‹ Œuvres diverses (volume 2)Chapitre 21 sur 45 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le Cardinal et le Chapitre se brouillent à propos d'un Te Deum.

,,^\E 29 février 1668, le roi ayant écrit à r^U^^ Monsieur l'Archevêque de Reiras, et lui J^-<J<Ï ayant donné avis de l'heureux succès de ses. anixs dans la Franche-Comté, quiavoit été soumise en moins de quinze jours, Sa Majesté

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ordonne par sa lettre qu'on en rende grâces à Dieu dans l'église de Reims, et qu'on y chante le TeDeum. Le dernier jour de mars, le sieur Thuret, grand vicaire dudit seigneur Cardinal, donna communication de ladite lettre au chapitre, et la mil sur le hureau, suivant la coutume. La lettre ayant été lue par le greffier du chapitre, on ordonna queM. lechantreetM. le sous-chantre conféreroient avec Monsieur le Cardinal, pour convenir du jour et de l'heure qu'on chanteroit le Te Deum. Le jour fut pris et arrêté au dimanche de Quasimodo, à la lin des compHes. Les corps de la ville ayant été invités de se trouver^ de la part de Son Eminence, à une action si solennelle, ils se rendirent dans l'éghse,i savoir : Messieurs de la ville les premiers, par la porte du revestiaire , sans sergents et sans hallebardes, et se mirent à côté de l'autel, du côté de l'Evangile, sur des bancs qui leur étoient préparés suivant la coutume. Messieurs du présidial se placèrent vis-à-vis Messieurs de la ville sur des bancs qu'on leur avoit préparés comme à l'ordinaire du côté de l'épitre. On avoit mis le tapis de velours rouge sur le prie- Dieu, à la place de Monsieur le Cardinal, et par

derrière ses gens avoient tendu un tapis de velonrs rouge à la hauteur de quatre ou cinq pieds : on disoit que c'étoit pour le garder du vent. Monsieur le Cardinal n'assista point à vêpres ni à complies , sur la fin desquelles les grands vicaires Thurel et Lelarge allèrent le quérir au palais avec quelques chanoines. Cependant les complies s'achevèrent, l'oraison étant chantée assez lentement pour donner le temps à Son Eminence de se rendre à sa place ; mais enfin , l'oraison étant chantée , le souschantre fit sonner la clochette par M. Pépin, chanoine, au son de laquelle l'orgue commença le Te Deum. Monsieur le Cardinal entra dans réghse par la porte des fonts, contre la coutume, car il doit , quand il n'officie point à vêpres, entrer par la porte du côté de la nef. Il entra dans Téglise précédé de sa croix, et avança jusqu'auprès de la porte du chœur, mais voyant qu'on avoit commencé le Te Deum sans l'attendre, il s'en retourna au palais fort en colère, et envoya dire au heutenant de la ville ( c'étoit M. Henry Bachelier de la Fontaine) que par son ahsence l'action étoit imparfaite et qu'il en donneroit avis au roi

Le 9 avril 1668, en vertu du pouvoir que j'en avois eu du chapitre, je demandai acte par devant Leleu, notaire, de tout ce qui s'étoit passé au susdit Te Deum. Le chapitre en usa ainsi, pour se mettre à couvert des poursuites que Son Eminence faisoit contre lui, car on lui avoit fait entendre que le Te Deum s'étoit chanté précipitamment par complot et par cabale, ce qui n'étoit point. De laquelle mauvaise impression Son Eminence ayant le temps de se désabuser, sur la remontrance que je fis au chapitre, le vendredi 26 dudit mois d'avril, on ordonna qu'on iroit trouver Son Eminence^ qu'on lui protesteroit de l'innocence du chapitre en cette rencontre, et du désir de la compagnie de lui rendre toute sorte de respects comme elle y étoit obligée , même de lui faire les excuses des particuhers qui pouvoient avoir eu plus de part à cette action que les autres. M. le grand archidiacre fut nommé pour porter la parole, puis M. le prévôt qui s'en excusa sur quelques affaires, mais en effet par jalousie de ce qu'on avoit choisi M. l'archidiacre. Enfin on me pria de porter la parole, ce que j'acceptai. Comme nous arrivâmes au

palais, Son Eminenee étoit à tabie ; nous priâmes M. de Saint -Méloir de savoir si Son Eminenee nous voiidroit faire la grâce de nous donner audience : il al/a parler à Monsieur le Cardinal et nous dit que Son Eminenee étoit à table, rs'ous lui demandâmes si à la fin des vêpres Monsieur le Cardinal nous voudroit faire cet honneur : il dit que Son Eminenee se couchoit à trois heures, et que nous revinssions le lendemain matin. Le lendemain le sieur de Saint'Méloir prit la peine de venir chez moi, me dit que Son Eminenee avoit pris un remède, et qu'il falloit remettre encore au lendemain. Le lendemain je parlai au même sieur de Saint- Méloir, en présence de M. de Richaumont , au préau, et lui demandai si nous pourrions voir Son Eminenee : il nous répondit qu'elle s'étoit trouvée fort mal la nuit, qu'on lui avoit changé trois fois de chemise. Par toutes ces défaites le chapitre ayant connu que Monsieur le Cardinal ne vouloit point l'écouter, ni lui donner audience, on cessa de la poursuivre ; et comme on nous disoit que Son Eminenee se trouvoit mal, on fut au palais pour lui témoigner le déplaisir que le chapitre avoit de son indisposi-

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tion, et lui offrir les prières de l'Église. .Nous arrivâmes au palais et nous nous promenâmes dans la salle plus de trois quarts d'heure sans trouver à qui parler : à la fin un laquais fit venir M. de Saint-Méloir. M. le prévôt le pria de dire à Son Eminence que nous étions venus à dessein de lui témoigner le déplaisir que nous avions de son mal, et lui offrir nos prières, et (jne nous venions pour cela, de crainte qu'elle ne crût que, sous prétexte de lui faire une civilité sur sa maladie, nous" ne prissions l'occasion de lui parler du Te Deum. Le sieur d«- Saint-Méloir alla parler à Son Eminence, revint et nous remercia de sa part, et nous dit que Son Eminence étoit malade et qu'elle ne pouvoit recevoir notre civilité.

Le lundi 7 mai, sur les sept heures du malin. Monsieur le Cardinal lit signifier un arrêt du Conseil qui enjoignoit au chapitre , aussitôt après la signification de l'arrêt, d'aller faire satisfaction à Son Eminence d'une action si extraordinaire et si contraire au respect qui est du au caractère épiscopal. Le chapitre, incontinent aprèi la signification, se transporla au palais, où se rendit M. le lieutenant général. Il

fit une manière de harangue au chapitre, l'assurant de Taffection de Son Eminence, puis il monta à la chambre de Monsieur le Cardinal et revint trouver la compagnie peu de temps après, assura tout de nouveau les chanoines de l'esprit de douceur qu'il avoit trouvé en Son Eminence, que moyennant Dieu tout s'accommoderoit ; cependant, que Son Eminence souhaitoit de savoir si tous MM. les chanoines étaient là. 11 prit un catalogue, le lut, donnant défaut contre les absens et écrivant la cause de leur absence ; cela fait, on fit entrer le chapitre dans la chambre d'audience de Son Eminence qui est en bas ; elle étoit sur son estrade en habit rouge et appuyée sur un bâton, le heutenant général à côté d'elle et sur l'estrade. Le greffier lut l'arrêt du conseil tout au long , après quoi le prévôt fit la satisfaction portée par l'arrêt. 11 hésita quelque temps à prononcer certains mots fort injurieux au chapitre. Son Eminence dit qu'il prononçât les termes, prit elle-même l'arrêt, fit relire le dispositif et dit à M. le prévôt : Dites ce qui est dans l'arrêt. Le lieutenant général pressa aussi fort le prévôt qui enfin lâcha le mot. Le tout pour obéir aux

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ordres du Roi. Ensuile Monsieur le Cardinal répondit ; mais ce qu'il dit, ayant peu de sens, ne fut compris de personne ; il prononça le nom de Dieu, du Créateur, et quelque chose de l'esprit de paix ; on le quitta aussitôt : il se tint en sa place sans reconduire le chapitre.

Le 8 mai, au retour de la procession de Saint- Nicaise, le chapitre s'assembla, et le sieur Thuret, écolàtre et grand vicaire de Son Eminence, dit au ^hapitre qu'il avoit charge de Son Eminence de lui dire qu'elle avoit choisi le jour de l'Ascension entre vêpres et comphes pour chanter le Te Deum; mais n'ayant point lait paroître de pouvoir par écrit de Monsieur le Cardinal, le chapitre ne voulut point s'arrêter à une parole qui pouvoit être sujette à désaveu, car si on vouloit faire passer ce procédé pour une civilité de la part de Son Eminence, elle venoit bien tard après l'indigne traitement qu'elle avoit fait à son chapitre innocent. Le sieur Thuret étant entré , on lui déclara la résolution de la compagnie : il répondit, en parlant au prévôt : * Bien, ^ïonsieur, puisque vous ne voulez point recevoir la civilité de Monsieur le Cardinal, on vous signifiera sa volonté à vous-

même. » Le lendemain, comme M. Boucher, prévôt, étoit au préau, un sergent lui vint signifier un pouvoir que Son Eminence donnoit au sieur Thuret de dire au chapitre, de sa part, que sa volonté étoit que le Te Deum fût chanté le jour de l'Ascension entre vêpres et compiles, ledit pouvoir en date du 7 mai, signé Belloni, secrétaire de Son Eminence ^pouvoir visiblement antidaté), et une espèce de procès- verbal de ce que ledit Thuret avoit dit à la compagnie de la part de Son Eminence, où il y avoit entre autres choses : que Son Eminence s'étoit servie de cette voie comme la plus douce , ou quelque chose de semblable, et qu'elle ne venoit à une autre que par nécessité, ensuite de quoi est la signification du sergent que Son Eminence entend que le Te Deum soit chanté le jour de l'Ascension, entre vêpres et complies.

Le jour de l'Ascension, après vêpres, le chapitre en corps et processionnellement fut au palais quérir Son Eminence. II y avoit une affluence incroyable de peuple dans 1 église. Le chapitre étant arrivé dans la grande salle, Monsieur le Cardinal, revêtu de sa grande chape de cardinal; sortit de sa chapelle et se

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rendit au chœur, non à la place accoutumée tics archevêques , qui est à vêpres auprès du prévôt devers la nef, mais sur un prie -Dieu enire Tautel et la colonne. Il demeura dehout durant le Te Deum, et à la fiu, il s'avança à l'autel et donna la bénédiction au peuple à la romaine, chose qu'il avoit envie de faire depuis longtemps, son dessein étant d'introduire les cérémonies de son pays dans l'église de Reims, et d'abohr les nôtres. Après quoi on le reconduisit processionnellement aussi en son palais, ce qui n'étoit point porté par l'arrêt^ qui portoit seule* ment qu'on iroit le quérir processionnellement, et non pas qu'on le reconduiroit. Mais le chapitre ayant appréhendé, s'il ne le reconduisoil point, qu'en ne lui en fît un criuie à la cour, aima mieux faire trop que trop peu, sachant bien que les volontés des souverains doivent être pleinement interprétées. Monsieur le Cardinal, en rentrant donc dans la salle, dit à M. le prévôt qu'il le remercioit de la peine qu'il avoit prise. M. le prévôt repartit : Monseigneur, nous ne faisons qu'obéir aux ordres du Uoi. Ensuite le chapitre retourna à l'éghse. M. Josseteau, avocat, et moi, nous allâmes chez M. le

lieutenant général le prier de rédiger tout ce qui s'étoit passé dans son procès-verbal, de se souvenir en quel habit Son Eminence étoit venue à l'église, la place qu'elle avoit prise, et le lieu où elle avoit donné la bénédiction au peuple, comme aussi d'insérer dans son même procès-verbal que sur la difficulté que fit M. le prévôt de prononcer certains mots injurieux au chapitre, qui étoient dans l'arrêt, lorsqu'on fut la première fois pour faire satisfaction à Monsiem' le Cardinal . que Son Eminence prit elle-même l'arrêt des mains du greffier, tourna les feuillets , montra du doigt l'endroit où étoient les termes injurieux, et dit à M. le prévôt : Dites, dites. Il nous promit de le faire.

Le samedi 12 mai, M. Antoine Boucher, prévôt, M. Barrois, M. Duchemin et moi, F. Maucroix, nous allâmes de la part du chapitre, assistés de M. Josseteau, avocat, chez M. le lieutenant-général pour achever le procès-verbal qu'il devoit faire de l'exécution de l'arrêt. M. Thuret . écolàtre et srand vicaire , M. de Saint-Méloir et Feneuil, procureur, s'y trouvèrent pour Monsieur l'Archevêque. Thuret et Feneuil sont non unes dans le procès- verbal,

Saint-Méloir n'y voulut point prendre de qualité. Le procès-verbal fini, nous finies les protestations de nous pourvoir contre l'arrêt, par des très-humbles remontrances, et contre les termes de la requête présentée au Roi par Son Eminence qui ne se trouveront pas conformes à la vérité, en ce qui y est dit que Son Eminence n'a pu être avertie de l'heure du Tf^. Deum, en ce qu'il est dit que le chapitre devoit aller la quérir procession nellement . et que lorsque le Te Deiim fut chanté le 8 avril, elle avoit dit au chapitre de le faire cesser. On demanda aussitôt acte de ce que Son Eminence avoit assisté à la cérémonie du Te Deum. avec la chape de cardinal, s'étoit mise sur un prie- Dieu devant le grand autel , et avoit donné la bénédiction au peuple à l'autel, qui sont des nouveautés jusqu'ici inconnues dans l'Eglise de Reims.

Après toutes ces protestations, Thuret, Saint- Méloir et Feneuil se levèrent, et ne voulurent pas répondre sur-le-champ à des protestations que nous avions concertées. M. le lieutenant général insista fort pour un accommodement, et qu'on jetât tous les papiers au feu : on crut

qu'il parloit par intérêt, à cause que, dans l'exécution (le Tarrèt, il avoit passé les termes de sa commission et aggravé la rigueur de l'arrêt. On se sépara ainsi ce jour-là , et Tassiguation fut continuée au lundi suivant.

Le lundi les quatre députés ci-dessus nommés de la part du chapitre, avec Josseteau, leur avocat, se trouvèrent chez M. le lieutenant général à une heure après midi : il nous dit qu'il avoit affaire ce jour-là, et remit au lendemain quatre heures après midi : à laquelle heure les députés du chapitre comparurent pour le chapitre, et Feneuil seul pour Monsieur le Cardinal; il fit insérer dans le procès-verbal la réponse de Son Eminence à nos protestations dans son conseil : il est à remarquer qu'il y avoit plusieurs chanoines, ce qui est assez fâcheux, que le chapitre soit attaqué par ceux mêmes qui le devroient maintenir. Ce jour-là, mardi 15 de mai, le procèsverbal fut clos, et legreflierprié de le mettre au net promptement et de le faire signer par toutes les parties; ce qui ne fut pourtant exécuté que longtemps après par les longueurs qu'y apporta Son Eminence et M. le lieutenant général, qui reconnoissoit qu'il a voit outre-passé son pouvoir,

et étoit bien aise que cet acte ne fût point délivré. Il le fut pourtant : M. Ducheniin, M. Josseteau et moi, nous allâmes prier le sieur lieutenant général de nous délivrer la grosse du procès- verbal, que son greffier nous avoit dit qu'il avoit mise entre ses mains : ce qu'il refusa de faire et nous dit qu'il falloit qu'il le signât, et qu'il n'en avoit pas le temps, parce qu'il étoii obligé d'aller à la campagne : en effet , il étoit botté et prêt à partir. N'ayant pu obtenir cette justice du lieutenant général, nous allâmes chez M. Boucher, prévôt , et nous lui dîmes le peu de succès de notre négociation. Il étoit au lit, il se leva, et comme il étoit plus connu du lieutenant général qu'aucun de nous , il alla chez lui, et étant entré dans la salle, il trouva le greffler qui écrivoit sur la table, et mit la main sur notre procès- verbal qui étoit devant lui. « Qu'est-ce là? dit M. le prévôt en prenant ce » papier, je pense que c'est notre procès-ver- » bal. » Il regarde et voit qu'il étoit signé du lieutenant général et de lui greffier. M. le prévôt le mit dans sa poche, et ayant fait un petit eompliment au greffier , il s'en va ; il trouve M. le lieutenant général sur la porte : « Mon-

» sieur, lui dit-il, c'est notre procès-verbal que » votre grefûer vient de me donner, je vous en » remercie. » Il ne lui tint pas long discours et le quitta. Sans cet artifice et cette hardiesse de M. le prévôt, de longtemps le procès- verbal ne nous eût été délivré.

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