CHAPITRE XII
lîJ^^Î^A maladie contagieuse * parut à Reims (M li>'Ml ^^^- ^^ onzième de juillet; elle com- ^^i^^mença au faubourg Cérès, chez un serrurier qu'on disoit avoir acheté des hardes et bu avec des soldats qui venoient de Flandre ; d'autres disoient qu'il avoit aidé à faire passer des laines par dessus la muraille de la ville. Enfin, le mal s'étant accru , le Cardinal se vint renfermer dans son palais à Reims ; comme il avoit été malade tout l'été, il s'étoit retiré à Saint-Thierry, et y aroit pris l'air quelque temps. Je lui fus rendre mes devoirs, il ne paroissoit
* M. le docteur Maldan a publié dans le tome II delà Chronique de Champagne un très-curieux et très-satisfaisant article sur la peste, à Reiras, de 1668. Mais il n'a pas connu ce récit de Maucroix et les quelques citations que nous donnons ci-bas des conclusions du Conseil.
nullement effrayé du mal, mais bien résolu à en atlendre le succès. Comme suivant la flatterie ordinaire qu'on fait aux grands, on lui conseilloit de s'éloigner, il dit qu'il falloit que chacun nt son devoir, que s'il n'étoit point archevêque il se retireroit, mais que Tétant, il étoit obligé à demeurer. On observa que le mal augmentoit au déclin de la lune, mais plus encore au renouvellement. Le sieur Lecointre, homme célèbre, et qui avoit travaillé fort utilement pour la guérison de la ville de Soissons, depuis peu affligée du inème mal, vint à Reims par ordre de M. Colbert, ministre d'État, le ôO juin.
Il approuva assez l'ordre qu'on observoit dans la ville; il remarqua pourtant qu'il y avoit trop d'indulgence ou de mollesse dans les magistrats. En effet à Picims on pardonne tout, et rien n'y paroit de conséquence; aussi le peuple ne se soucie guère des ordonnances de la police, parce que les infracteurs sont assurés de l'impunité, pour peu qu'ils soient appuyés'. Le chapitre songea à sa conservation ; il retint de
1 L'hôtel de ville avoit pris des mesures dès les premiers bruits du mal dont Soissons avoit été frappé. Nous trouvons dans les conclusions du Conseil une série de
bonne heure un confesseur et un chirurgien, et désigna un jardin pour leur retraite en casque
délibérations à ce sujet nous ; citerons celles du 8 avril.
« M le Lieutenant ayant eu avis que la ville de Soissons est attaquée d'une maladie contagieuse depuis quelques jours : Conclu quil sera fait garde aux cinq portes delà ville, et à celte fin envoyé des inaudemeuts aux capitaines pour ladite garde jusqu'à trois portiers à chacune porte, qui veilleront à toutes les personnes et marchandises, et ne laisseront entrer aucunes marchandises ni personnes de la ville de Soissons, et sera donné avis à M. le lieutenant général pour la police. »
Du 20. Sur ce qui a été représenté que Pierre, jeune homme , maçon de celte ville, est sorti aujourd'hui de cette ville ei a été à Sainl-Eloy communiquer avec quelques habitants deLoigny avec lesquels il a bu, sur lequel rapport lui a été donné ordre de demeurer et défenses de rentrer en cette ville jusqu'à nouvel ordre, et ledit jeune homme priant la compagnie de s'informer s'il y avoit maladie contagieuse à Loigny : Conclu qu'il ne pourra rentrer dans la ville jusqu'à ce que le.chirurgien qui doit aller au dit Loigny soit de retour, et qu'on s'informera de la vérité : les habitans ayant écrit qu'il n'y avoit aucune maladie contagieuse à Loigny.
Duditjour. Conclu que Messieuis se départiront par la ville pour faire exécuter partiellement les ordonnances de police générale nouvellement publiées, tant pour le balaiemenl des rues que des maisons qui sont remplies de trop de persoanes et de toute sorte de bêtes.
oOG MEMOIRES
quelque chanoine ml attaqué du mal. On ferma toutes les portes du chœur, hormis celle de la sacristie. Thuret, grand vicaire de Monsieur TArchevèque, proposa au chapitre doter les aurausses, à cause que les fourriu'es sont fort susceptibles du mauvais air; mais sa proposition fut rejetée avec mépris, comme voulant dégrader les chanoines et témoignant une trop grande appréhension du mal. Il proposa encore, de la part de Monsieur le Cardinal, de faire tuer les corneilles qui nichent dans les tours de Notre- Dame, parce que ce sont des oiseaux qui portent , disoit-il , le mauvais air et dont la iiente attire la foudre ; mais on n'y eut point d'égard. Le mai continuant toujours, Monsieur l'Archevêque résolut de faire porter le corps de saint Remy en procession ; mais il ne le voulut point faire à la manière accoutumée ; il voulut la faire en cinq jours, quoiqu'on lui représentât que la foule étant inévitable, c'étoit se jeter en un risque évident. A tout ce qu'on put lui représenter de la part des religieux de Saint- Remy, qui lui dirent qu'ils n'abandonneroient point le corps du saint, que cela les obhgeroit à déserter de leur maison et à cesser leur ser-
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vice (car ils disoiwit que tous les religieux jusqu'au dernier étoient résolus de veiller), il n'opposa que la résolution qu'il avoit prise, et qu'il y alloit de son autorité ; il leur disoit qu'il savoit bien que ces pensées ne venoient point d'eux, croyant que toutes les oppositions qu'on t'ormoit à ses desseins venoient de la part de quelques chanoines mal intentionnés *.
La procession conrimença le lundi 24 septem-
1 Conclusion du 23 septembre. M. le Lieutenant ayant représenté que M. le Cardinal Antoine, archevêque de cette ville, ayant résolu de faire une procession soleHnelle où le corps de Saint-Rémy sera porté avec les chasses des SS. par toutes les principales rues de la ville, pendant cinq jours à commencer demain 24 du présent mois, pourquoi il convient de délibérer sur la défense qui;est faite au peuple d'y assister : Conclu que la défense sera exécutée le plus ponctuellement que faire se pourra, et à cette fin seront avertis nombre archers du guet qui seront posés sur les avecues des grandes rues, et lorsque la procession sera entrée dans l'église, où il doit reposer par chacun jour, les portes des églises fermées ; sera donnée la liberté au peuple de vaquer à ses affaires -, Que MM. de la compagnie se départiront pour, avec MM, les capitaines, faire la garde du corps pendant trois heures le jour et la nuit , savoir deux du Conseil et deux capitaines , et à cette fin sera dressé le tableau.
bre 1668. La chasse de saint Reiiiy étoit au milieu du chœur de l'éghse ; les dignitaires, quelques anciens chanoines et des religieux du monastère la levèrent. Monsieur le Cardinal étoit à la procession, il n'y vint point avec son clergé, mais en carrosse. Il y avoit des défenses très-expresses de la ville à qui que ce soit de suivre la procession , hormis aux corps qui y étoient invités, ni de sortir. Elles furent observées le premier jour. Mais les joui's suivants beaucoup de gens bordoient les rues par où passoit la procession , de sorte que ce sera un grand hasard si cette communication n'augmente le mal. Le premier jour la procession se rendit à >'otre^Dame, et après que le corps saint y fut déposé, Monsieur rArchevêque se retira sans entendre la grand'messe.
Il y avoit cinq stations. Le Cardinal assistoit à toutes les processions en chape violette, tenant la vraie croix en ses mains. Quand le corps de saint Remy étoit déposé dans une église, tous les ecclésiastiques et les corps de la ville s'y rendoient le lendemain en procession. Le Cardinal s'y rendoit, mais en carrosse, etobservoit de ne venir jamais avec le chapitre, ni de
retourner avec lui. Pendant les processions il se fit plusieurs miracles, ou choses miraculeuses ; je vis auprès de Saint-Pierre-le-Vieil, à l'endroit où se fait le reposoir le jour du Saint-Sacrement, une petite fille qu'on disoit avoir été guérie miraculeusement. Le père de l'enfant nous assura que, le jour d'auparavant, sa fille ^le voyoit goutte d'un œil, et qu'elle trainoit un pied en marchant, mais que présentement elle voyoit clair des deux yeux et marchoit sans son incommodité ordinaire. A Saint-Jacques, un jeune garçon chaudronnier, qui ne marchoit qu'avec un hàton et étoit tout courbé, se mit sous la chasse du saint , se leva tout droit et marcha sans avoir besoin de bâton ; cela me fui assuré par ma servante, qui vit ce garçon sortir de dessous la chasse, et par la femme de François qui m'a servi, qui le vit pareillement et l:connaissoit. Aux filles de la Congrégation, une rehgieuse muette et paralytique recouvra l'usage delà parole, mais les autres parties de son corps demeurèrent percluses comme auparavant.
Depuis la procession le mal contagieux augmenta fort notablement. Dieu voulant faire connoître aux hommes quil n'approuve point les
dévotions inconsidérées, et qu'il faut I3 prier avec sagesse, Beaucoup de personnes pré^ireat qu'il arriveroit un grand mal de communicalion inévitable durant les processions ; cependant Monsieur le Cardinal, croyant que son autorité étoit engagée à les faire, ne voulut jamais s'en départir. On dit que des personnes atteintes de la peste se mirent sous la châsse,' espérant d'y recouvrer leur guérison ; plusieurs se sentirent frappés du mal à la procession. Un homme fut atteint dans l'église même des .4ugustins. Voilà le succès de la procession qu'on avoit bien prévu, et qu'on ne put éviter par l'opiniâtreté seule de Son Eminence *.
1 Voici une dernière conclusion du Conseil qui ne manque pas d intérêt.
Du 25 septembre. Conclu a été que le chirurgien de la Rochefoucaull avec son compagnon (envoyé par M. le marquis de Sillery), qui sont en celle ville, y demeureront jusqu'au renouvellement de la lune.
Que la veuve du sieur Paget, chirurgien d'Ay, sera récompensée en quelque façon de la perte qu'elle a faile de son mari décédé au lieu de santé pour le servie*^ de la ville ; et qu'il sera informé du lieu où sont ses papiers et ses habits, et qu'il sera sursis encore quelque temps à lui donner la dite récompense (de 30 louis).