corps , ou comme séparée^ du corps , parce qu'elle les a toujours , et qu'ils sont les objets du goût : ainsi nous ne distinguerons point ici les plaisirs qui viennent k l'âme de sa nature, d'avec ceux qui lui viennent de son union avec le corps ; nous appellerons tout cela plaisirs naturels, que nous distinguerons des plaisirs acquis , que l'âme se fait par de certaines liaisons avec les plaisirs naturels ; et de la même manière et par la même raison, nous diétinguerons le goût naturel et le goût acquis.

U est bon de connoître la source des plaisirs

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dont le goût est la mesure : la connoissance des plaisirs naturels et acquis pourra nous servir à rectifier notre goût naturel et notre goût acquis. n &ut partir de Tétat ou est notre être/ et connôitre queb sont ses plaisirs , pour parvenir i mesurer ses plaisirs , et même quelquefois à sentir ses plaisirs.

Si notre Ame n'avoit point été unie au corps , elle aui^it connu; mais il y a apparence qu'elle auroit aimé ce qu'elle auroit connu : à présent nous n'aimona presque que ce que nous ne oonnoissons pas.

Notre manière d'être estentièrement arbitraire; nous pouvionsavoir été faits comme nous sommes, ou autrement. Mais si nous avions été £sdts autre- 9ient| nous aurions senti autrement; un organe de plus ou de moins dans notre machine auroit ùàt une autre éloquence , une autre poésie; une contexture différente des mêmes oi^anes auroit fait encore une autre poésie : par exemple, si la constitution de nos organes nous avoit rendus capables d'une plus longue attention, toutes les {règles qui proportionnent la disposition du sujet à la mesure de notre attention ne seroient plus ; si. nous avions été rendus capables de plus de pénétration , toutes les r^les qui sont fondées sur la inesure de notre pénétration tomberoient de même; enfin toutes les lois établies sur ce que

DOtpe mtfchine est d'une certaine façon , seroknt dbfférénte^ si notre machine, n'étoit pas de cette ÊEiçon.

Sinotfe vue avoit été plus foibleet plus conAise^ il auroit fallu moins de moulures et plus d'unifor* mité dans les membres de Tarchitecture : si notre vue avoit été plus distincte et notre âme capable d'embrasser plus de choses à la fois, il auroit £dlu dans Tarchitecture plus d'ornements : si nos oreilles avoient été faites comme celles de certains animaux , il auroit &Uu réformer bien de nos instruments de musique. Jjd sais bien que le# rapports que les choses ont entre elles auroient subsisté ; mais le rapport qu'elles ont avec nous ayant changé , les choses qui, dans l'état présent, font im certain effet sur nous, ne le feroieat plus; et comme la perfection des arts est de Aous présenter les choses telles qu'eUes nous £aissent le plus de plaisir qu'il est possible j il faudroit qu'il y eut du changement dans les arts, puisqu'il y en auroit dans la manière la plus prqpre à noiis donner du plaisir.

On croit d'abord qu'il suffîroit de connoître les diverses sources de nos plaisirs pour avoir le goût, et que, quand on a lu ce que la philosophie nous dit là-dessus, .on a du goût, et que l'on peut^ hardiment juger des ouvrages. Mais le goût naturel n'est pas une connoissance de théorie) c'est

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une ^application prontpte et exquise des tèg\e$ mêmes que Ton ne connott pas. Il n'est pas né* cessaire de savoir que le plaisir que nous donne une certaine chose qjie nous trouvons'belle, liént de la surprise ; il suffit qu'elle nous suprenne^ et qu'elle nous surprenne autant qu^elle le doit, ni plus ni moins.

Ahisi ce que nous pourrions dire ici j et- tous les préceptes que nous pourrions donner pour former le goût, ne peuvent regarda que Iç goût acquis, c'est-à-dire ne peuvent regarda directement que ce goût acquis , quoiqu'ils regardent encore indirectement le goût naturel; car le goût acquis affecte , change I augmente et diminue le goût naturel, comme le goût naturel affecte, change , augmente et diminue le goût acquis.

La définition la plus générale du goût, Sans <;6nsidérer s'il est bon ou mauvais^ juste ou non, est ce qui nous attache à une chose par le sentiment; ce qui n'empêche pas qu'il ne puisse s'appliquer aux choses intellectuelles, dont la connoissance fait tant de plaisir à l'àme , qu'elle étoit la seule félicité que de certains philosophes pussent comprendre. L'àme connoit par ses idées et par ses sentiments ; elle reçoit des plaisirs par ces idée^ et par ces sentiments : car^ quoique nous opposions Tidée au sentiment, cependant^ lorsqu'elle voit une chose, elle la sent; et il n'y

a point de choses si intellectuelles qa'elle ne voie ou qu'elle ne croie* voir, et par conséquent qu'elle ne sente»

DE l'bSPRIT en aÉHfÉRUl,.

L'esprit est le genre qui a sous lui plusieurs espèces : le génie , le bon sens , le discernement j la justesse, le talent, le goût.

L'esprit consiste à avoir les organes bien constitués, relativement aux choses où il s'applique. Si la chose est extrêmement particulière, il se nomme talent; s'il a plus de rapport à un certain plaisir délicat des gens du monde, il se nomdse goût; si la chose particulière est unique chez un peuple , le talent se nomme esprit , comme l'art de la guerre et l'agriculture chez les Romains , la chasse chez les Sauvages , etc.

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